‹ Au bout du mondeChapitre 14 sur 50 · Râteaux léger · texte numérisé non relu

Râteaux léger

doute amené d'heureux résultats si les séditions n'étaient venues tout compromettre.

La première fut excitée par un Périgourdin nommé Laroquette. Cet homme, qui se mêlait de magie, persuada à plusieurs de ses camarades qu'il avait le pouvoir de découvrir les mines d'or, et quitta avec eux la Caroline pour courir le pays. Peu après, quelques matelots partirent également avec les deux seules barques qu'avait laissées Ribaut.

Laudonniere, sans se montrer abattu, employa tous ses gens à en construire deux autres plus grandes et plus fortes. Mais ceux-ci s'y prêtèrent avec répugnance. En partant pour la Floride, ils n'avaient cru devoir courir que deux chances : succomber de suite ou s'enrichir rapidement. Pour ces natures avides et passionnées, le danger était moins pénible que le travail, le travail moins insupportable que l'attente. Aussi l'espèce d'ajournement imposé à leurs espérances ne tarda-t-il point à les décourager, et, comme il arrive toujours dans des esprits impatients et actifs, le découragement se changea vite en dépit. Les plus hardis remontré-

rent donc aux autres : « que c'était chose déshonnête pour des gens de maison comme ils étaient, de s'occuper à des travaux mécaniques alors qu'ils pouvaient se rendre galants hommes et riches s'ils voulaient brusquer la fortune au Pérou et aux Antilles avec les deux barques qu'ils bâtissaient. Que, si le fait était trouvé mauvais en France, ils auraient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs; puis il surviendrait quelque guerre et tout serait oublié *. » Ces raisons en persuaduèrent soixantesix, qui tâchèrent de faire partager à Laudonnière leur résolution; mais il repoussa leurs propositions avec fermeté. Ils tentèrent alors successivement de l'empoisonner et de le faire sauter au moyen d'un baril de poudre placé sous son lit; enfin, rien ne leur ayant réussi, ils entrèrent un matin dans sa chambre, la cuirasse bouclée et le pistolet au poing, le forcèrent à leur signer un congé, armèrent les barques, et partirent pour cow^ir la grande bordée. Ainsi abandonné par une partie de ses gens, Lau-

i. Lescarbot, liv. I", p. 8i.

donnière n'eut plus d'espoir que dans Tarrivée des navires de France ; mais aucun ne paraissait. Les vivres manquèrent encore une fois. Il fallut en de-, mander aux sauvages, puis en exiger. De là des querelles sanglantes dans lesquelles plusieurs Français succombèrent. Enfin un navire parut à l'embouchure de la rivière avec le drapeau blanc à son pic; mais, loin d'annoncer du secours, il apportait la famine... C'étaient les révoltés partis peu auparavant qui revenaient après des chances inouïes.

Ils racontèrent au capitaine qu'ils avaient pris successivement un brigantin chargé de cassave ^ une caravelle, puis une patache qui portait le gouverneur de la Jamaïque avec tous ses trésors. Malheureusement les Espagnols, avertis, étaient venus les surprendre au mouillage, et le brigantin seul avait réussi à s'échapper. Ils ajoutèrent hardiment qu'ils espéraient être pardonnes vu leur retour, et «o appelèrent à ceux de leurs camarades qui étaient

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