Au bruit du Canon
Les «Récits et Nouvelles» que contient ce recueil appartiennent à ce que nous aimerions nommer le «cycle héroïque moderne».
La tourmente révolutionnaire, Pépopée impériale ont inspiré tous les écrivains de notre époque romantique. Ces temps fertiles en merveilleux où la légende coudoie Phistoire, où Pidée se fraye, à travers PEurope et les dynasties, une route glorieuse, le glaive à la main, où Pambition d’un homme militarise une nation et la fait, à travers le monde, marcher au canon pendant près de quinze années, où, dans les sillons sanglants laissés par ses boulets, levaient, derrière le Conquérant, les germes d’admiration ou de haine, ces temps devaient voir grandir après eux toute une génération littéraire qui, élevée au cliquetis des armes, se souviendrait des grandes choses vécues par ses pères et les conterait.
L’Empire tombe à Waterloo, enseveli sous les cadavres héroïques de ses derniers soldats, et la royauté étend à nouveau son sceptre sur la France affaiblie. C’est alors que la Poésie s’éveille pour glorifier ou maudire.
Tous, poètes, romanciers, humbles ou grands, médiocres ou sublimes, taillent leur plume. Hugo, de Vigny, Balzac, Stendhal, Barbier, méditent sur P Homme-Empereur, et chantent sa formidable histoire.
Prenez au hasard parmi les œuvres de la première moitié du XIXème siècle, ouvrez un livre quelconque, lisez-le; vous y trouverez la Révolution ou l’Empire, la victoire ou la défaite, des deuils, de la gloire, des larmes et du sang: la grande Epoque! Elle est dans tout, elle est partout; elle a ses héros; c’est le capitaine Renaud chez de Vigny, Sorel, Fabrice chez Stendhal, Napoléon chez Hugo, Bonaparte chez Barbier, Chabert chez Balzac.
Née en France, partie de France, cette inspiration franchit les frontières. Byron, Goëthe, Heine, sont touchés eux aussi
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de ce souffle héroïque ; il passe sur TUnivers, effleure le génie et partout féconde.
Cette page arrachée à notre histoire appartient maintenant à tous ; elle est la plus grandiose peut-être, à coup sûr la moins ignorée. C^est pourquoi il nous a semblé que ce petit livre serait bien accueilli par la jeunesse allemande. Elle y trouvera des faits et des noms connus d’elle déjà; elle s’intéressera à l’enfance de Hoche, au patriotisme de l’Allemand Wilhelm, à la misère des vaincus de Waterloo.
Nous avons à dessein et pour ménager l’unité de ce petit recueil, choisi des morceaux signés par des écrivains appartenant tous à l’époque romantique (1830—1860). Quelques notes sur la vie et les œuvres de ces auteurs compléteront, utilement pensons-nous, cette courte préface.
Hégésippe Moreau^ né à Paris, le 9 avril 1810, mort en cette ville le 10 décembre 1838, était un enfant naturel. Recueilli par une famille de Provins, il fait ses études aux séminaires de Meaux et d’Avon; puis il entre en apprentissage dans une imprimerie de Provins. Poussé par l’ambition, il vient à Paris et entre comme imprimeur chez Didot.
Il combat en 1830 sur les barricades. Encouragé par le poète Lebrun (Pierre - Antoine ) de l’Académie française, il publie son Épître sur l’Imprimerie. Ayant quitté sa place, sans ressources, il commence à souffrir de la misère. Nous le trouvons maître d’études, donnant à bas prix quelques leçons; puis il erre à travers Paris; il couche au hasard, dans le Bois de Boulogne, sur les berges de la Seine. Il tombe malade et entre à l’hospice de la Charité en 1833. Guéri, il retourne à pied à Provins, où il fonde un journal satirique. Le Diogène, qui échoua. Il regagne alors Paris et, au moment où sa réputation était près de s’établir, il meurt à la Charité.
Ses œuvres ont été recueillies dans un volume intitulé Le Myosotis.
H. Moreau doit à ses malheurs une grande part de la réputation de ses œuvres. Sincère, il a plaint sa douleur dans quelques poésies pleines de grâce et de fraîcheur. Sainte- Beuve a dit qu’il rappelait Chénier dans ses ïambes, Barthélemy dans la satire, Béranger dans la chanson. Son élégie la Voulzie est restée justement célèbre; ses Contes (Le Gui de
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Chêne, La Souris blanche, Les petits souliers, Thérèse Sureau, Le Neveu de la Fruitière) rappellent Perrault et Nodier.
Gérard de Nerval (de son vrai nom Labrunie) , né à Ermenonville (près de Paris) le 21 mars 1808, mort en 1855, était le fils d^un officier des armées de l’empire. Il fut élevé dans sa ville natale, apprit l’allemand, puis suivit les cours du collège Charlemagne. Il publie d’abord quelques élégies qu’il qualifie de nationales, puis une traduction du Faust de Goëthe que le grand écrivain proclamait lui-rnêrne «un véritable prodige de style, moitié vers, moitié prose». Le musicien Berlioz emprunta à Gérard de Nerval ses chœurs de Faust pour sa «Damnation».
Prenant parti dans la querelle des classiques et des romantiques pour ces derniers, il écrit une comédie. Tartufe chez Molière^ puis un drame: Charles VI (1830). Il s’occupe également des poètes allemands et répand en France, par des traductions assez habiles, les œuvres de Goëthe, Schiller, Klopstock, Bürger (traduction de Lénore 1835), Kotzebiie. Il écrit un conte féerique, La Main de Gloire, puis voyage, tantôt seul, à pied, tantôt en compagnie d’Alexandre Dumas père dont il est le collaborateur. Il est chargé au journal «La Presse» de la rédaction du feuilleton des théâtres en alternance avec Th. Gautier. De caractère fantasque, passant de la gaieté la plus exubérante à la plus profonde tristesse, collectionneur, amateur de bibelots, il se ruine en acquisitions de toute sorte qu’il entasse dans un grenier, alors que luimême n’a pas de logis, et qu’il couche à la belle étoile au hasard des rues de Paris. Dégoûté de la vie parisienne à la suite d’un amour malheureux, il parcourt l’Italie, l’Allemagne, l’Alsace, les Flandres, la Hollande, envoyant au jour le jour ses impressions de route aux journaux. En 1844, il rentre à Paris. En 1841 il avait eu une attaque de folie, qui fut suivie d’une autre à peu d’intervalle. Il a décrit lui-même ses souffrances dans les «Illuminés», En 1855, des passants trouvèrent son cadavre pendu aux barreaux d’une grille. Son corps transporté à la Morgue fut reconnu par des amis.
Son mystérieux suicide achevait une existence troublée; il ne^ laissait derrière lui que des sympathies et des regrets.
Ecrivain original, délicat et sincère, il ne produisait que rarement et, pour ainsi dire, contraint. Nonchalant, il passait de longues semaines absorbé dans la lecture. Son œuvre
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présente une grande diversité; il a collaboré à de nombreux drames et écrit: Les Nuits du Ramazan, Contes et Facéties, Lorély la Fée du Rhin, Scènes de la Vie allemande, Rhin et Flandres, Les Illuminés, Les Filles du feu.
Son style est clair, précis; il dédaigne les longues descriptions et les «effets» si chers au romantisme; il a une sobriété presque classique et mérite, par la sincérité et la vérité de son inspiration, une place à part parmi les écrivains souvent trop productifs de cette époque.
Stendhal, de son vrai nom: Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, mort à Paris en 1842, partit en Italie pour la campagne de 1800 avec Parmée du Premier Consul; attaché à rintendance, il devient sous-officier, puis passant dans la cavalerie, est nommé sous -lieutenant au ôième dragons. Il rentre ensuite dans l’Intendance (1806—1814). Très épris de l’art et du caractère italien, il se décide à se fixer à Milan, d’où la police autrichienne l’expulse. Il s’établit alors à Paris, où, grâce à ses états de services et à ses relations, il se fait nommer consul à Trieste, puis à Civitavecchia. Il meurt en 1842.
L’œuvre de Stendhal est représentée par quelques volumes seulement. Ses premiers écrits sont des études sur la vie et l’art en Italie: Rome, Naples et Florence (1817), Histoire de la Peinture en Italie, Essais sur l'Amour, une étude sur Racine et Shakespeare (1827), Armance , Le Rouge et le Noir (1831), Mémoires d’un Touriste, La Chartreuse de Parme (1839).
Stendhal, surtout connu par ses romans, a été longtemps considéré en France avec Balzac comme le fondateur du roman réaliste. En réalité, il a créé surtout, de même que Sainte- Beuve avec son roman «Volupté» , ce qu’on peut appeler le roman psychologique. Ses personnages vivent principalement par l’analyse constante qu’il fait de leurs âmes et qu’il soumet au lecteur.
Nature vulgaire et prétentieuse, spirituel mais souvent grossier, Stendhal, nourri de la philosophie de Cabanis, admire au-dessus de tout V énergie. S’il quitte la France pour se fixer en Italie, c’est parce qu’il trouve la race française amollie et incapable de grandes choses. On sait qu’il aimait tant sa patrie d’élection, qu’il voulut faire graver sur sa tombe ces mots: Henry Beyle, le Milanais.
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Ses romans nous présentent des hommes-types. 11 sait faire passer dans une âme humaine tous les appétits d’une classe. Si on peut reprocher aux livres de l’auteur de ne pas être composés, de présenter une incohérence souvent trop visible, il en faut louer sans réserves l’analyse et la profondeur. S’il fait fi des descriptions de la nature, il s’attache à disséquer les âmes, et il le fait avec toute la froide précision d’un philosophe. On sent qu’il n’écrit que parce qu’il lui plaît d’écrire et qu’il ne se soucie que médiocrement de l’impression qu’il produira. 11 disait de lui-même: «Je serai compris vers 1880» et il ne se trompait pas. Les Modernes ont en ces derniers temps, pour ainsi dire, lancé Stendhal et poussé jusqu’à l’idolâtrie l’adoration de son talent.
La lecture de Stendhal laisse une impression profonde. Ses œuvres demeureront pour leurs pensées, mais non pour leur forme.
Prosper Mérimée^ né à Paris le 28 septembre 1803, mort à Cannes en octobre 1870, secrétaire du comte d’Argout, puis chef de bureau au Ministère de la Marine, fut nommé en 1831 inspecteur des Monuments historiques. Au cours d’un voyage en Espagne en 1840, il se lie d’amitié avec les Montijo dont la fille Eugénie épousa l’Empereur Napoléon III. Il entre à l’Académie française en 1844; en 1853, il est sénateur.
Ses premiers écrits furent une mystification: La Gusla en 1826, Clara Gazul en 1825. Ayant attiré sur lui l’attention parce qu’il avait plaisamment présenté cette œuvre personnelle comme une traduction d’auteur étranger, il s’adonne aux études historiques: La Jacquerie (1828), La Chronique de Charles IX (1829), puis produit des nouvelles (1830—1841). Citons parmi les plus connues: Le Vase étrusque, Tamango, Matteo Falcone, La Vénus d'Ille, Colomba, U Enlèvement de la Redoute, La Dame de Pique, etc. En 1847 il publie Carmen, Le premier en France il s’intéresse à la littérature russe et écrit quelques études sur les auteurs et l’histoire de ce pays: Les faux Démétrius, Les Cosaques d' autrefois, puis ses Mélanges historiques et littéraires. Entre temps il rédige ses Essais sur la Guerre sociale (1841), étude de la politique romaine au temps de la conjuration de Catilina.
Mérimée est un artiste et un lettré. Il voit les choses et les êtres avec cette sorte de flegme qu’il affectera dans toute sa vie. Admirateur des Anglais, épris de leur froideur, de leur
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correction, de leur logique, portant la tête avec la dignité d’un lord, passant à travers la vie en gardant jalousement son cœur et ses impressions, il nous apparaît comme constamment maître de lui, et son style est clair, sans recherche, classique sans affectation, saisissant sans exagération, dominateur presque. Ses phrases présentent une rare pureté de langue; elles sont comme des diamants taillés à facettes exactes, elles en ont la limpidité et l’éclat. Il conçoit la vie en philosophe hautain, il l’analyse avec netteté et pénétration. On lui a reproché sa froideur ; sa correspondance (Lettres à une Inconnue — Lettres à une autre Inconnue) trahit sa tendresse de cœur. Chez lui le flegme n’est que l’effet d’une discrétion exagérée.
Ces grandes qualités ont permis à Mérimée de passer maître dans le roman historique. Il possédait, en effet, toute la retenue nécessaire pour ne pas se laisser emporter par son sujet, toute la science, la lecture qu’exige la composition fidèle d’une telle œuvre, toute la clarté de style des chroniqueurs.
Il a traité avec une égale maîtrise la nouvelle. Si on lit attentivement un de ses récits, on demeure étonné de l’art avec lequel ils sont agencés. Il est chez nous le maître incontesté de ce genre et un maître bien français. C’est un habile metteur en scène qui sait se dissimuler toujours derrière le portant; l’action se déroule, sèche comme un fait-divers, mais avec une simplicité, un mouvement, une émotion qui caractérisent le chef-d’œuvre.
On a souvent rapproché Mérimée de Stendhal, disant que le premier était l’élève du dernier. Pourtant ces deux génies sont bien différents; jamais chez Mérimée, l’analyse psychologique n’empiète sur le développement et, si Stendhal n’est pas un styliste, }Aénmé^ est, lui, un véritable dont la manière
reste inimitée.
Emile Souvestre, né à Morlaix en Bretagne, le 15 avril 1806, mort à Paris le 5 juillet 1854, a beaucoup produit. Son œuvre comprend plus de soixante volumes. C’est un auteur secondaire et quantité de ses romans ont sombré dans l’oubli. Il manque d’inspiration, d’invention et surtout d’originalité.
Pourtant on lui doit quelques pages heureuses. Celles que nous citons, à la fin de ce recueil valent par leur réelle et sincère émotion.
Â. et Ch. Robert-Dumas.