Au château des Roches [microforme]
Déjà j'ai fait trois courses en dehors de Paris. Le voyageur canadien est généralement trop absorbé par la grande ville. Je m'explique cette faiblesse, maïs il y a tant à voir au dehors.
On ne connaît, on ne comprend bien Paris, que si lon en voit les alentours. Une chaine commune les rattache, Tel événement qui à eu Paris pour prologue à eu la banlieue pour épilogue, ot vice verst. Et puis, que de merveilles à admirer, entassées un peu partout, à Versailles, Fontainebleau, Saint-Cloud, Saint- Germain, Sèvres, Vincennes, Saint-Denis, pour ne parler que de ceux-là ! Et que de souvenirs tristes ou glorieux à recueillir, que de faits importants, que d'incidents saisissants à remémorer! C'est que
l'histoire de France, à ses phases les plus décisives, s’est beaucoup passée là.
Mes trois courses ont porté sur Bièvre, Saint-Germain et Versailles. Pour ne pas trop prolonger notre entretien, je n’esquisserai aujourd'hui que la première qui n'a donné une idée fort juste de la vie de campagne aux alentours de Paris,
J'avais promis à mon ami et compagnon de voyage, M. Jules Graux-Marly, d'aller passer mon premier dimanche chez lui, à Bièvre, J'ai tenu parole, même après avoir manqué le train convenu, ce qui est tout à fait dans mes habitudes, Pour atteindre Bièvre, il faut traverser Versailles, puis une campagne très pittoresque, très accidentée, semée de châteaux, de villas, de bosquets, de jardins plantureux, de parterres odorants, de vignes grimpantes, Svize kilomètres seulement la séparent de Paris, course aussi agréable que rapide.
Monsieur Graux-Marly, père, oceupe en permanence le château des Roches. C’est un charmant homme, À l'air très digne, très affable, vivant beaucoup de souvenirs, maugréant un peu contre les choses d'aujourd'hui, et il a bien raison, sachant faire oublier qu’il n’est plus jeune, Industriel en retraite, il a voulu trouver ici le repos d'une solitude, embellie par l’anitié, laissant à ses deux fils le soin de continuer son œuvre,
Cest ainsi qu'en France se perpétuent et se développent les grandes maisons. Les fils ont hérité de leur père son urbanité, son amour du travail, son entente des affaires. En plus, l'expérience de plusieurs voyages à l'étranger. Leur fabrique, que j'ai visitée avec soin, 8, rue du Pare-Royal, inérite bien un examen sérieux : on | trouve des bronzes d’une grande richesse, d'une grande variété et d'un fini extrême, reproductions de chefs d'œuvre.
Le domaine du château couvre une douzaine d’arpents : morceau de terre qui a ici une valeur considérable. M. Graux-Marll va
présidé lui-même à la construction du bâtiment qui, fièrement campé sur la colline, avec ses murs et tourelles en brique rouge, ses joints blanes, étale les grâces du style de la Renaissance, et se détache coquettement sur la bordure de la forêt. La disposition intérieure témoigne également de bon goût. Les pièces sont amples, bien distribuées, bien ventilées. On sent que M. Graux-Marly avait étudié larchitecture avant de s'improviser architecte. Le domaine se compose des essences les plus variées: l'orme, l'érable, le tilleul, le marronnier, le chène, le noyer, le châtaisnier y confondent leur feuillage. Nous somines presque en pays de connaissance. Ca et à des allées sablonneuses, pleines d'ombre et de mystère, très propres à la promenade au clair de Tune. On n'a pas oublié l'étang traditionnel où l'on prend presque autant de poissons que dans la Seine. Et le gibier done! Armé en véritable fils de saint Hubert, M. Graux- Marly a fouillé tout le bois sans trouver prétexte à faire feu. Pas le plus petit perdreau ni la moindre grive à déloger. En revanche, les lapins ont pratiqué ça et là des trous profonds d'où ils se wardent de venir nous narguer, S'ils osaient !
C'est ici qu'habitait jusqu’en 1877, Mlle Louise Bertin, dont le salon fut très fréquenté. L'auteur des Orientales aimait à venir passer près d'elle des jours pleins de poésie, de rêverie, de causerie, Cétait aussi la tidèle retraite des gens du Journal des Débuts. Et quand ces messieurs mitraillaient trop rudement les puissants du jour, ils allaient éviter le baillon dans une espèce de caveau— dernier asile de la liberté de la presse !—qui échappa toujours au tlair de la police, qui alors pourtant avait Te nez fort long. Après être devenue la propriété de Léon Say, la maison qui était encore moins jeune que Mile Bertin, est passée aux mains de M. Graux- Marly qui l'a presque entièrement rasée : c’est À peine s’il a épargné une couple de pavillons. Si ces deux pavillons, derniers vestiges du passé, pouvaient parler !
Tout à côté, à l'est, s'élève une villa de madame Récamier, la reine de In beauté, la grâce en personne, la divine enchanteresse, qui faillit tourner la tête à Napoléon, et qui la tourna à bien d’autres,
(D notamment au grand rèéveur, au grand incompris, au grand dégoûté, qui eut pour nom Chateaubriand. A droite, le banquier Mallet, dont les propriétés sont semées un peu partout dans les environs, a construit un château qui domine la vallée, Au pied, serpente la Bièvre, filet d'eau argenté, au tendre murmure, que chez nous l'on prendrait pour un modeste ruisseau, mais qui ici s'élève à la dignité d'une rivière,
Une indiserétion : ce ne sera pas mon premier péché de journaliste. Les lecteurs sont si indulgents pour ces peecadilles ! Ils en raffolent, pourvu, bien entendu, qu'elles ne les atteignent pas. Dans quelques semaines, le château des Roches sera encore plus rayonnant de soleil, plus parfumé de roses, Mile Graux-Marly s'étant promise à Monsieur... ,, un artiste de talent, à la fois peintre et graveur, rien moins qu'un prix de Rome, Accomplie comme elle l'est, elle mérite bien tout le bonheur qu'elle rêve,
Je vous ai dit que Victor Hugo était l'ai intime de Mlle Bertin. Aussi n'a-t-il pas oublié Bièvre dans les accords de sa lyre. Il l'a chantée comme lui savait chanter. Les vers sont de 1837 et portent pour épigraphe ce coup de pinceau de Fénélon : “Un horizon fait À “ souhait pour le plaisir des yeux.” Détachons quelques-unes de ses Feuilles d'automne :
Oui, c'est bien le vallon ! le vallon calme et sombre, Ici l'été plus frais s’épanouit à l'ombre,
Ici durent longtemps les plaisirs qui durent peu,
Ici l’âme contemple, écoute, adore, aspire
Et prend pitié du monde, étroit et fol empire
Où l'homme tous les jours fait moins de place à Dieu
Une rivière au fond, des bois sur les deux pentes ; Là, des ormeaux, bordés de cent vigues grimpantes Des prés, où le faucheur brunit son bras nerveux : Là, des saules pensifs qui pleurent sur la rive
Et conme une baigneuse indolente et naïve, Laissent tremper dans l'eau le bout de leurs cheveux,
Et pour couronnement à ces collines vertes Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes,
Le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit Qui, le jour, emplissant de plis d'azur l'espace Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe Et dont on ne peut voir les clous d’or que la nuit.
Oui c’est un de ces lieux où notre cœur sent vivre Quelque chose des cieux qui flotte et qui l’enivre ; Un de ces lieux qu’enfant j'aimais et je révais.
Je voudrais pouvoir tout citer. Mais il me faut prendre congé de l'hospitalier Château des Roches, dont je ne m'éloigne pas sans regret, On s'en éprend vite, on aimerait à y revenir, à aller rêver encore sous le berceau des marronniers. 11 nous restera bien le souvenir des grâces qui y habitent, des bons et francs cœurs qui y lattent. Cela ne saurait être remplacé même par le luth de Victor Hugo,