Oléro lou gibié, que sent foundre lo ncu
fond du carnier, — avec une autre couple que j'ai déjà mise en ordre, — et j'ouvre mon fusil vivement, et même je le charge, — car Tom allonge à nouveau le museau et s'arrête dans une flaque, au bord du ruisseau : — Ah ! pauvre homme ! Quelle émotion ! — J'ai passé devant Tom et je fais : Brou ! rien ne se lève, — Beau ! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme ?
Mais Tom demeure là plus roide que jamais. — Je crie : Brou ! tant que je peux ; alors cependant — un petit oisillon me part à me toucher les pieds ; je me retourne, — car il m'est parti derrière et vivement je le tire, — mais rien ne tombe, l'oiseau qui semble un papillon, — et qui n'est pas plus gros qu'un poussin, quand il sort de l'œuf, — est tellement léger que le vent l'emporte, — comme de Therbe sèche ou quelque feuille morte, — et il s'en va, il s'en va, le sourdoii — un oiseau gras comme un lardon, — le meilleur, le plus fin! Je jure que tout en fume, — car j'ai la mauvaise coutume, — quand je manque ainsi quelque gibier, — de jurer comme un charretier.
Mais finalement,la rescapée delà première alerte, ou quelque autre, devait enfler le carnier fatal. . . Du moins, la bécasse vaincue n'était pas jetée à la fosse commune, au panier des revendeurs. Vermenouze lui assurait de nobles funérailles.
Il opérait lui-même, au feu de bois, dans sa vaste cheminée où la victime arrivait de la cuisine, toute drapée de lard fin, comme sur un lit de parade, sur sa rôtie somptueuse, d'après une vieille recette d'Y trac ; il eût été sacrilège de parler, en ces minutes suprêmes. D'ailleurs, comme Vermenouze n'admettait guère qu'un compagnon au partage de la bête, celui-ci n'aurait pas osé troubler le sacrificateur dans ses rites : il était solennel et magnifique, à la lueur de la flamme, manœuvrant la broche, arrosant la farce
de la rôtie, découpant et gardant sur son assiette brûlante la moitié du gibier dont il nous glissait l'autre moitié. Il ne fallait pas remercier, mais savourer sans délai; seulement, quand il avait versé le vieux Fel, des derniers plants que n'avait point encore attaqués le phylloxéra, on pouvait respirer et s'exclamer...
Pourtant, il fallait réserver l'admiration pour le fromage. Veimenouze en avait toujours quelque morceau précieusement soigné ; les marchands le savaient connaisseur et ne l'auraioit pas trompé. Il aurait dit la montagne et le troupeau d'où provenait le quartier de fourme servi à sa table. Cependant, ce gourmet était sobre ; il mangeait peu, et du salé, du Cantal, du pain do seigle, avec du vin trempé d'eau, le contentaient à l'habitude ; son régal était une pomme au dessert.
Et sa pipe...
Je n'aperçus pas tout cela, à ma première visite. J'ai anticipé. Sans doute, le menu était autre, — la bécasse ne passant qu'à l'automne ou au printemps. Enfin, ce n'était pas une curiosité de bouche qui m'avait fait accepter l'invitation. J'étais trop intrigué et ému pour fournir grande attention au repas. Je ne m'y intéressais vraiment que par le souci dont mon hôte faisait preuve en célibataire féru de la tenue de son intérieur. Nous prîmes le café dans une autre pièce, toute hantée de rapaces empaillés, avec des fusils, des armes sur chaque paroi, et des râteliers de pipe de tous genres. A une table, était vissée une mécanique à sertir des cartouches ; un fusil était démonté...
laa AU CŒUR DE L AUVERGNE
— Je me prépare, me dit Vermenouze, pour le i4 juillet. . .
— Gomment ! vous tirez des salves pour la République. . .
— F. .. non ! Mais, ce jour-là, tous les gendarmes àe l'arrondissement sont de service en ville pour la revue. Alors, je vais voir s'il y aura du perdreau âans les environs...
Vermenouze me remit quelques numéros de journaux aurillacois qui accueillaient ses poèmes patois. Il redescendit à sa boutique et je regagnai Thôtel, sous la pluie, mais joyeux, malgré le temps, comme s'il m'était arrivé un grand bonheur. J'avais cessé d'être un touriste, à la merci du ciel maussade. 11 y avait, en cette étroite rue d'Aurinques, un homme 3t un poète épris comme moi de notre Auvergne !
Nous n'étions pas nombreux alors !