Sainte-Beuve, Champfort, Causeries du lundi
rairaent chacune d'elles comme qualiô, mesdames de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, la Comtesse de Choiseul, » le Secrétariat des Commandements du prince de Condé, et d'être logé par M. de Vandreuil, et l'Académie à quarante ans, — tout cela n'a pas comblé Champfort. L'amertume s'est amassé en lui. Sainte-Beuve en accuse la stérilité d'un talent qui n'était pas au niveau de son intelligence et de son esprit, une fatigue prématurée, la nécessité de faire figure dans ce monde (( qui lui était à la fois insupportable et nécessaire». Mais que de traits communs aussi avec tant de nos grands hommes d'Auvergne, avec la foule de nos émigrants. N'est-ce pas de son origine montagnarde qu'il tenait cet instinct de solitude que n'avait point étouffé le succès de paraître et de briller? D'une âpreté foncière accrue avec le sérieux de l'âge, il se révoltait de la tendance que l'on avait à le considérer comme un amuseur de luxe. Aussi de quelle encre virulente il protestait :
J'ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion répandue presque partout qu'un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est à l'apogée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez d'aisance pour vivre solitaire, et mon goût m'y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une suite de devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je n avaiy pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou, enfin, de m' enrichir tout
d'uQ coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas ; j'ai pris intrépidement le dernier. On a beaucoup crié, on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs ! Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet voulait dire. « Quoi, n'est-il pas sutîisamment payé, de ses peines et de ses courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun homme de lettres ? »
A cela je réponds :
« J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont épris, j'en ai par-dessus la lête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire... »
Mais cette indépendance matérielle allait lui être ravie. La Révolution avance, et Ghampfort va audevant. Ses pensions sont englouties. Spectateur de sang-froid, il a des formules saisissantes : Guerre aux Châteaux, paix aux chaumières. Il traduisait la devise révolutionnaire : Fraternité ou la mort par : Sois mon frère ou je te tue.
Il jugeait les violences de la Terreur avec la foi et désinvolture :
« On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau. »
Il demandait à Marmontel :
« Voulez-vous donc que Von vous fasse des réço^ lutions à Veau de rose ?
Il était avec le peuple neuf contre l'ancienne société. Mme Roland le protégeait, friande de cet esprit qui faisait» chose très rare, rire et penser tout à la fois ». Grâce à elle, il devint conservateur de la Bibliothèque nationale. Il avait donné à Sièyès le
titre et le début de la brochure : Qn' est-ce que le Tiers Etat ? Tout. Qiia-t-il? Rien. Pour Mirabeau, il était l'ami le plus inspirateur,» la tête la plus électrique » qu'il eût jamais connue. Ghamplbrt préparait au tribun le discours contre les académiciens, — lui, qui avait été l'homme d'académie par excellence, qui s'était enorgueilli de ses prix, d'abord, et avait tout fait pour y entrer. Son ardeur révolutionnaire, qui n'hésita qu'au fort de 9*3, et lui faisait condamner tant d'hommes, La Fayette, Barnave, qui n'avaient pas suivi jusqu'au bout le mouvement, — sa fougue, sa sincérité étonnaient Chateaubriand :
« Ghampfort était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il veuait à s'animer. Ses narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix, était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son àme ; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissances des hommes, ait pu épouser si chaudement une cause quelconque. »
Cependant, tant de gages fournis aux maîtres successifs de l'heure, ne devaient pas sauver de la suspicion démagogique le ci-devant poète de la Jeune- Indienne, naguère encore secrétaire de Mme Elisabeth. Arrêté, relâché, menacé à nouveau, il tente de se faire sauter la cervelle ; l'œil crevé seulement, il se taillade le cou, la poitrine, les jarrets, d'un rasoir qui ne l'achève pas. Il guérissait.
AU CŒUR DE l' AUVERGNE 20^
lorsqu'il mourut de quelque imprudence de son médecin, dit-on, à cinquante-trois ans, le i3 avril
Ainsi finissaient, dans l'écroulement de la vieille France, les paisibles projets de retraite de l'homme de lettres « qui en avait eu par-dessus la tête » de la vie de ruelle et de cour. Pas plus que Pascal, il me semble s'être souvenu beaucoup de l'Auvergne où il n'avait fait que naître, — enfant du hasard. Avec Champfort, nous voici revenus à Paris, et rue de Richelieu, dans ce cabinet ensanglanté de la Bibliothèque Nationale. Et Richelieu, c'est Rueil, d'où nous sommes partis avec Pascal, de la demeure fameuse du Cardinal ; Rueil où nous ne pouvons entrer sans la hantise de l'écrivain des Pensées ; c'est lui, plus que Bonaparte, que je revois sur ce pont deNeuilly où il faillit être précipité à la Seine, avec son carrosse ; l'accident de Neuilly, où se fit la révélation brûlante par quoi s'exalta son génie .