‹ Au coin du feu (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · DOUZIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

DOUZIÈME RÉCIT

Antoine Lireux, fermier des Jonchères, était debout devant sa maison, dont il examinait la toiture de chaume avec un air soucieux.

— V;là déjà la mousse qui a regarni le faîte, murmurait-il ; la verdure va gagner partout, et les greniers redeviendront humides comme des caves ; mais ceux de la ville trouvent que c'est hien toujours assez bon pour des paysans.

— Qu'appelez-vous ceux de la ville, mon cher? demanda une voix derrière lui.

Le fermier retourna brusquement la tête, et se trouva en face du propriétaire, M. Favrol, qui arrivait et avait entendu sa réflexion chagrine. Il salua d'un air un peu déconcerté.

— Je ne savais pas not' maître là, dit-il, sans répondre à la question de son interlocuteur.

— Mais vous pensiez à lui, n'est-il pas vrai ? répliqua M. Favrol en souriant. Je vois que vous serez toujours le même, mon pauvre Antoine, ne voyant dans les rosiers que les épines et dans la vie que les ennuis.

Lireux hocha la tête.

— Notre maître parle à son aise, dit-il sourdement, lui qui est assez riche pour faire tout ce qui lui plaît.

— Parce qu'il me plaît de ne faire que ce que je puis, fit observer le propriétaire ; mais limiter ses souhaits selon ses forces est une règle de conduite qu'on a peut-être oublié de mettre dans votre catéchisme.

— Aurait mieux valu ne pas oublier de mettre dans ma poche un bon contrat de rente , répliqua le paysan. Faut pas non plus reprocher trop fort aux pauvres gens leurs désirs, parce qu'ils n'ont pas moyen de les contenter. Il me semble qu'on peut bien, sans trop fatiguer le bon Dieu, demander un toit qui laisse couler l'eau et n'attire pas la vermine, comme ce chaume maudit.

— C'est-à-dire que vous revenez toujours à votre idée d'avoir une couverture en tuiles ?

— Si bien que si j'étais moins gueux je la ferais faire

à mes dépens, et j'y gagnerais encore, vu que l'habitation serait plus saine et mes blés mieux gardés.

— Mais vous, mon cher, seriez-vous plus content

— Je ne demanderais rien autre chose au bon Dieu, ni à notre maître.

— Parbleu, j'en aurai le cœur net, dit M. Favrol. Bien que je regarde la dépense comme peu profitable pour vous et comme inutile pour moi, je veux m'assurer s'il y a moyen de vous satisfaire. Vous aurez la couverture de tuiles, maître Antoine, et, dès le retour du beau temps,, j'envoie les ouvriers.

Lireux, surpris de cette concession inattendue, remercia son maître avec effusion, et, dès qu'il l'eut quitté, il rentra pour annoncer à sa famille cette bonne nouvelle.

Une partie du jour fut employée par lui à examiner les conséquences de cette transformation de toiture. Outre le nouvel aspect qu'elle donnait à la ferme, il devait en résulter, dans l'aménagement des greniers , de sérieux avantages ; mais Antoine s'aperçut bientôt qu'on pouvait les doubler en exhaussant un peu les murs sur lesquels reposait la charpente. Cette découverte changea complètement le cours de ses idées. Il ne songea plus qu'à cet agrandissement et qu'au profit qu'il en devait tirer. Sans cette modification, la nouvelle toiture n'était qu'un changement dépourvu d'importance ; autant valait laisser les choses comme par le passé !

Voilà donc notre paysan retombé dans ses humeurs noires, et déplorant avec amertume le manque d'argent qui l'arrêtait sans cesse dans, l'exécution de tous ses

plans. Comme il fut obligé de se rendre, pour le payement de son fermage, chez M. Favrol, celui-ci remarqua son air soucieux et lui en demanda la raison. Après avoir hésité quelque temps, Lireux avoua sa nouvelle préoccupation.

— C'est pas une demande, au moins, que je fais à notre maître, continua-t-il ; c'est bien assez qu'il m'ait promis d'enlever le chaume; il n'y était pas obligé, et les pauvres gens n'ont droit qu'à ce qui leur est dû.

— Vous pouvez ajouter qu'ils ont cela de commun avec les gens riches, reprit M. Favrol; mais je vois que vous êtes difficile à guérir de votre mécontentement; un désir accompli, il en naît un second. Je veux pourtant essayer la cure ; nous exhausserons les murs du grenier.

Pour cette fois, le fermier déclara qu'une pareille promesse comblait tous ses vœux, et regagna gaiement les Jonchères.

Quelques jours après, un entrepreneur envoyé par M. Favrol vint examiner les travaux à exécuter. Antoine lui demanda, dans la conversation, ce que l'on ferait de la vieille charpenté.

— Rien, je suppose, dit l'entrepreneur : ce sont des bois pour constructions rustiques, et qui ne sont capables de soutenir que du chaume ; on pourrait, tout au plus, les employer à une grange.

— Précisément la nôtre est trop petite, dit le fermier.

— Et vous avez un emplacement pour une plus grande ?

— Juste à la porte des écuries ; il suffirait de prendre sur le jardinet. Je vas vous montrer ça, venez.

Tous deux allèrent visiter le terrain, que l'entrepreneur ne manqua point de trouver admirablement approprié à une nouvelle bâtisse. Il indiqua à Lireux tous les avantages qu'il y aurait à établir là de vastes hangars, en agrandissant un peu les étables et en creusant une fosse pour les fumiers. Antoine adopta le projet avec enthousiasme. C'était le moyen de compléter les améliorations entreprises, de donner à la ferme une supériorité visible sur toutes celles du voisinage, et d'utiliser la vieille charpente que Ton voulait remplacer. Sans ce complément de dépense, les changements entrepris ne donneraient point des résultats proportionnés aux frais, et M. Favrol devait s'y résoudre dans son propre intérêt.

Lireux ajouta seulement qu'il n'osait faire lui-même la demande.

— On me reprocherait encore de n'en avoir jamais assez, dit-il, et on ne comprendrait pas que ce que j'en dis c'est pour la ferme autant que pour moi. Si j'avais de quoi, j'aurais bientôt bâti sans demander à personne ; mais les pauvres gens sont obligés de rester sur leurs bonnes idées.

— Ne vous inquiétez de rien, dit l'entrepreneur, qui ne comprenait pas qu'on pût employer de l'argent à autre chose qu'à bâtir; j'en parlerai au bourgeois, et faudra bien qu'il se décide.

Antoine l'encouragea vivement, et le pria de lui faire connaître, le plus tôt possible, la réponse du propriétaire.

Resté seul, il se mit à ruminer les idées du maîtra

maçon, qui étaient déjà devenues les siennes, et à calculer tout ce que ces constructions lui apporteraient de profit. Grâce au hangar, il pourrait substituer le battage d'hiver au battage d'été ; l'accroissement des étables lui permettrait d'augmenter le nombre des bêtes à l'engrais, et la fosse à fumier utiliserait l'écoulement des ménageries. Évidemment, ces travaux, auxquels il n'avait point d'abord pensé, étaient des additions indispensables ; s'il ne les avait point réclamées jusqu'alors , c'était par suite de sa répugnance à se plaindre; mais M. Favrol ne pourrait les refuser sans dureté et sans injustice.

Cependant plusieurs jours se passèrent, et il n'entendit point parler de l'entrepreneur. Son impatience était devenue de l'angoisse. Il se rendit chez le maître maçon, qui habitait un village assez éloigné, mais il ne put le rencontrer. Il revint plus inquiet. Selon toute apparence, M. Favrol avait refusé; il ne devait plus compter sur cet accroissement de dépendances ; il fallait continuer à recourir aux expédients, et manquer de s'enrichir faute d'un peu d'argent chez lui ou d'un peu de bonne volonté chez les autres.

Lireux était tout entier au dépit de ces réflexions, lorsqu'il s'entendit appeler par son nom. C'était l'entrepreneur qui venait de l'apercevoir du haut d'un échafaudage où il surveillait ses ouvriers.

— Eh bien ! l'affaire est faite, père Antoine ! s'écriat-il.

— Quelle affaire? demanda le fermier, qui n'osait deviner.

— Parbleu! celle de la grange et de l'écurie.

— Notre maître consent ?

— Nous commencerons tout le mois prochaine

— Venez donc me raconter ça en buvant un petit verre ! s'écria Antoine joyeux ; faut que vous me disiez comment tout s'est passé.

Le maître maçon quitta l'échafaudage et vint rejoindre Lireux à l'auberge. Antoine apprit là que le propriétaire des Jonchères s'était contenté de rire, sans faire aucune objection, et qu'il avait demandé à l'entrepreneur un devis détaillé de tous les changements à effectuer.

Antoine reprit la route de la ferme complètement rassuré. Dès son arrivée, il alla visiter encore l'emplacement destiné aux nouveaux bâtiments, distribuant tout d'avance pour la plus grande commodité du service. L'ancienne entrée devenant impossible dans le nouveau plan, il fallait établir un passage à travers le jardin : c'était une haie à couper et un fossé à combler : il décida qu'il le ferait à ses frais et sans en parler à M. Favrol. Mais cette disposition enlevait à la culture une partie du petit jardin, déjà réduit par la construction du hangar; c'était pour lui une perte dont le propriétaire des Jonchères ne pouvait lui refuser le dédommagement. Un terrain sans destination se trouvait justement de l'autre côté de la route; le père Lireux jugea qu'il pouvait le réclamer à titre de compensation. Il se rendit, en conséquence, chez M. Favrol, sous prétexte de savoir l'époque des réparations annoncées.

— Eh bien! bonhomme Lireux, dit le propriétaire en l'apercevant, j'espère que vous êtes satisfait ?

— Les pauvres gens n'ont pas droit de se plaindre

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quand le pain ne leur manque pas, répondit Antoine avec réserve.

— C'est un précepte d'une résignation toute chrétienne, reprit M. Favrol; mais il me semblait, maître Antoine, que vous aviez quelques autres sujets de satisfaction. Ne vous ai-je pas accordé tout ce que vous m'avez demandé, y compris de nouveaux bâtiments de service ?

— Je suis bien obligé à notre maître, dit le fermier assez froidement ; mais notre maître sait que les laboureurs vivent de la terre, et leur ôter quelques sillons, c'est comme si on leur prenait un morceau de leur pain.

— Et qui prétend donc vous en ôter? demanda M. Favrol.

— Faites excuse, dit Antoine un peu embarrassé, c'est la grange de notre maître et le passage pour y arriver qui mangent une partie du jardin. Je ne suis pas fait pour m'en plaindre ; mais si notre maître voulait me permettre de cultiver le petit brin de terre qui est vis-à-vis la ferme, ça nous ferait un dédommagement.

— Ah ! fort bien ! reprit M. Favrol#en regardant le fermier; il me semble que ce petit brin de terre a environ un arpent !

— • Je ne pourrais pas dire, répliqua Lireux d'un air d'innocence, je ne l'ai jamais mesuré; mais c'est quelque chose pour de pauvres gens comme nous, tandis que ce n'est rien pour notre maître.

— Un moment, dit le propriétaire; il faut compter, mon cher. Voici le devis de ce que vous m'avez successivement demandé: il monte à deux mille quatre cent trente francs. Ajoutons l'arpent de terre, ce sera envi-

ron trois mille cinq cents francs de désirs satisfaits en moins d'un mois ! A ce calcul, il faudrait, pour contenter « un pauvre homme » comme vous, maître Antoine, qua < rarte mille livres de rente, c'est-à-dire moitié plus que }@ ne possède. Encore ne seriez-vous point heureux; car, depuis la promesse faite pour la toiture de votre ferme, vous avez passé d'un souhait à un autre, toujours aussi inquiet et aussi plaintif. Vous le voyez donc, la richesse ne peut rienpour celui qui ne sait pas borner sa joie à ce qu'il a. Les anciens parlaient, dans leur fable, des filles if Uïi rov qui étaient condamnées, aux enfers, à remplir un tonneau sans fond; voilà précisément ce que vous voulez faire, vieil Antoine. Le bonheur après lequel vous courez vainement depuis votre jeunesse ne se rencontre point où vous croyez; il n'est ni dans la richesse, ni dans la puissance, ni dans rien de ce qui se meut autour de notre vie; Dieu l'a mis plus à notre portée; il Va mis en nous-mêmes !

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