CINQUIÈME RÉCIT
Il est impossible de parcourir le duché de Bade san? être frappé du caractère à la fois doux et sauvage de la contrée. Il n'en est aucune autre,, peut-être, ou les contrastes soient plus heureusement ménagés. Tout a son effet et son harmonie; on dirait un parc immense donl Dieu a été l'architecte, et où il a réuni tous les charmes de la création.
Mais c'est surtout à la lisière de la Forêt-Noire que les sites prennent un aspect impressif. Là, les vallées qui s'étendent jusqu'au Rhin se resserrent tout à coup, et finissent par n'être plus qu'une fente de rocher, donnant à peine passage aux petits chevaux des fabricants d'eau de cerises (kirschwasser). Vues d'une éminence, elles représentent d'immenses triangles dont la base borde le fleuve et dont le sommet se rattache à la montagne par un étroit sentier.
L'herbe de ces vallées, arrosée par des eaux thermales, pousse à la hauteur des blés, toujours verte, ondoyante, et nuancée de plus de fleurs qu'un savant n'en pourrait classer en un jour. On dirait un tapis de velours et de soie étendu au pied de la forêt.
Celle-ci couvre les collines, autour desquelles elle tourne, en formant mille spirales de verdure et s'arrêtant au-dessous des sommets les plus élevés, qui montrent, de loin en loin, leurs têtes chauves et blanchies de neige.
Or, c'était entre deux de ces collines, au fond d'une des gorges étroites où viennent finir les vallées, qu'habitait, il y a quelques années, un jeune homme, appelé Herman Cloffer, dont aujourd'hui les vieillards répètent souvent l'histoire à leurs fils. Nous la donnerons ici, non telle qu'on la raconte dans la montagne, mais telle que le ministre de Badenwiller nous l'a fait connaître, avec tous ses détails et tout son enseignement; car il avait aimé Herman dès son enfance, et avait reçu ses confidences à son lit de mort.
Herman était fils d'un maître d'école. Son père lui
avait donné quelque instruction : il savait un peu de latin, jouait du violon, et parlait le français assez facilement; aussi l'appelait-on dans le pays maister Cloffer. S'étant occupé dès son enfance, comme tous les habitants de la montagne, à tailler le sapin avec son couteau, IV avait insensiblement pris goût à ce travail, et était arrivé à sculpter des jouets d'enfants avec une certaine délicatesse; mais un voyage qu'il fît à Bâle lui permit de voir quelques boiseries gothiques, et ce fut pour lui comme une initiation. Il comprit ce que c'était que Fart, ot où la patience humaine pouvait atteindre. Dès lors sa vocation fut décidée; laissant là les jouets auxquels il s'était auparavant appliqué, il se mit à sculpter sur bois tout ce qui frappait ses yeux, étudiant les moindres détails, achevant pour recommencer, et recommençant pour achever encore ; ne laissant, enfin, rien en arrière, et travaillant avec le fervent amour de l'œuvre et pour elle seule.
Cette consciencieuse application ne tarda pas à amener des résultats. Ses essais, d'abord incorrects et confus, devinrent plus fidèles, plus nets, plus hardis; les difficultés d'exécution disparurent pour faire place aux difficultés de l'art; Herman n'eut bientôt plus à chercher la forme, mais le mouvement; la science était acquise, restait à prouver le génie.
I Alors commença pour le jeune homme cette lutte du sentiment qui veut se produire, contre la matière inerte qui résiste, lutte si pleine de joie lorsqu'elle est heureuse iX que la création s'accomplit!
On eût dit, du reste, que le bois obéissait à toutes les
fantaisies d'Herman; il semblait le pétrir et le mouler au simple contact de sa pensée. Uniquement occupé de son travail, voulant le rendre aussi bien qu'il le rêvait, il s'y confondait tout entier; il l'animait de ses désirs; on y sentait les émotions de sa pensée au tremblement de sa main. Rien dans ce qu'il faisait n'était la conséquence d'une combinaison ou d'un système, mais d'une impression : il avait compris l'art comme l'expression visible d'une âme humaine en face de la création.
Ses sculptures, primitivement confondues avec les grossières esquisses des pâtres de la forêt, finirent par être distinguées. On en demanda de Baden d'abord, puis de Munich, de Vienne, de Berlin. Le marchand, qui avait acheté les premières à vil prix, pressa le jeune homme de lui en livrer de nouvelles, promettant de les lui payer plus cher.
Herman, qui, depuis la mort du maître d'école, était le seul soutien de sa mère, vit avec joie qu'il pourrait lui assurer, par son travail, une vieillesse tranquille. En effet, une aisance inaccoutumée se fit bientôt sentir dans la chaumière : on put ajouter quelques meubles au rustique ménage, renouveler l'habit des dimanches, et, quelquefois, le soir, quand venaient les voisins, leur servir un plat de kneft avec une bouteille de vin du Rhin. Herman alors prenait son violon et accompagnait sa mère qui chantait, d'une voix encore vibrante, les vieux airs de la Souabe, ou quelques ballades de Schiller que le maître d'école lui avait apprises.
Les jours de Cloffer se partageaient ainsi entre le travail et de tranquilles distractions; il laissait Dorothée
veiller aux affaires. Dégagée de tout soin matériel, sa vie était une méditation continuelle et féconde; rien ne l'arrachait à son monde idéal, que les plaisirs du voisinage ou les tendresses de la famille. Il pouvait s'abandonner tout entier aux intimes joies de l'invention, causer longuement et familièrement avec son génie. Les deux tiers de son temps étaient livrés à sa seule inspiration, et, retiré dans l'art, comme les saints dans leur pieuse contemplation, il ne sentait aucun des froissements de la vie réelle.
Un soir d'été, qu'il était assis à la porte de sa chaumière, fumant sa pipe d'écume de mer, et tenant sur ses genoux son violon, dont il tirait quelques vagues accords, un cavalier tourna tout à coup le sentier.
C'était un étranger, d'environ quarante ans, dont l'élégance et la tournure annonçaient un homme du monde. Il s'était arrêté à quelques pas de la chaumière de Cloffer, regardant autour de lui avec un lorgnon; enfin, ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme.
— Ah ! voilà ce qu'il me laut, s'écria-t-il en français. Et s'avançant vers lui :
— Pourriez-vous m'indiquer où je trouverai Herman, le sculpteur? haragouina-t-il dans un allemand presque inintelligible.
— C'est moi, dit Cloffer, en se levant.
— Vous! s'écria l'étranger; pardieu! c'est à merveille.
Et, descendant de cheval, il jeta la bride à un domestique en livrée qui l'avait rejoint.
— Je vous cherchais, maister, reprit-il d'un ton dé-
gagé; je suis Français... vous avez dû vous en apercevoir à ma manière de parler l'allemand... et déplus collectionneur. J'ai vu vos sculptures, je viens en acheter. Herman le fit entrer dans sa chaumière.
— C'est donc ici que vous travaillez! demanda le Français, qui promena un regard surpris sur la pièce enfumée.
— Près de cette fenêtre, répondit Cloffer.
Et il montra à l'étranger une longue table sur laquelle étaient dispersées plusieurs sculptures achevées. Dessous, on voyait entassées des billes de sapin dégrossies; ses rares outils étaient accrochés au mur.
— Quoi ! vous n'avez point d'autre atelier.
— Non, monsieur.
Le collectionneur porta le lorgnon à son œil droit.
— Miraculeux ! murmura-t-il, faire de pareils chefsd'œuvre dans cette tanière. Mais, maister Herman... c'est ainsi, je crois, que l'on vous nomme..., vous manquez de tout ici : vous n'avez ni excitation, ni conseils...
— Je tâche d'imiter ce que je vois, comme je le sens, répondit simplement Cloffer; voici des chèvres copiées sur nature, un taureau et un enfant...
— Adorables ! interrompit l'étranger, qui avait pris les deux sculptures qu'Herman lui présentait; un flou, une finesse, un accent... Je les'achète; votre prix?
Herman l'indiqua.
— C'est convenu, répondit le Français, qui sembla étonné du bon marché; mais savez-vous, mon cher maister, que j'ai remué ciel et terre pour vous trouver? Les marchands qui revendent vos sculptures en Allema-
gne ignorent votre nom ou le cachent, et je ne pouvais découvrir le juif qui vous achète de première main. Il m'a fallu avoir recours à notre ambassadeur de Vienne, qui a fait demander des renseignements à la police. Bref, j'ai su votre nom, et comme je passais à Badenwiller, j'ai voulu vous voir.
Herman s'inclina. I
— Vous ne soupçonnez point quelle réputation vous avez déjà en Allemagne, reprit l'étranger; on s'arrache vos sculptures; j'en ai vu dans le cabinet de M. de Metternich. Vous ne comptez point, sans doute, rester ici?
— Excusez-moi, monsieur, répondit Herman, je ne songe point à quitter la forêt.
— Comment! mais c'est perdre votre avenir; pensez donc que vous y végéterez toujours.
— Je vis heureux, monsieur.
— Heureux ! répéta l'étranger en lorgnant le costume grossier de Cloffer; cela prouve que vous êtes philosophe, mon cher maister : mais vous n'avez pas même ici un atelier. Sculpter à trois pas du foyer où l'on cuit la choucroute et le lard fumé ! il n'y a que vous autres Allemands pour une pareille vie.
— - Que gagnerais-je à en changer? demanda Herman.
— De la célébrité d'abord ! Jusqu'à présent on connaît vos œuvres et l'on ignore votre nom. Il faut que vous preniez votre rang, mon cher maister; il faut surtout que vous fassiez fortune.
— Faire fortune! répéta Cloffer étonné; et par quel moyen?
— Mais, pardieu! avec vos brimborions, s'écria le
Français. Vous ne savez donc pas que maintenant nos
artistes vivent comme des fils de famille? Il faut profiter
des progrès du siècle, Herman; venir à Paris! Je vous
ncerai dans une société de journalistes, qui feront de
us un Michel-Ange en miniature; avant deux ans vous
rez un groom et un tilbury.
— Est-ce possible?
— Certain; et puisque le hasard m'a fait vous rencontrer, je veux que vous en profitiez. La lumière ne restera point sous le boisseau ; croyez-moi, venez à Paris.
— Je n'y puis songer, murmura le sculpteur en secouant la tête.
— Pourquoi donc ?
— J'ai mes habitudes, mes amis, ma mère surtout..;
— Vous trouverez à Paris de quoi remplacer tout cela.
— Non, non.
— Réfléchissez, je vous en prie, reprit le Français, qui en cherchant à persuader Cloffer s'était persuadé luimême; réfléchissez qu'ici vous vivrez toujours comme un paysan. Vous me faites l'effet, voyez-vous, d'un prince élevé à l'écart et qui ignore qu'ailleurs unecouronne l'attend; or, c'est cette couronne que je viens vous offrir. On ne vous demande que de renoncera votre vieil habit, à votre vieux toit, et l'on vous promet le succès, la richesse ! Vous avez beau être Allemand, vous aimez, je suppose, les spectacles et le vin de Champagne : vous, aurez tout cela, maister, en échange de votre petite bière. Décidez-vous donc, et je vous emmène dans ma chaise de poste.
Herman allait répondre, mais il tressaillit tout à coup
et s'arrêta; ses yeux venaient de rencontrer ceux de Dorothée.
Entrée depuis quelques instants,, elle avait écouté, et, bien qu'elle ne comprît point le français, son œil de mère avait deviné, à l'agitation inaccoutumée d'Herman, que quelque chose d'extraordinaire se passait.
— Quête dit l'étranger? demanda-t-elle en allemand.
— Il me parle de son pays, ma mère, répondit Cloffer.
— Et il te propose d'y aller, peut-être? Herman fît un signe affirmatif .
— Souviens-toi, dit vivement la vieille, que c'est ici que vivent les gens qui t'aiment.
— Je ne l'oublierai pas, répondit Herman.
— Eh bien? demanda le Français, qui avait vainement cherché à comprendre.
— Je ne veux point quitter ma mère, monsieur, répondit gravement Cloffer.
Et comme l'étranger voulait insister :
— Ma détermination est bien arrêtée, reprit-il d'un accent brusque et ferme; rien ne m'en fera changer.
Le Français fit un mouvement des épaules.
— Gomme vous voudrez, maister, dit-il ; mais vous sacrifiez votre fortune...
Puis il ajouta :
— J'ai laissé à Badeirwiller des dames qui se sonttrouvées trop fatiguées de la route pour m'accompagner ; elles vous achèteront tout ce que vous avez d'achevé ; ne voulez-vous point le leur apporter vous-même ? Nous pourrions encore arriver pour l'heure du dîner,
Cloffer consentit après quelques hésitations.
Lorsqu'il revint, il était déjà tard; les étrangers l'avaient retenu à dîner à l'hôtel. Sa mère voulut le questionner ; mais il lui répondit brièvement, d'un ton d'impatience contenue.
Le lendemain, il se remit au travail avec tristesse, et fut tout le jour sans parler. Il était aisé de voir que son âme n'avait plus cette sérénité qui s'épanchait autrefois en causeries. Repliée sur elle-même comme un oiseau malade, elle n'égayait plus la maison de ses mouvements ni de ses chants. Dorothée espéra que cette tristesse serait passagère, et ne négligea rien pour la dissiper.
Mais une grande révolution s'était accomplie dans le jeune sculpteur. Tant qu'il n'avait vu que ses amis et ses voisins, il s'était laissé vivre comme eux, sans ambition, bornant ses désirs aux faciles jouissances qu'il connaissait, et ne supposant rien au delà. La vue et les paroles de l'étranger le transformèrent.
Il avait d'abord écouté ses récits comme les contes de fées qui enchantaient son enfance ; mais les dames qu'il vit à l'hôtel confirmèrent tout ce qu'avait dit leur compagnon : l'une d'elles avait fait plus, elle s'était offerte en exemple. Pauvre comme Herman peu d'années auparavant, elle devait au chant l'opulence dont il la voyait entourée; et cette opulence, le jeune sculpteur en avait été ébloui !
La pensée qu'il pourrait y arriver à son tour lui donna une sorte de vertige. En vain je ne sais quel sage instinct lui disait tout bas de fuir ces tentations trompeuses; toutes les mauvaises passions, longtemps endormies, s'éveillaient en lui, chantant en chœur, comme les sor-
ci ères de Macbeth : — Tu seras riche, tu seras célèbre! et Herman était près de céder à ces enivrantes promesses.
Ce qui le charmait autrefois ne tarda pas à lui devenir indifférent : l'image de Paris s'interposait entre lui et toutes choses ; c'était comme une ombre fatale qui empêchait le soleil de la joie de lui arriver. Il ne travaillait plus qu'avec distraction, commençant mille esquisses, n'en achevant aucune, et trouvant partout le dégoût.
Sa santé finit par se ressentir d ces préoccupations nouvelles, et une lièvre lente commença à le miner sourdement. Jusqu'alors sa mère avait gardé le silence; mais lorsqu'elle le vit tomber dans cette langueur plus dangereuse que le désespoir, elle ne balança plus.
— Que Dieu pardonne à ces étrangers ce qu'ils ont fait, Herman ! dit-elle ; ils sont venus ici, comme le serpent dans le paradis terrestre, t' engager à manger le fruit de l'arbre de la science... Mais le mal est accompli, mon fils, et tu ne peux rester plus longtemps; pars, puisque nous n'avons plus ce qui peut te rendre heureux.
Cloffer voulut^ faire des objections; mais la vieille femme n'avait parlé qu'après avoir accompli le sacrifice dans son cœur : elle leva tous les obstacles avec cette facilité ingénieuse que Dieu ne donne qu'aux mères et cette abnégation que les femmes nous montrent sans pouvoir nous l'enseigner. Les préparatifs furent achevés en quelques jours. Dorothée blanchit elle-même le linge d'Herman; elle répara ses vêtements, et veilla à tous les détails de manière à ce qu'il fût longtemps sans souffrir de son absence. Elle lui donna ensuite la meilleure portion de ses épargnes, et lui recommanda, non de
les ménager, mais de ne s'imposer aucune privation;
— Ce que je garde ici est à toi comme le reste, ajoutât-elle; sois heureux si tu peux, je mai point d'autre désir.
Herman accepta tous ces soins avec reconnaissance, mais, en même temps, avec une joie qui serrait le cœur de sa mère. Depuis qu'il devait partir pour Paris, la santé lui était revenue ; il parlait plus haut, chantait sans cesse, et travaillait avec courage. Il ne voulait point arriver dans la grande ville les mains vides, et il épuisa tout son art sur un groupe d'enfants qu'il devait présenter comme preuve de son savoir-faire.
Enfin le jour du départ arriva : la séparation fut déchirante. Herman déposa deux fois son bâton de voyage en déclarant qu'il ne partirait pas; mais sa mère surmonta sa propre douleur pour lui donner du courage.
La nouveauté des objets et le mouvement du voyage firent bientôt diversion aux souvenirs du jeune homme. A mesure qu'il s'éloignait de son pays, le regret faisait place à la curiosité. A pied, le bâton d'épine à la main et le sac de veau marin aux épaules, il pressait de plus en plus le pas, demandant chaque soir quelle distance le séparait encore de Paris. La route semblait en vain interminable, il ne sentait ni fatigue ni ennui ; allégé par l'impatience, il allait devant lui sans s'arrêter et causant tout bas avec ses espérances. Si une voiture élégante passait, emportée par un cheval rapide, il se disait :
— Moi aussi je voyagerai bientôt de même.
Si ses yeux s'arrêtaient sur une maison de campagne à demi enfouie dans les acacias, il murmurait :
— Encore un peu de temps, j'en aurai une pareille.
Et il continuait joyeusement, prenant ainsi possession, dans l'avenir, de tout ce qui flattait ses regards ou sollicitait son désir.
Enfin, après vingt jours de voyage, il aperçut devant lui une masse confuse qui barrait l'horizon, et au-dessus de laquelle flottait un dôme de vapeurs : c'était Paris !
L'étranger avait laissé son adresse à Herman, lorsqu'il s'était séparé de lui à Badenwiller, en lui recommandant de s'en servir s'il se décidait jamais à visiter Paris. Le jeune sculpteur se hâta donc, à peine arrivé, de se rendre rue Saint-Lazare, où demeurait M. de Riol.
Celui-ci poussa une exclamation d'étonnement à l'aspect de Cloffer.
— Vous ici, maister ! s'écria-t-il; la montagne s'estelle donc écroulée dans votre vallées ? les charbonniers de la forêt ont-ils brûlé votre cabane? ou bien êtes-vous en fuite pour cause politique ?
— Ma cabane est toujours à sa place, répondit Herman en souriant, et le duc n'a point de sujet plus fidèle que moi.
— Ainsi vous êtes à Paris... volontairement?
— Volontairement.
— Et qui a donc pu faire ce miracle?
— Vos paroles, monsieur.
Le Parisien regarda avec surprise le jeune Allemand, qui lui expliqua alors tout ce qui s'était passé.
— De sorte, reprit de Riol quand Herman eut achevé, de sorte, mon cher maister, que vous venez à Paris pour faire fortune?
— Je viens pour m'y faire connaître.
— C'est ce que je veux dire; nous vous aiderons à cela.
— Je compte, en effet, sur vos conseils, sur votre protection.
— Et vous avez raison; mais avant tout je veux vous faire voir nos artistes célèbres, j'en aurai demain ici plusieurs; venez dîner avec nous, et apportez quelque sculpture.
— Soit,
— A demain donc, mais tard; car nous dînons ici à l'heure où vous soupez dans votre Allemagne.
— A demain, sept heures.
— C'est cela.
Ils se serrèrent la main et se séparèrent.
Herman employa une partie de la journée à chercher un logement et une pension. Il parcourut eu suite les jardins publics, admirant les statues et s'arrêtant en extase devant les monuments.
Le lendemain, il était à l'heure indiquée chez de Riol, qu'il trouva entouré d'une douzaine de jeunes gens auxquels on le présenta.
Il avait apporté son groupe d'enfants, qui excita l'admiration générale ; un peintre trouva qu'il y avait dans cette œuvre du Benvenuto et du Goujon réunis, un sculpteur compara Herman au Dominiquin ; et un journaliste, qui se trouvait là, vint lui serrer la main, en déclarant qu'il le proclamerait le lendemain, dans son feuilleton, le Canova de la Forêt-Noire.
On se mit ensuite à table, et la conversation roula presque uniquement sur la peinture et la sculpture. Herman fut singulièrement étonné de ce qu'il entendit
répéter à cet égard. Tous les convives se plaignaient dé la décadence de Fart et du mauvais goût public, qui les forçait à suivre une fausse voie. Si les anciens avaient été si grands, et s'ils étaient, eux, si petits, c'était, disaient-ils, à la différence des temps que Ton devait s'en prendre. Maintenant le génie était incompris, le talent impossible ! et tous répétaient en chœur, d'un ton mélancolique, en vidant leurs longs verres où moussait le Champagne : — L'art se meurt ! l'art est mort !
Quant aux causes de cette décadence, les uns accusaient la civilisation, d'autres le gouvernement constitutionnel, quelques-uns les journaux.
— Il n'y a qu'eux-mêmes qu'ils n'accuseront point, dit le feuilletoniste à demi-voix, en se penchant vers Herman; ils ne songent pas que le goût public se forme, après tout, sur ce qu'on lui donne, et que s'il est devenu mauvais ils doivent s'en prendre à eux seuls, puisque c'était à eux de l'éclairer et de le conduire. Vous croyez peut-être que tous ces beaux parleurs sont de fervents adorateurs de l'art; mais pas un d'eux ne voudrait être un Gorrége à la condition de travailler et de mourir comme ce grand peintre. Ce qui tue l'art, c'est qu'on ne vit plus pour lui et avec lui; c'est que tous tant que nous sommes nous avons plus de vanité ou d'ambition que d'enthousiasme, et que nous ne cherchons point le beau, mais l'utile.
Après le dîner on rentra au salon, où le groupe d'Herman fut de nouveau examiné et loué ; mais tous regrettèrent que le jeune sculpteur n'eût point choisi un sujet différent. Les enfants n'étaient plus à la mode; il y
avait eu, dans ce genre, deux ou trois succès qui défendaient de traiter de pareils sujets. Toute la faveur, pour le moment, était aux sujets moyen âge, et Ton conseilla àHerman de sculpter quelque scène empruntée aux vieilles ballades de son pays.
— Gela vous surprend, reprit le journaliste avec un sourire.
— En effet, dit Cloffer, j'avais cru jusqu'à présent que ce qui donnait de la valeur à l'œuvre, c'était sa perfection.
— C'est une idée de la Forêt-Noire, mon cher maister ; ici nous sommes plus avancés. Ce qui donne de la valeur à l'œuvre, ce n'est point son mérite, mais son opportunité. Il y a dix ans qu'un artiste a fait sa réputation en peignant un petit chapeau sur un rocher en forme de fromage : le tableau était ridicule, mais répondait aux préoccupations du jour, et nous n'en demandons point davantage.
—Ainsi ce n'est point son art qu'il faut étudier, c'est le caprice du public?
— Comme vous dites, maister. Les peintres, les'sculpteurs, les écrivains, ne sont que des marchands de nouveautés : si la mode prend, leur fortune est faite; sinon, ils en essayent une nouvelle.
— Ah! ce n'était point là ce que j'avais compris, murmura Herman.
Et il retourna à son hôtel découragé.
Cependant M. de Riol fut fidèle à sa promesse : il présenta le jeune Allemand partout; il le mit en relation avec les collectionneurs et les marchands, qui lui firent de nombreuses commandes. Herman n'avait jamais été
si riche; mais cette richesse,, il la paya de sa liberté. On lui indiqua les sujets qu'il devait traiter, en lui imposant un programme ! Ce fut pour lui une sorte de torture aussi douloureuse que nouvelle. Jusqu'alors il avait suivi tous les mouvements de sa fantaisie, traduisant avec le ciseau ses impressions du moment, produisant, sans s'en apercevoir, comme il pensait, comme il voyait, et ne cherchant, dans son œuvre, que la joie d'exprimer complètement ce qu'il avait en lui. Pareil à l'oiseau libre, il s'était accoutumé à voler dans tout le ciel, et voilà que maintenant on ne lui laissait plus qu'un cercle fixe et étroit? Plus d'essai capricieux, plus d'imprévu, plus d'abandon, et, partant, plus de joie! A l'inspiration succédait la tâche, et, pour la première fois, il apprenait que le dégoût pouvait se trouver dans le travail.
Un matin que Cloffer était occupé à achever une statuette qui lui avait été demandée, le journaliste qu'il avait rencontré chez de Riol un mois auparavant entra dans sa chambre.
Charles Duvert apportait la Revue dans laquelle venait de paraître l'article promis.
— Je ne sais si vous en serez content, dit-il, mais il a fait sensation.
— Je suis pressé de savoir ce que vous aurez trouvé à dire d'un pauvre découpeur de sapin comme moi, répliqua Herman en ouvrant le journal.
— J'espère vous avoir bien posé, fit observer Duvert.
— Je ne puis comprendre par quel moyen.
— Lisez.
Cloffer s'approcha de la fenêtre, et se mit à percourir l'article. C'était une étude fantastique dans laquelle, sous prétexte d'analyser le talent de l'artiste inconnu, on faisait de sa vie un roman plein de circonstances merveilleuses, et aussi nouvelles pour Herman luimême que pour le public. Charles Duvert s'aperçut de l'étonnement du jeune Allemand.
— J'en étais sûr ï s'écria-t-il en riant ; voilà une biographie, maister, à laquelle vous ne vous attendiez point ; j'ai fait de vous un héros à la manière d'Hoffmann.
— En effet, dit Herman blessé, et je ne puis deviner la cause...
— La cause, mon grand homme, c'est la sottise du public, qui n'aime que les contes de fées! Un artiste dont la vie ressemblerait à celle de tout le monde ne piquerait point la curiosité; il faut que l'on puisse raconter son histoire. Si j'étais à recommencer mes débuts, voyez-vous, je m'annoncerais comme un Gaspard Hauser ou comme un sauvage de l'Orénoque, plutôt que de me donner pour le fils de mon père. Rappelez-vous le succès de Paganini ; eh bien, de cette foule qui se pressait à sa suite, un tiers à peine accourait pour l'entendre; le reste venait voir l'homme dont les bizarres aventures avaient rempli les feuilletons, et dont le génie était, dit-on, le résultat d'un pacte avec Satan.
— Ainsi, reprit Herman étonné, le mensonge est la première condition de la gloire?
— Non, mais de la célébrité, maister. La gloire est une chercheuse qui n'a point besoin de tout ce bruit, et qui va prendre le grand homme dans son coin obscur
ou même dans sa tombe. Elle eut passé quelque jour par votre Forêt-Noire, demain peut-être, peut-être dans cent ans, et elle eût inscrit votre nom sur ses grandes tables ; mais ici il s'agit seulement de succès et de fortune. Nous faisons de Fart comme on fait des affaires, et la première condition pour tout marchand est d'avoir une enseigne qui puisse attirer l'acheteur. Vous verrez sous peu l'effet de mon article.
Dans ce moment le portier de l'hôtel entra, en annonçant que M. Lorieux demandait à voir le jeune sculpteur.
— Lorieux! répéta Duvert; qu'est-ce que je disais? Il a lu le journal, et vient vous iaire quelque commande.
— Vous pensez?
— J'en suis sûr. Mais tenez-vous bien, maister : plus il paiera cher, plus il croira à votre talent.
Le marchand fut introduit. Il venait, en effet, proposer mie affaire à Herman; mais la vue de la chambre dans laquelle le jeune sculpteur travaillait et son ameublement modeste sembla le frapper. Il regarda assez froidement des figurines que celui-ci lui présenta. Duvert s'en aperçut.
— Je suis fâché que vous montriez tout cela ici, maister, dit-il à Herman ; le jour est mauvais, et l'on ne peut juger de la finesse du travail. Si monsieur veut passer à mon atelier...
— Ah! le maister a un atelier? demanda le marchand.
— On le lui prépare; aussi le trouvez-vous campé dans un chenil. Mais il aura, sous peu de jours, le plus
beau logement de sculpteur qui soit à Paris; une véritable galerie italienne, donnant sur un jardin; trois mille francs de loyer! Nos artistes vivent aujourd'hui comme de grands seigneurs.
— Et c'est nous qui sommes leurs banquiers, fit observer le marchand avec un gros rire.
— Dites leurs prêteurs, monsieur, leurs intendants.. C En vous passant par les mains, leur œuvres vous enrichissent. Mais pardon... vous savez qu'on vous attend, maister; terminez vite avec monsieur, je vous prie.
Tout cela avait été dit d'un ton si leste et si assuré, que Cloffer en était demeuré étourdi. Le marchand, dont ces confidences avaient complètement changé les manières, s'empressa de faire à Herman des propositions que celui-ci accepta, et se retira avec de grandes démonstrations de politesse.
A peine eut-il disparu que Ouvert se laissa tomber sur une chaise en éclatant de rire.
— Pour Dieu ! que signifie cette plaisanterie, et que venez-vous de lui dire? demanda Cloffer.
— Ce n'est point une plaisanterie, répondit le journaliste, car si vous n'avez point encore l'atelier dont je lui ai parlé, il faut que vous l'ayez.
— Comment?
— N'avez-vous dont point vu l'impression que votre chambre d'hôtel garni a produite sur cet honnête trafiquant? En vous voyant si mal logé, il a été au moment de ne point vous faire de proposition.
— Mais qu'importe mon logement, puisqu'il voyait les œuvres î
tE SCULPTEUR DE LA FORÊT-NOIRE. 119
— Mon Dieu ! maister, vous êtes aussi par trop Allemand. Ne comprenez-vous donc point que pour juger l'œuvre il faut plus de science et de goût que n'en a cet homme? Qu'importe d'ailleurs à M. Lorieux le mérite? ce qu'il veut, c'est un sculpteur en vogue, dont il puisse bien vendre les productions; et l'opulence de l'artiste est la meilleure preuve de son succès. Vous oubliez toujours, Herman, que vous n'êtes plus dans la Forêt-Noire, travaillant selon votre fantaisie, mais à Paris, où vous travaillez pour le goût des autres.
— Hélas ! vous avez raison, dit Cloffer en soupirant.
— C'est un apprentissage à faire, reprit Duvert. Vous ne pouvez non plus continuer à vivre dans la solitude; il faut que l'on vous voie dans le monde; une soirée dans certains salons servira plus qu'un chef-d'œuvre à votre réputation.
— Ainsi, dit Herman, ce n'est pas assez d'avoir perdu la liberté de mes inspirations, il faut encore renoncer à la liberté de vivre selon mes goûts?
— Il faut réussir, reprit Duvert, tout est là. Désormais vous ne devez avoir qu'une pensée et qu'un but : faire parler de vous. i
Cloffer s'efforça de suivre les conseils de Duvert, et il ne tarda point à en reconnaître la justesse. Sa réputation grandit en quelques mois au delà de toute espérance, et le prix de ses œuvres s'éleva d'autant.
L'article de Duvert avait été accepté comme notice biographique; on répétait partout le nom du jeune Allemand en racontant les circonstances romanesques de sa vie ; on le montrait de loin m& premières représenta-
tions des théâtres; on donnait des détails sur ses opinions et sur ses habitudes.
Hernian se laissa aller à ce doux flot de la mode qui relevait sans qu'il eût, pour ainsi dire, besoin de s'aider lui-même. Tous les instincts orgueilleux qui étaient demeurés jusqu'alors endormis dans son âme s'éveillèrent insensiblement. On parlait si haut de son génie qu'il finit par y croire et par accepter l'admiration générale comme un hommage qui lui était dû.
Malheureusement sa réussite avait excité , comme toujours, d'ardentes jalousies. Jusqu'alors il n'avait connu que les douceurs du succès; il ne tarda pas à en sentir l'amertume.
Un article inséré dans un journal ennemi de celui auquel travaillait Duvert commença l'attaque par un examen des œuvres d'Herman. Celles qu'il avait produites depuis son séjour à Paris manquaient, pour la plupart, de cette naïveté qui rendait les premières si précieuses. Enchaîné dans son inspiration, obéissant à la nécessité du gain, sans cesse distrait par les exigences du monde, il avait travaillé rapidement et sans amour. On le lui reprocha avec un regret hypocrite; on montra, l'un après l'autre, les défauts de ces créations hâtives, en flétrissant du nom d'avidité le sentiment qui les avait fait produire.
Ces accusations frappèrent Herman au cœur; ses ennemis l'apprirent sans doute, et les renouvelèrent chaque mois, chaque semaine, chaque jour. Bientôt le jeune sculpteur ne put jeter les yeux sur certaine feuille sans y trouver son nom flétri de quelque sanglante épi-
gramme. On lui prêtait des discours ou des actions ridicules; on exposait la caricature de sa personne à la risée publique.
Herman, qu'une telle persécution mettait hors de lui, voulut se venger ; Duvert lui objecta tranquillement que c'était un des côtés du succès. Pourquoi s'étonnait-il que les mêmes moyens employés par ses amis pour le rendre célèbre le fussent par ses ennemis pour le rendre ridicule? C'était là une suite inévitable de la réputation; mais Herman était trop peu accoutumé à ces mœurs qui mettent l'œuvre et la personne de l'artiste à la merci de la critique, pour accepter une telle consolation. Il sentait d'ailleurs, au fond des railleries dont on le poursuivait, un reproche exagéré, mais juste. La jalousie avait rendu ses ennemis clairvoyants, et ils frappaient bien au point malade e son cœur.
Cloffer se débattit en vain quelque temps contre ces attaques de mo louerons qui le perçaient de tous côtés ; en vain il s'eiforça d'oublier la persécution à laquelle il était en butte; cette âme, accoutumée au repos que donne l'obscurité, avait été trop profondément troublée; il tomba dans une sombre tristesse qui amena une maladie à laquelle il faillit succomber. Il fallut toute l'habileté des médecins et plusieurs mois de convalescence pour le ramener à la vie. De Riol le décida à un voyage d'Italie qui acheva de le remettre.
A son retour, il avait enfin recouvré ses forces, et la longue oisiveté à laquelle il s'était vu forcément condamné lui avait donné un ardent désir de travailler ; mais lorsqu'il se présenta chez les marchands, ceux-ci
le reconnurent à peine. II était arrivé de Florence un pétrisseur de terre cuite, et la vogue s'était tournée de ce côté.
Herman alla voir Duvert, à qui il fit part de ce changement. Le journaliste haussa les épaules.
— Que voulez-vous, maister, dit-il, le succès est comme la fortune, il faut le prendre aux cheveux; six mois d'absence suffisent pour faire oublier un homme; vous avez eu tort de partir.
— Ma santé l'exigeait.
— Un homme en vogue, maister, n'a pas le droit de se mal porter; notre société est une mêlée, et quiconque sort des rangs, ne fût-ce que pour une heure, trouve au retour sa place prise.
— Mais ne puis-je reconquérir ma position? Duvert secoua la tête.
— Votre personne et votre nom sont connus ; voire talent a perdu sa nouveauté; vous ne pouvez compter désormais sur cet intérêt curieux qui, dans le monde, tient lieu d'admiration; on parle déjà de vous comme d'un mort.
— Mais c'est horrible ! s'écria Herman. Quoi ! un an a suffi pour m'enlever...
— Ce qu'un an avait suffi pour vous donner, acheva Duvert... Pourquoi en être surpris? La vogue s'en va comme elle est venue.
— Mais que devenir alors?
— Cherchez, mon cher maister; vous pouvez vous faire peintre, poëte ou comédien; ce sera une transformation, et peut-être l'intérêt public vous reviendra-t-il.
Herman ne répondit rien et quitta le journaliste. Il ne pouvait croire encore que celui-ci n'eût point exagéré. Mais il reconnut bien vite la vérité de tout ce qu'il lui avait dit.
Après s'être accoutumé aux enivrements du triomphe, il fallut repasser par toutes ces sollicitations pénibles du début, retrouver les repoussements dont on avait perdu l'habitude, accepter enfin toutes les douleurs et toutes les hontes de l'oubli.
Ces épreuves étaient au-dessus des forces d'Herman. Il lutta quelque temps; mais enfin un jour, après un nouveau refus plus sensible que les autres, il courut à son atelier, fit appeler un marchand, vendit tout, paya ce qu'il devait, et, reprenant le bâton d'épines qu'il avait suspendu au-dessus de la porte comme un trophée :
— C'est assez d'humiliations, murmura-t-ii; retournons à la forêt.
Il sortit de Paris par la même barrière qu'il avait franchie quatre années auparavant pour y arriver; mais, hélas! toutes les espérances qu'il portait alors en lui s'étaient évanouies ; venu heureux, jeune et fort, il s'en allait désespéré, vieilli et mortellement atteint !
La route lut pénible pour Herman. Amolli par la vie parisienne, il avait perdu l'habitude des longues marches au soleil; il ne sentait plus en lui cette force joyeuse qui aime à se dépenser sous le ciel; et, plusieurs fois, il fut obligé de s'arrêter afin de prendre du repos. Il profita d'une de ses haltes pour avertir sa mère de son retour.
On devine le bonheur de Dorothée en recevant cette
lettre, qui ne précéda Herman que de quelques heures.1 Mais sa joie fut bientôt tempérée par la vue du changement qui s'était opéré dans son fils. Elle comprit aisément, à sa pâleur et à la mélancolie distraite de son regard, que ses projets avaient échoué, et que son retour était moins dû à la tendresse qu'au désespoir. Elle ne lui adressa pourtant aucune question. Il lui avait dit, en se jetant dans ses bras :
— Me voici, ma mère, et je ne vous quitterai plus!
C'était assez ; elle s'occupa de tout faire pour que son fils pût retrouver près d'elle la sérénité qu'il avait perdue.
Rassemblant donc autour d'Herman, avec l'ingénieuse adresse d'une femme et d'une mère, tout ce qu'il aimait autrefois, elle lui fit tapisser une chambre séparée dans la chaumière, invita ses vieux amis à le visiter, et obtint des jeunes filles du voisinage de faire les veillées près de son foyer. Tous les jours étaient devenus ainsi des jours de fête chez Dorothée. Mais Herman ne s'en aperçut pas ! Qu'était-ce que tout cela près du monde qu'il avait traversé? Il entendait toujours ce tumulte élégant au milieu duquel son nom avait retenti autreiois; il comparait l'obscurité dans laquelle il était retombé à l'éclat qui l'avait un instant entouré ! Cette âme avait perdu sa simplicité en même temps que son calme, et, désabusée des fausses joies du monde, ne pouvait plus retourner aux joies faciles de la famille.
Dorothée finit par s'apercevoir que tous ses efforts étaient inutiles. Herman devenait chaque jour plus triste, plus souffrant. Bientôt le mal fit de tels progrès
qu'il ne put quitter la chaumière. La pauvre mère effrayée courut chercher un médecin.
Celui-ci examina le jeune homme avec attention, l'interrogea, lui prescrivit le repos, la distraction, et se retira. Dorothée courut après lui :
— Vous ne dites rien, monsieur ? balbutia-t-elle en regardant le docteur avec angoisse.
Il parut embarrassé.
— La vérité î au nom du ciel, reprit la mère éperdue.
— : La vérité? balbutia le médecin.
— Je la veux.
— Eh bien!... Je vais prévenir le pasteur. Dorothée jeta un cri et se laissa tomber à genoux.
Le pasteur vint le lendemain sous prétexte de commander à Herman quelques travaux; mais le jeune homme sourit tristement : sentant les progrès du mal, il avait compris ce qui amenait le prêtre. Il lui ouvrit son cœur et lui raconta tout ce que nous avons dit. Lorsqu'il eut achevé, celui-ci voulut hasarder une consolation; mais Herman l'interrompit.
— Ma douleur est guérie, monsieur, dit-il d'un accent pénétré. Près de mourir, la vérité m'est enfin apparue; tout ce qui est arrivé était juste. J'ai voulu changer les immatérielles jouissances de l'art contre les avantages de la fortune et les vanités de la célébrité; j'ai sacrifié mes affections et mon tranquille bonheur à un délire ambitieux; tôt ou tard je devais subir la peine de mes erreurs. Puisse-t-elle seulement servir de leçon. Si quelque autre, tenté par de vaines promesses, voulait
quitter nos vallées pour les grandes villes, racontez-lui mon histoire, monsieur; dites-lui ce que coûte le succès, sans rendre plus heureux ni meilleur ; répétez-lui enfin de cultiver son cœur et son intelligence non pour le profit, mais pour le devoir; car la joie ici-bas n'est qu'aux âmes simples.