‹ Au coin du feu (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · SEPTIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

SEPTIÈME RÉCIT

Une jeune fille et un vieillard étaient assis dans une petite mansarde dont l'ameublement plus que modeste, mais soigneusement entretenu,, accusait les efforts d'une indigence qui ne s'est point abandonnée elle-même. L'ordre, le goût et la propreté donnaient au pauvre intérieur une sorte d'élégance. Chaque objet était rangé à sa place; les briques du parquet étaient lavées avec soin,

la tapisserie fanée était pure de toute souillure, et la fenêtre garnie de petits rideaux de grosse mousseline sur laquelle de nombreuses reprises formaient une sorte de broderie. Quelques pots de fleurs communes ornaient le devant de cette fenêtre entr'ouverte, et parfumaient la mansarde de leurs douces senteurs.

Le soleil allait se coucher : une lueur pourprée illuminait l'humble demeure, effleurant le charmant visage de la jeune fille, et se jouant dans les cheveux blancs du vieillard.

Celui-ci se tenait à demi renversé dans un fauteuil de jonc qu'une industrieuse sollicitude avait garni de coussins bourrés d'étoupes et recouverts d'indienne dépareillée. Une vieille chaufferette transformée en tabouret soutenait ses pieds mutilés,, et le seul bras qui lui restât était appuyé sur un petit guéridon où Ton apercevait une pipe d'écume de mer et un sac à tabac brodé en perles coloriées.

Le vieux soldat avait un de ces visages hardis et sillonnés, dont la franchise tempère la rudesse. Une moustache grise voilait le demi-sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, tandis que son regard restait comme oublié sur la jeune fille.

Cette dernière pouvait avoir vingt ans; c'était une brune aux traits caressants mais mobiles, dont les sentiments se traduisaient par des expressions subites et rapides. Son visage limpide ressemblait à ces belles eaux qui laissent voir jusqu'au fond tout ce qu'elles renferment.

Elle tenait à la main un journal et faisait la lecture

au vieil invalide; tout à coup elle s'interrompit et prêta l'oreille.

— Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.

— Rien! répliqua la jeune fille, dont le visage exprima le désappointement.

— Tu as cru entendre Charles? reprit le soldat.

— Il est vrai, dit la lectrice en rougissant un peu; sa journée doit être finie, et c'est l'heure où il rentre...

— Quand il rentre, acheva Vincent d'un ton chagrin. Suzanne ouvrit les lèvres pour justifier son cousin;

mais "son jugement protesta sans doute contre cette intention, car elle s'arrêta embarrassée, puis tomba dans la rêverie.

L'invalide passa la main qui lui restait sur sa moustache, et se mit à la tordre avec impatience; c'était son geste habituel dans ses accès de mécontentement.

— Notre conscrit bat une mauvaise marche, reprit-il enfin ; il revient ici maussade, il se dérange de son travail pour courir les guinguettes et les fêtes de barrières; tout cela finira mal pour lui et pour nous.

— Ne dites pas cela, mon oncle, vous lui porteriez malheur, reprit la jeune fille d'un ton pénétré. C'est un mauvais moment à passer, j'espère. Depuis quelque temps mon cousin s'est fait des idées!... Il n'a plus de courage au travail...

— Et pourquoi cela?

— Parce qu'il n'a rien, dit-il, à en attendre. Il croit tous les efforts de l'ouvrier inutiles pour son avenir, et assure que le mieux est de vivre au jour le jour, sans prévoyance et sans espoir.

— Ah! c'est là son système? reprit le vieillard dont le front s'était plissé; eh bien! il n'a pas l'honneur de l'avoir inventé. Nous avions aussi au régiment des raisonneurs qui s'exemptaient de partir, sous prétexte que la route était trop longue, et qui traînaient dans les dépôts, tandis que leurs compagnies entraient à Madrid, à Berlin et à Vienne. Ton cousin, vois-tu, ne sait pas qu'à force de mettre un pied devant l'autre les plus petites jambes peuvent faire le voyage de Rome.

— Ah ! si vous lui faisiez comprendre cela ! dit Suzanne, avec une ardeur inquiète. J'ai bien essayé de le convertir en comptant ce qu'un bon relieur comme lui pouvait économiser; mais quand j'arrivais à la somme, il haussait les épaules et disait que les femmes n'entendent rien au calcul.

— Et alors, toi, tu te désespérais, pauvre fille, continua Vincent avec un sourire attendri ; je vois maintenant pourquoi tu as si souvent les yeux rouges...

— Mon oncle, je vous assure...

— Ce qui fait que tu oublies d'arroser tes giroflées, et que tu ne chantes plus.

— Mon oncle...

Suzanne, confuse, tenait les yeux baissés et roulait le coin du journal. L'invalide posa la main sur sa tête nue.

— Allons, ne va-t-elle pas croire que je la gronde? reprit-il d'un tonde brusquerie amicale; n'est-il pas tout simple que tu t'intéresses à Charles, qui est maintenant ton cousin, et qui un jour, j'espère...

La jeune fille fit un mouvement. ' i

— Eh bien ! non, ne parlons plus de ça, dit l'invalide en s'interrompant; j'oublie toujours qu'avec vous autres il faut ignorer ce que Ton sait ! N'en parlons plus, te disje, et revenons à ce vaurien pour lequel tu as de l'amitié... C'est le mot reçu, n'est-ce pas... et qui en a également pour toi.

y Suzanne secoua la tête.

— C'est-à-dire qu'il en avait autrefois, dit-elle; mais depuis quelque temps... si vous saviez comme il est froid, comme il a l'air ennuyé.

— Oui, reprit Vincent pensif; quand on a goûté aux amusements qui font du bruit, les plaisirs du ménage paraissent fades ; c'est comme un petit vin du cru après H le schnick; on connaît ça, ma fille; beaucoup d'entre nous ont passé par là!

— Mais ils se sont guéris, fit observer Suzanne; ainsi Charles peut guérir également. Il suffira peut-être que vous lui parliez mon oncle...

Le vieillard fit un geste d'incrédulité.

— Ces infirmités-là ne se traitent point par des paroles, répliqua-t-il, mais par des actes ; on n'improvise pas plus un homme raisonnable qu'un bon soldat : il faut de l'expérience, l'épreuve de la fatigue et le baptême du canon! Ton cousin, vois-tu, manque de volonté, parce qu'il ne voit point de but ; il faudrait lui en montrer un qui lui refît le courage ; mais ce n'est point une petite affaire. J'y penserai.

— Cette fois, c'est bien luit interrompit la jeune fille qui avait reconnu, dans l'escalier, le pas précipité de son cousin.

— Alors, silence dans les rangs ! dit l'invalide; n'ayons pas Fair de songer au particulier, et reprends ta lecture.

Suzanne obéit, mais le tremblement de sa voix aurait facilement révélé son émotion à un observateur attentif. Tandis que ses yeux suivaient les lignes imprimées, et que sa bouche prononçait machinalement les mots, son oreille et sa pensée étaient tout entières à son cousin, qui venait d'ouvrir la porte et qui avait déposé sa casquette sur la table placée au milieu de la mansarde.

Autorisé au silence par la non-interruption de la lecture, le jeune ouvrier ne salua ni son oncle ni sa cousine, et, s'approchant de la fenêtre, il s'y appuya, les deux bras croisés.

Suzanne continua sans comprendre ce qu'elle disait.

Elle en était à cette mosaïque de nouvelles séparées et souvent contradictoires, groupées sous le titre commun de faits divers. Charles, qui avait d'abord paru distrait, finit par prêter attention comme malgré lui. La jeune fille, après plusieurs annonces de vols, d'incendies et d'accidents, arriva à l'article suivant :

« Un pauvre colporteur de Besançon, nommé Pierre » Lefèvre, voulant, à tout prix, faire fortune, conçut la » pensée de partir pour l'Inde, qu'il avait entendu citer » comme le pays de l'or et des diamants. Il vendit donc i> le peu qu'il possédait, gagna Bordeaux et s'embarqua » en qualité d'aide de cuisine sur un navire américain. » Dix-huit ans s'écoulèrent sans qu'on eût entendu par- » 1er de Pierre Lefèvre ; enfin ses parents viennent de » recevoir une lettre qui annonce son prochain retour; » elle leur fait savoir que l'ex-colporteur, après des fati-

» gues inexprimables et des retours de fortune inouïs, » arrive en France borgne et manchot, mais propriétaire » d'une fortune que l'on évalue à deux millions. »

Charles, qui avait écouté l'article avec une attention croissante, ne put retenir une exclamation.

— Deux millions ! répéta-t-il émerveillé.

— Ça pourra lui servir à acheter un œil de verre et un bras mécanique, fit observer le vieux soldat ironiquement.

— En voilà du bonheur ! reprit l'ouvrier qui n'avait point écouté la réflexion de son oncle.

— Et qu'il ne s'est pas procuré à crédit, ajouta l'invalide.

— Dix-huit années de fatigues inexprimables ! répéta Suzanne en appuyant sur les expressions. du journal.

— Qu'importe, quand il y a la fortune au bout? répliqua Charles avec vivacité ; ce qui est difficile, ce n'est ni d'entreprendre une mauvaise route, ni de supporter le mauvais temps pour atteindre un bon gîte, mais démarcher pour n'arriver nulle part.

— Ainsi, reprit la jeune fille dont les regards s'étaient levés timidement sur ' son cousin, ainsi vous enviez le sort du colporteur ; vous donneriez toutes vos années de jeunesse, un de vos yeux, une de vos mains...

— Pour deux millions, interrompit Charles ; très-certainement ! Vous n'avez qu'à me trouver un acheteur à ce prix, Suzanne, et je vous assure une dot pour épingles.

La jeune fille détourna la tête sans répondre; son cœur s'était serré et une larme gonfla ses paupières. Vincent

se tut également ; mais il s'était remis a tordre sa moustache d'un air morose.

Il y eut un long silence : chacun des trois acteurs de cette scène poursuivait en lui-même sa pensée.

Le bruit de l'horloge qui sonnait huit heures arracha Suzanne à sa préoccupation. Elle se leva vivement et se mit à préparer le couvert pour le repas du soir.

Il fut triste et court. Charles, qui avait passé le dernier tiers de la journée à la guinguette avec ses amis, ne voulut rien manger, et Suzanne avait perdu l'appétit. Vincent fît seul honneur au frugal souper; car les épreuves de la guerre l'avaient accoutumé à maintenir les privilèges de l'estomac au milieu de toutes les émotions ; mais il fut vite rassasié, et regagna son fauteuil bourré, près de la fenêtre.

Après avoir tout rangé, Suzanne, qui éprouvait l besoin d'être seule, prit une lumière, embrassa l'invalide et se retira dans le petit cabinet qu'elle occupait audessus. Vincent et le jeune ouvrier se trouvèrent tête à tête.

Celui-ci allait également souhaiter le bonsoir à son oncle, lorsque le vieux soldat lui fit signe de tirer le verrou de la porte et de s'approcher.

— J'ai à te parler, lui dit-il sérieusement.

Charles, qui prévoyait des reproches, demeura debout devant le vieillard ; mais ce dernier lui fit signe de s'asseoir.

— As-tu bien pensé à tes paroles de tout à l'heure, ditil, en regardant fixement son neveu? serais-tu véritablement capable d'un long effort pour arriver à la fortune?

— Moi ! en pouvez-vous douter, mon oncle? répondit Charles, surpris de la question.

— Ainsi tu consentirais à prendra patience, à travailler sans interruption, à changer tes habitudes?

— Si cela pouvait me profiter à quelque chose... Mais pourquoi une pareille demande?

— Tu vas le savoir, dit l'invalide qui ouvrit le tiroir d'une petite commode, dans lequel il serrait les vieux journaux prêtés par un des locataires.

Il chercha quelque temps parmi les feuilles imprimées, en prit une, l'ouvrit, et montra à Charles un article marqué avec l'ongle.

Le jeune ouvrier lut à demi-voix.

« Des démarches viennent d'être faites près du gou- » vernement espagnol, au sujet d'un dépôt enfoui sur les bords du Duero, après la bataille de Salamanque. Il paraîtrait que pendant cette fameuse retraite une compagnie appartenant à la première division, et qui était chargée de la garde de plusieurs caissons, fut séparée du corps d'armée et cernée par un parti tellement supérieur, que tout essai de résistance devenait impossible. L'officier qui la commandait, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de se faire jour à travers les ennemis, profita de la nuit pour faire enfouir les caissons par quelques-uns des soldats en qui il avait le plus de confiance ; puis, sûr que personne ne pourrait les découvrir, il ordonna à sa petite troupe de se disperser, afin que chacun tentât de s'échapper isolément à travers les lignes ennemies. Quelques-uns réussirent, en effet; à regagner la division ; mais l'officier

» et les hommes qui connaissaient le lieu où les caissons » avaient été enterrés périrent tous dans cette fuite.

» Or, on assure que ces caissons renfermaient l'argent » du corps d'armée, c'est-à-dire une somme d'environ » trois millions. »

Charles s'arrêta et regarda l'invalide, les yeux étincelants.

— Auriez-vous fait partie de cette compagnie? s'écriat-il.

— J'en faisais partie, répliqua Vincent.

— Vous connaissez l'existence de ce dépôt?

— J'étais un de ceux que le capitaine chargea de le faire, et le seul d'entre eux qui ait échappé aux balles de l'ennemi.

— Alors vous pourriez donner des indications, aider à le retrouver ? reprit Charles plus vivement.

— D'autant plus facilement, que le capitaine nous avait fait prendre pour point de reconnaissance l'alignement de deux collines et d'un rocher; je reconnaîtrais l'endroit aussi sûrement que la place du lit dans cette chambre.

Charles se leva d'un bond.

— Mais alors votre fortune est faite, s'écria-t-il aveo exaltation ; pourquoi n'avoir point parlé ? le gouvernement français eût accepté toutes vos propositions.

— Peut-être, dit Vincent; mais en tout cas elles auraient été inutiles.

— Comment ?

— L'Espagne a refusé l'autorisation sollicitée ; vois plutôt.

Il tendait au jeune ouvrier un second journal qui an-

nonçait, en effet, que la demande relative à la recherche du dépôt enfoui par les Français, enl812, sur les bords du Duero, avait été re. jetée par le gouvernement de Madrid.

— Mais quel besoin de permission? objecta Charles; où est la nécessité de tenter officiellement une recherche que Ton peut faire sans éclat et sans bruit? Une fois sur les lieux, et le terrain acheté, qui empêcherait de le fouiller, qui soupçonnerait la découverte?

— J'y ai pensé bien des fois depuis trente ans, reprit le soldat ; mais où Drendre la somme nécessaire pour le voyage et Tachât?

— Ne peut-on s'adresser à de plus riches que nous, les mettre dans le secret?

— Mais le moyen de les faire croire, ou de prévenir un abus de confiance dans le cas où ils uraient cru? et si le hasard empêche la réussite ! S'il arrive, comme dans la fable que tu lisais l'autre j our à ta cousine, qu'au moment du partage le lion garde la proie entière ! Il faudra donc, outre la fatigue du voyage et les incertitudes du succès, braver les tourments d'un procès ! A quoi bon? dis-moi. Ce qu'il me reste de temps à vivre mérite-t-il tant de soucis? Au diable les millions qu'il faut aller chercher ! J'ai deux cents francs de retraite; grâce à la petite, cela suffit, avec ma croix, pour la ration quotidienne et le tabac; je me moque du reste comme d'un peloton de Cosaques.

— Ainsi vous laisserez échapper cette occasion, reprit Charles avec une animation iébrile ; vous refuserez la richesse?

— Pour moi, parfaitement, répliqua le vieillard ; mais pour toi, c'est autre chose. J'ai vu tout à l'heure que tu

étais ambitieux, que rien ne te coûterait pour passer dans la compagnie des millionnaires ; eh bien ! ramasse la somme nécessaire à notre voyage, et je pars avec toi.

— Se peut-il? vous!

— Gagne deux mille francs ; à ce prix je te donne un trésor ; ça va-t-il ?

— Ça va, mon oncle ! s'écria Charles avec exaltation. Puis, se reprenant, il ajouta effrayé.

— Mais comment réunir tant d'argent ? Je ne pourrai jamais.

— Travaille avec courage et apporte -moi régulièrement ta paye de chaque semaine, je te promets que tu arriveras.

— Songez, mon oncle, que les économies d'un ouvrier sont peu de chose !

— Ça me regarde.

— Combien faudra-t-il d'années ?

— Tu en offrais tout à l'heure dix-huit, avec un œil et un bras pour appoint.

— Ah ! si j'étais sûr !

— D'acquérir un trésor? Je te le jure sur les cendres du petit Caporal.

C'était le grand serinent du soldat ; Charles dut regarder la chose comme sérieuse. Vincent l'encouragea de nouveau en répétant qu'il avait son avenir en main, et le jeune homme se coucha résolu à tous les efforts.

Mais la confidence de son oncle avait éveillé chez lui de trop magnifiques espérances pour qu'il pût dormir. Il passa la nuit dans une sorte de fièvre, calculant les moyens de gagner plus tôt la somme dont il avait besoin,

réglant l'emploi de sa richesse future, et traversant l'une après l'autre, comme des réalités, toutes les chimères qu'il s'était plu jusqu'alors à rêver.

Lorsque Suzanne descendit le lendemain, il était déjà parti pour son travail.

Vincent, qui vit l'étonnement de la jeune fille, hocha la tête en souriant, mais ne dit rien; il avait recommandé le secret au jeune ouvrier, et voulait le garder lui-même. Il fallait voir, d'ailleurs, ce que Charles mettrait de persistance dans ses nouvelles résolutions.

Les premiers mois furent les plus pénihles. Le jeune relieur avait pris des habitudes avec lesquelles il s'efforçait en vain de rompre; la continuité du travail lui était insupportable. Il fallait renoncer à cette mobilité capricieuse qui jusqu'alors avait seule réglé ses actions, surmonter la fatigue et le dégoût, résister aux instances de ses anciens amis de plaisir ! Ce fut d'abord une tâche difficile. Bien des fois son courage faiblit; il fut sur le point de retomber dans ses anciens désordes; mais l'importance du but à atteindre le ranimait. En apportant à l'invalide sa paye, qui augmentait de semaine en semaine, il éprouvait toujours comme un redoublement .l'espérance qui retrempait son courage; c'était un pas bien petit vers le but, mais c'était un pas !

Chaque jour, d'ailleurs, l'effort devenait plus aisé. L'homme ressemble à un vaisseau dont les passions sont les voiles ! livrez-les aux vents du monde, et l'homme se précipitera, emporté à travers tous les courants et tous les récifs : mais faites les carguer par le bon sens, la navigation deviendra moins dangereuse; jetez enfin à la

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place choisie l'ancre de l'habitude, et vous n'aurez plus rien à craindre.

Ainsi arriva-t-il au jeune ouvrier. A mesure que sa vie devenait plus régulière, ses goûts prenaient une nouvelle direction. L'assiduité au travail pendant tout le jour lui rendait le repos du soir plus doux; l'abandon des compagnies bruyantes donnait un charme tout nouveau à celle de son oncle et de sa cousine. Cette dernière a^ait repris sa familiarité amicale. Uniquement occupée de Vincent et de Charles, elle réussissait à transformer chaque réunion en fête, dont son cœur faisait tous les frais. C'était, chaque jour, quelque nouvelle suprise, quelque charmante attention qui resserrait l'affection par les liens de l'attendrissement et de la joie. Charles était tout étonné de trouver à sa. cousine des qualités et des grâces qu'il n'avait jamais pris le temps de remarquer. Elle lui devenait insensiblement plus nécessaire. Sans qu'il y prît garde, le but de sa vie se déplaçait ; l'espoir du trésor promis par Vincent n'était plus son seul mobile; à chaque action il pensait à Suzanne; il voulait mériter son approbation, lui devenir plus cher. L'âme humaine est une sorte de daguerréotype moral ; entourez-la d'images d'ordre, de dévouement, de courage ; illuminez-la par le soleil de la tendresse, chaque image se décalquera d'elle-même et restera à jamais imprimée. La vie que menait Charles éteignait, peu à peu, ses ardentes ambitions; il voyait le bonheur plus simple, plus prochain ; son paradis n'était plus une féerie des Mille et une Nuits, mais un petit espace peuplé d'attachements qu'il pouvait enfermer dans ses deux bras.

Tout cela s'était fait pourtant sans qu'il se l'expliquât, sans qu'il y prît garde. Le jeune ouvrier se laissait aller au courant de sa nature, sans chercher à étudier chaque flot qui le portait en arrière ou en avant. Sa transformation, visible pour ceux qui vivaient avec lui, était restée un secret pour lui-même ; il ne se savait point changé, il se sentait seulement plus tranquille, plus heureux. La seule nouveauté qu'il aperçût dans ses sentiments était son amour pour Suzanne ; désormais il la mêlait à tous ses projets, et ne pouvait voir la vie qu'avec elle.

Cet élément de bonheur, introduit dans son avenir, avait modifié tous les autres. Les millions, au lieu d'être l'objet principal, n'étaient plus que des moyens, il les regardait comme une addition importante, mais accessoire à ses espérances ; aussi voulut-il savoir avec certitude si son amour était partagé.

Il se promenait un soir dans la petite mansarde, pendant que Vincent et sa cousine causaient près du poêle. Tous deux parlaient du premier maître de Charles, qui, après trente années d'une vie honnête et laborieuse, ven ait de mettre en vente son fonds de relieur, afin de se retirer en province avec sa vieille femme.

— En voilà deux époux qui ont su faire leur paradis sur terre, disait le vieux soldat ; toujours d'accord, toujours de bonne humeur, toujours au travail!

— Oui, répondit Suzanne avec conviction ; les plus riches peuvent envier leur sort.

Charles, qui était arrivé devant la jeune fille, s'arrêta brusquement.

— Ainsi vous voulez que votre mari vous aime, Suzanne ? demanda-t-il en la regardant.

— Mais certainement... si je puis..., répondit la jeune fille, qui sourit et rougit un peu.

— Vous le pouvez, reprit Charles plus vivement, et, pour cela, vous n'avez qu'à dire un mot.

— Quel mot, mon cousin? bégaya Suzanne plus troublée.

— Que vous consentez à devenir ma femme ! répliqua le jeune ouvrier.

Et comme il vit le mouvement de suprise et de confusion de sa cousine :

— Oh ! ne vous troublez pas pour cela, Suzanne, continua-t-il avec une tendresse respectueuse ; il y a déjà longtemps que je voulais vous faire cette question... J'at;tendais toujours, pour un motif que mon oncle connaît : maisvousvoyez que cela m'est sorti du cœur malgrémoi... Et maintenant, soyez franche comme moi; ne cachez rien de ce que vous sentez en vous-même ; l'oncle est là qui nous écoute, et qui nous reprendra si nous disons mal.

Le jeune homme s'était approché de sacousine, dontil tenait une main pressée dans les siennes ; sa voix était tremblante, ses yeux mouillés. Suzanne, palpitante de joie, restait le front baissé, et le vieux soldat les regar- % dait tous deux avec un sourire demi-attendri, demi-nar- Vquois.

Enfin il prit la jeune fille, et la poussant doucement vers Charles :

— Allons, parle donc, sournoise ! dit-il gaiement. V

— Suzanne, un mot, un seul mot, de grâce ! reprit

l'ouvrier, qui continuait à tenir la main de sa cousine : voulez-vous m'accepter pour mari?..

Elle cacha son visage sur l'épaule du jeune homme avec un oui inarticulé.

— Eh ! allons donc ! cria Vincent, en frappant sur ses genoux; cela a Lien de la peine à sortir... Vos mains, voyons, vos mains, et qu'on m'embrasse. Je vous laisse ce soir pour les confidences : demain nous parlerons d'affaires.

Dès le lendemain, en effet, il prit son neveu à part, lui annonça que la somme nécessaire à leur voyage était complète, et qu'ils pouvaient maintenant partir pour l'Espagne quand ils le voudraient.

Cette nouvelle, qui eût dû ravir Charles, lui causa un saisissement douloureux. Il fallait donc quitter Suzanne au moment même où ils commençaient à échanger les confidences de leur affection ; courir toutes les chances d'un voyage long, difficile, incertain, quand il eût été si doux de rester ! Le jeune homme maudit presque les millions qu'il fallait aller chercher si loin. Depuis que l'intérêt de sa vie avait changé, ses désirs de richesse s'étaient singulièrement amortis. Â quoi bon désormais tant d'or pour acheter le bonheur? il l'avait trouvé !

Cependant il ne dit rien à son oncle, et déclara qu'il était prêt.

Le vieux soldat se chargea des préparatifs ; il sortit pour cela plusieurs jours de suite, en compagnie de Suzanne ; enfin il annonça à Charles qu'il ne restait plus qu'à arrêter leurs places. La jeune fille étant absente, il pria son neveu de le suivre pour ce dernier objet, et,

comme les fatigues éprouvées depuis quelques jours avaient rendu ses blessures douloureuses, il monta en fiacre avec lui.

Vincent avait eu soin de se procurer, dans une de ses sorties, les journaux qui avaient parlé du fameux dépôt fait aux Bords du Duero ; lorsqu'il se trouva seul avec Charles, il les lui remit, en le priant de vérifier s'ils ne renfermaient aucun renseignement qui pût leur être de quelque utilité.

Le j eune homme vit d'abord les détails qu'il connaissait déjà, puis l'annonce du refus du gouvernement espagnol, enfin, des explications sur quelques recherches infructueuses essayées par des négociants de Barcelone. Il croyait les documents épuisés, lorsque ses regards tombèrent sur une lettre signée par un certain Pierre Dufour.

— Pierre Dufour, répéta Vincent ; c'était le nom du fourrier de la compagnie.

— C'est, en effet, le titre qu'il prend, répondit Charles.

— Dieu me sauve ! je croyais le brave garçon dans l'autre monde. Voyons ce qu'il peut dire, lui qui était le confident du capitaine...

Au lieu de répondre, Charles poussa un cri. Il venait de parcourir la lettre et avait changé de visage.

— Eh bien ! qu'y a-t-il donc? demanda tranquillement Vincent.

— Ce qu'il y a ! répéta le jeune ouvrier; iî y a que si ce Dufour dit vrai, le voyage est inutile.

— Pourquoi?

— Parce que les caissons n'étaient point chargés d'argent^ mais de poudre !

Vincent regarda son neveu et éclata de rire.

— Ah ! c'était de la poudre, s'écria-t-il ; c'est donc pour ça qu'avant de les enterrer on en a tiré des cartouches.

— Vous le saviez ! interrompit Charles.

— Puisque je l'ai vu ! répondit le vieillard avec bonhomie.

— Mais alors... vous m'avez trompé, s'écria l'ouvrier, vous ne pouviez croire à l'existence des millions enfouis, et votre promesse était une raillerie?

— C'était une vérité, répliqua le soldat sérieusement ; je t'ai promis un trésor, tu l'auras; seulement, nous n'irons point le chercher en Espagne.

— Que voulez-vous dire?

— Tu vas le savoir.

La voiture venait de s'arrêter devant une boutique ; les deux voyageurs descendirent et y entrèrent. Charles reconnut l'atelier de reliure de son ancien maître, mais restauré, repeint et garni de tous les instruments nécessaires. Il allait demander l'explication de ce qu'il voyait, lorsque ses yeux tombèrent sur le nom du propriétaire gravé en lettres d'or au-dessus du comptoir ; c'était son propre nom ! Au même instant, la porte de l'arrière-boutique s'ouvrit; il aperçut un foyer qui brillait joyeusement, une table servie, et Suzanne qui, en souriant, lui faisait signe d'entrer.

Vincent se pencha alors vers lui, et saisissant sa main :

— Voilà le trésor que je t'avais promis, dit-il ; un bon

état qui te fera vivre,, et une bonne femme qui te rendra heureux. Tout ce que tu vois ici a été gagné par toi et t'appartient. Ne t'afflige pas si je t'ai trompé : tu ne voûtais point boire le bonheur, j'ai fait comme les nourrices, qui frottent de miel la coupe repoussée parle nourrisson. Maintenant que tu sais où est la vie heureuse et que tu y as goûté, j'espère que tu ne la refuseras plus.

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