LES DIX TRAVAILLEURS. 1SM
point d'une chrétienne ! et c'est grand'pitié que je sois seule tourmentée, à mon âge, de tant de soins! Quand je serais plus diligente que le soleil, plus leste que l'eau et plus forte que le feu, je ne pourrais suffire à tout le travail du logis. Ah ! pourquoi la bonne fée Vert-cVEau n'est-elle plus de ce monde, ou que ne l'a-t-on invitée à mon baptême? Si elle pouvait m'entendre et si elle voulait me secourir, peut-être sortirions-nous, moi de mon souci, et mon père de sa mal-aisance.
» — Sois donc satisfaite, me voilà ! interrompit une voix.
» Et Charlotte aperçut devant elle la mère Vert-d'Eau qui la regardait, appuyée sur son petit bâton de houx.
» Au premier instant, la jeune fille eut peur, car la fée portait un habillement peu en usage dans le pays : elle était vêtue tout entière d'une peau de grenouille dont la tète lui servait de capuchon, et elle-même était si laide, si vieille et si ridée qu'avec un million de dot elle n'eût pu trouver un épouseur.
» Cependant Charlotte se remit assez vite pour demander à la fée Vert-d'Eau, d'une voix un peu tremblante, mais très-polie, ce qu'elle pouvait faire pour son service?
» — C'est moi qui viens me mettre au tien, répliqua la vieille; j'ai entendu ta plainte, et je t'apporte de quoi sortir d'embarras.
» — Ah! parlez-vous sérieusement, bonne mère? s'écria Charlotte, qui se familiarisa tout de suite; venezvous pour me donner un morceau de votre baguette avec lequel je pourrai rendre tout mon travail facile?
» — Mieux que cela, répondit la mère Vert-d'Eau ; je t'amène dix petits ouvriers qui exécuteront tout ce que tu voudras bien leur ordonner.
» — Où sont-ils? s'écria la jeune fille.
» — Tu vas les voir.
» La -vieille entr'ouvrit son manteau et en laissa sortir dix nains de grandeur inégale.
» Les deux premiers étaient très-courts, mais larges et robustes.
» — Ceux-ci, dit-elle, sont les plus vigoureux; ils t'aideront à tous les travaux et te donneront en force ce qui leur manque en dextérité. Ceux que tu vois et qui les suivent sont plus grands, plus adroits ; ils savent traire, tirer le lin de la quenouille, et vaqueront à tous les ouvrages de la maison. Leurs frères, dont tu peux remarquer la haute taille, sont surtout habiles à manier l'aiguille, comme le prouve le petit dé de cuivre dont je les ai coiffés. En voici deux autres, moins savants, qui ont une bague pour ceinture, et qui ne pourront guère qu'aider au travail général, ainsi que les derniers, dont il faudra estimer surtout la bonne volonté. Tous li te paraissent, je parie, bien peu de chose; mais tu vas les voir à l'œuvre, et tu en jugeras.
» A ces mots, la vieille fit un signe, et les dix nains s'élancèrent. Charlotte les vit exécuter successivement les travaux les plus rudes et les plus délicats, se plier à tout, suffire à tout, prépar c tout. Émerveillée, elle poussa un grand cri de joie, et, étendant les bras vers la : :
» — Ail! mère Vcrl-d'Eaxi, s'écria- l-elle, prêtez-moi