ONZIÈME RÉCIT
LES CHOSES INCTILES
— La diligence de Paris ! cria un garçon d'auberge; en ouvrant la porte de la salle à manger du Grand-Pélican, à Colmar.
Un voyageur de moyen âge, qui achevait de déjeuner, se leva précipitamment à cette annonce et courut àl'entrée de l'hôtel, où la lourde voiture venait de s'arrêter.
Dans le même instant, un jeune homme mettaitla t(^le
à la portière du coupé. Tous deux se reconnurent et poussèrent une exclamation de joie.
— Mon père !
— Camille !
A ces deux cris jetés en même temps, la portière fut rapidement ouverte ; le nouvel arrivant franchit d'un bond le marchepied, et vint tomber dans les bras du plus vieux voyageur qui le tint longtemps pressé contre sa poitrine.
Le père et le fils se revoyaient pour la première fois, après une séparation de huit années que ce dernier avait dû passer à Londres chez un oncle de sa mère. La mort de ce parent, dont il se trouvait héritier, lui permettait enfin de rejoindre la maison paternelle qu'il avait quittée presque enfant, et où il revenait majeur.
Après le premier attendrissement et les premières questions, M. Isidor Berton proposa à Camille de repartir sur-le-champ pour la campagne qu'il habitait près de Ribeauvillé; celui-ci, pressé de revoir le logis où il était né, accepta; le cabriolet fut attelé, et tous deux se remirent en route.
Il y a dans ces premières entre\Ties, à la suite d'une longue absence, un certain embarras curieux qvi: entrecoupe l'entretien de silences involontaires. Désaccoutumés Tun de l'autre, on s'étudie, on s'observe, on s'efforce de découvrir les changements que le temps a dû apporter aux idées comme aux personnes; on recherclie le passé dans le présent avec une sorte d'incertitude inquiète. M. Berton surtout était anxieux de connaître le jeune homme oui lui revenait à la place de l'enfant
qu'il avait vu partir. Pareil au médecin qui examine un malade, il l'interrogeait lentement, observait chacune de ses impressions, et analysait ses moindres paroles.
Tout en continuant son étude, il finit pourtant par se laisser emporter au courant de la conversation, et se mit à lui parler de ses propres goûts et de ses occupations depuis son départ.
Le propriétaire de Ribeauvillé n'était ni un savant ni un artiste; mais, impuissant à produire, il aimait ce qu'avaient produit les autres; c'était un miroir qui, sans rien créer, reflétait la création ! aucun élan de l'intelligence ne lui était indifférent, aucune émotion étrangère. Il s'intéressait à toutes les découvertes, s'associait à toutes les tentatives, encourageait tous les efforts. Pour lui, vivre n'était point seulement entretenir l'étincelle que Dieu a mise en chacun de nous, mais l'accroître et l'enflammer aux autres étincelles. Grâce aux loisirs que lui faisait un riche patrimoine, son activité avait pu se développer librement, en dehors des préoccupations du besoin. N'étant enchaîné sur aucune route, il les avait parcourues toutes à la suite des travailleurs,' soutenant leur courage par ses récompenses ou ses sympathies. L'Alsace l'avait vu à la tète de chaque entreprise formée au profit des lettres, des sciences ou des arts, et les musées de- Strasbourg avaient été enrichis par ses présents.
Dans ce moment encoî-e, il faisait exécuter des fouilles dispendieuses aux flancs d'une colline, où quelques vestiges de poteries antiques avaient été découverts. Il montra, ne passant, à son fils, la butte romaine, et lui
L'aconta comment, pour l'acquérir de son possesseur, il ivait donné, en échange, un arpent de ses meilleurs prés.
Camille parut surpris.
— Tu trouves que je suis bien fou, n'est-ce pas? demanda M. Berton qui l'observait.
— Pardon, mon père, dit le jeune homme, je m'étonne seulement du marché.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il me semble qu'en toute chose on doit avoir égard à l'utilité, et que cette colline aride ne peut valoir un arpent de prés.
— Je vois que tu n'es pas archéologue.
— Il est vrai; je n'ai jamais bien compris ce que prouvent de vieilles poteries, et quel intérêt on peut prendre à des générations éteintes.
M. Berton regarda son fils, mais ne répondit rien. Jaloux de le connaître à iond, il ne voulait pas effaroucher sa confiance par un débat. Il y eut quelques instants d'un silence qui fat tout à coup interrompu par le cri de Camille. Il venait d'apercevoir au loin, parmi les arbres le manoir dont il avait reconnu la grande tourelle.
— Ah ! oui, c'est mon observatoire, dit son père en souriant; car je ne suis pas seulement antiquaire, mon pauvre ami, je me suis fait, de plus, astronome.
— Vous, mon père!
— J'ai transformé notre tourelle en cabinet de tra ail, et j'y ai braqué un télescope avec lequel j'examine ce qui se passe dans les astres.
— Et vons trouvez plaisir à vous occuper de cbcses
qui sont hors de votre portée, auxquelles vous ne pouvez rien changer, et qui ne vous rapportent rien?
— Cela emploie le temps, dit M. Berton, qui conti- ' nuait à éviter une discussion sérieuse. Du reste^, tu er. verras bien d'autres. L'ancienne basse-cour a été trans • formée en volière, et le verger en jardin botanique.
— Tous ces changements ont dû vous coûter fort cher j
— Et ne me rapportent rien.
— C'est-à-dire alors que vous les condamnez vousmême.
— Je ne dis pas non ; mais nous voici arrivés : descendons.
Le palefrenier accourut pour prendre les rênes, et nos deux voyageurs le laissèrent conduire le cabriolet aux remises, tandis qu'ils entraient au manoir.
Camille trouva le vestibule encombré de vieilles armures, d'échantillons géologiques et d'herbiers relatifs à la flore alsacienne.
— Tu cherches une patère pour ton manteau? dit M. Berton, qui le voyait regarder autour de lui avec une sorte de désappointement; cela serait, en effet, plus utile que mes curiosités; mais passons au salon.
Le salon était orné, depuis les plinthes jusqu'aux corniches, de peintures, de dessins rares ou de médailliers. Le propriétaire voulut faire admirer quelques cadres à son fils; celui-ci s'excusa sur son ignorance.
— Au fait, tout cela n'a pas grande importance, dit M. Berton avec bonhomie ; nous sommes de grands enfants que les curiosités amusent; mais je vois avec plaisir que tu as pris la vie par le côté pratique.
— Je le dois à mon oncle Barker, fit observer Camille avec une modestie un peu théâtrale; il se plaignait souvent du temps et des trésors dépensés pour les frivoles merveilles de l'art, et cherchait en vain quel profit rhumanité pouvait tirer d'un papier noWci ou d'une toile peinte.
Ils furent interrompus par l'arrivée d'un domestique qui annonçait le dîner et qui remit à M. Berton un livre nouveau arrivé par la poste : c'était l'œuvre impatiemment attendue d'un poëte favori. Il se mit d'abord à la parcourir; mais s'arrêtant tout à coup et refermant le livre :
— Allons, dit-il, ne vais-je pas retarder ton dîner pour des vers! L'oncle Barker ne me l'aurait point pardonné.
— J'en ai peur ! répondit Camille en souriant ; car il avait coutume de demander à quoi servent les poèmes.
Le père et le fils se mirent à table, où la conversation continua sur le même sujet. Camille développa librement les opinions qu'il devait à l'oncle Barker; car ce dernier lui avait appris à être sincère ; seulement cette sincérité provenait moins, chez le vieil économiste, de l'adoration du vrai, que de l'amour de l'uiile. Il respectait la ligne droite, non parce qu'elle était droite, mais parce qu'il la savait courte. Pour lui, le mensonge était un faux calcul, le vice un mauvais placement, la passion une dépense exagérée ! En toutes choses l'utilité restait la suprême loi. De là je ne sais quelle aridité même dans les bonnes actions du vieillard; ses vertus ne paraissaient plus que des problèmes bien résolus.
Camille avait adopté la doctrine de son oncle avec l'ardeur que met la Jeunesse à accepter l'absolu. Ramenant peu à peu toute chose à cette définitive question : A quoi cela sert-il? son raisonnement (qu'il prenait poui sa raison) avait réduit les devoirs sociaux à des propositions mathématiques. Guéri, comme il le disait, de l'aliénation mentale appelée j^oésie, il avait traité la vie à la manière de ce juif qui gratta un tableau du Titien, afin d'avoir une toile nette et qui iïit bonne à quelque chose.
M. Berton l'écouta développer ses opinions sans montrer ni mécontentement ni impatience. Il opposa quelques objections que le jeune homme réluta victorieusement, parut frappé de ses raisons, et ne se sépara de lui qu'après avoir déclaré qu'ils en reparleraient.
Le lendemain et les jours suivants, M. Berton ramena, en effet, l'entretien sur le même sujet, cédant de plus en plus comme un homme que gagne la persuasion. Camille, devenu professeur de son père, s'exaltait dans ce rôle singulier, et redoublait d'éloquence en se sentant triompher. Enfin, obligé de s'absenter pour visiter quelques parents établis dans le voisinage, il laissa M. Berton complètement converti.
Son absence dura huit jours : ce temps avait suffi pour faire épanouir les bourgeons et fleurir la campagne. Lorsqu'il revint, le printemps éclatait partout dans sa jeune splendeur. On voyait les hirondelles nager dans le bleu du ciel avec des cris joyeux, les chants des paysannes s'élevant des lavoirs répondaient à ceux des pâtres égarés dans les friches, et la brise attiédie, qui faisait ondoyer les blés verts, secouait sur tous les che-
mins les senteurs de l'aubépine, des primevères et de la violette.
Malgré son insensibilité systématique pour toute poésie, Camille ne put échapper complètement à celle de ce réveil de la création. Sans y prendre garde, il se laissa aller aux charmes de la lumière, du chant, des parfums; une émotion involontaire le gagna, et il arriva au manoir dans une sorte d'enivrement.
Il rencontra son père au milieu du parterre qui servait de cour d'entrée. M. Berton était entouré d'ouvriers auxquels il faisait arracher les fleurs et couper les arbustes. Deux lilas, qui ombrageaient les fenêtres du rezde-chaussée de leurs touffes embaumées, venaient d'être abattus pour faire des fagots.
Le jeune homme ne put retenir un cri de surprise.
— Ah! te voilà, dit M. Berton en l'apercevant; parbleu! tu arrives à propos; viens jouir de ton triomphe.
— Mon triomphe ! répéta Camille qui ne comprenait point.
— Ne vois-tu pas que je suis devenu ton disciple? reprit le propriétaire de Ribeauvillé ; j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit, mon cher, et j'ai compris que l'oncle Barker et toi vous aviez raison. Il faut retrancher de la vie les choses inutiles. Or, les fleurs et les arbustes sont dans un jardin ce que sont les poèmes dans une bibliothèque; et, comme tu le disais très-bien, à quoi peut servir un poème!... à moins que ce ne soit à allumer du feu comme mes lilas. Mais viens, viens, tu verras bien d'autres changements; j'ai mis à profit ton absence, et j'espère que tu seras cont^-nt de moi.
En parlant ainsi, M. Berton passa familièrement un de ses bras sous celui de Camille, et le fit entrer au manoir.
Le vestibule avait été débarrassé des curiosités qui le remplissaient autrefois, et on leur avait substitué des garde-cannes, des crachoirs et des porte-manteaux. Au salon, tous les dessins et toutes les peintures étaient également enlevés; et la muraille complètement nue avait été blanchie à la chaux. Des meubles unis et rectangulaires remplaçaient les sièges [à la Louis XIII, les bahuts gothiques et les dressoirs renaissance qu'on y voyait auparavant.
M. Berton jeta à son fils un regard rayonnant.
— Eh bien ! dit-il, tu ne m'accuseras pas cette ils de sacrifier aux merveilles frivoles de Fart; notre salon n'a plus que ses quatre murs dont personne ne peut coîuester l'utilité. Nous aurons là maintenant une place toute trouvée pour suspendre nos graines potagères, accrocher nos fusils ou déposer nos sabots.
Camille voulut hasarder quelques objections, mais son père lui ferma la bouuiie •ya lui rappelant l'anathème prononcé contre « le papici' iioirci et Ict toiles peintes » qui n'avaient jamais été d'aucun prof -iour l'huma- » nité. »
Les changements, du reste, ue s'étaient point arrêtés au salon ; la maison entière avait subi la même transformation. Ce qui n'avait pour but que de plaire avait été impitoyablement sacrifié. Tout avait dé.- armais un usage journalier, positif; l'agréable s'éii t partout ♦ifi'acé devant le nécessaire!
M. Berton, qui montrait cette nouvelle organisation avec un certain orgueil, avertit Camille qu'il n'en resterait point là. Son parterre détruit allait être transformé en basse-cour, son jardin botanique en parc à fumiers. La nouvelle destination qu'il devait donner à son observatoire n'était point encore arrêtée ; il balançait entre un moulin à vent et un colombier !
Camille, stupéfait de l'exagération de la réforme, mais arrêté par les principes qu'il avait professés luimême, s'abstenait d'applaudir, ne pouvant blâmer.
Voulant enfin sortir d'embarras en parlant d'autre chose, il demanda s'il ne lui était point arrivé de lettres d'Angleterre.
— Je crois bien qu'on en a présenté, dit son père, mais comme tu n'as là-bas aucune aiOTaire, j'ai donné ordre de les refuser.
— Que dites-vous? s'écria Camille; j'attendais des nouvelles d'un de mes meilleurs a^nis qui avait promis de me tenir au courant de la question d'Irlande !
— Bah ! reprit M. Berton ?-vec indifférence ; quel plaisir peux-tu trouver à t'occiper de choses qui sont hors de ta portée? L'Irlande n'cst-elle point pour toi ce qu'étaient pour moi les astves? « Ses révolutions ne te » rapportent rien et tu n'y peux rien changer. »
— Mais j'ai l'intérêt de mes sympathies! objecta le jeune homme.
— Peuvent-elles te servir ou servir à l'Irlande? demanda tranquillement U. Berton; penses-tu que tes prévisions influent sur sa destinée, que tes vœux lui goient de quelque secours?
— Je ne dis pas cela?
— La dépense de ports de lettres n'est donc utile à personne? Le reconnaître, c'est la condamner toi-même.
Camille se mordit les lèvres, il était battu par ses propres armes et se trouvait d'aulant plus irrité de l'être. Cette rigoureuse application de ses doctrines avait l'air d'un châtiment. Il prit de l'humeur, et, sans attaquer les principes, il se mit à critiquer en détail les changements projetés ou accomplis; mais M. Berton avait tout prévu et trouvait réponse à tout; enfin Camille, à bout d'objections, prétendit que le parterre ne pouvait convenir à sa nouvelle destination, et qu'une basse-cour devait être pavée. Son père se frappa le font.
— Parbleu! tu as raison, s'écria-t-il, j'ai justement pour cela ce qu'il me faut, des dalles de six pieds.
— Où cela? demanda le jeune homme.
— Dans le petit cimetière de la chapelle, il y a les pierres tombales de notre famille qui ne servent à rien...
— Et vous voulez en faire des pavés? s'écria Camille.
— Pourquoi pas? Tiendrais-tu par hasard à de vieilles pierres, et t'intércsserais-tu à des générations éteintes?
— Ah! c'en est trop! s'écria Camille, vous ne parlez pas sérieusement, mon père! vous ne pouvez croire que les instincts, les goûts, les sentiments doivent être soumis à l'arithmétique grossière de l'intérêt; vous ne pouvez vouloir que l'âme humaine devienne un livre en partie double où les chiUres seuls décident. Je comprends tout maintenant: ceci est une leçon.
—Ou plutôt un cxem .\c, dit JM. Berton en prenant la
main de son fils. J'ai voulu te montrer où conduisent les doctrines de l'oncle Barker, et dans quel dénùment laissait l'abondance des seules choses utiles. N'oublie jamais la sainte parole que tu as entendu répéter dan' ton enfance : L'homme ne vit point seulement de pain<, c'est-à-dire de ce qui est nécessaire à sa vie matérielle! Il lui faut de plus tout ce qui nourrit l'âme; il a besoin de la science, des arts, de la poésie ! Ce que vous appelez les choses inutiles sont précisément celles qui donnent du prix aux choses utiles;, celles-ci entretiennent la vie, les autres la font aimer. Sans elles le monde moral deviendrait semblable à une campagne sans verdure, sans Heurs et sans oiseaux. Une des sérieuses différences qui distinguent l'homme de la brute est précisément ce besoin d'un superflu immatériel. Il prouve nos aspirations plus élevées, notre penchant vers l'infini, et l'existence de cette portion de nous-mêmes qui cherche sa satisfaction au delà du monde réel, dans les suprêmes joies de l'idéal.
DOUZIÈME RÉClï
LBS DÉSIRS
Antoine Lireux, fermier des Jonchères, était deboat devant sa maison, dont il examinait la toiture de chaume avec un air soucieux.
— Vlà déjà la mousse qui a regarni le faîte, murmurait-il ; la verdure va gagner partout, et les greniers redeviendront humides comme des caves ; mais ceux, dô la ville trouvent que c'est bien toujours assez bon pour des paysans.
— Qu'appelez-vous ceux de la ville, mon cher ? demanda une voix derrière lui.
Le fermier retourna brusquement la tête, et se trouva en face du propriétaire, M. Favrol, qui arrivait et avait entendu sa réflexion chagrine. Il salua d'un air un peu déconcerté. *
— Je ne savais pasnot' maître là, dit-il, sans répondre à la question de son interlocuteur.
— Mais vous pensiez à lui, n'est-il pas -sTai ? répliqua M. Favrol en souriant. Je vois que vous serez toujours le même, mon pauvre Antoine, ne voyant dans les rosiers que les épines et dans la vie que les ennuis.
Lireux hocha la tête.
— Notre maître parle à son aise, dit-il sourdement, lui qui est assez riche pour faire tout ce qui lui plaît.
— Parce qu'il me plaît de ne faire que ce que je puis, fit observer le propriétaire; mais limiter ses souhaits selon ses forces est une règle de conduite qu'on a peut-être oublié de mettre dans votre catéchisa e.
— Aurait mieux valu ne pas oublier de mettre dans ma poche un bon contrat de rente , répliqua le paysan. Faut pas non plus reprocher trop fort aux pauvres gens leurs désirs, parce qu'ils n'ont pas moyeu de les contenter. Il me semble qu'on peut bien, sans trop fatiguer le bon Dieu, demander un toit qui laisse couler l'eau et n'attire pas la vermine, comme ce chaume maudit.
— C'est-à-dire que vous revenez toujours à votre idée d'avoir une couverture en tuiles ?
— Si bien que si j'étais moins gueux je la ferais faire
à mes dépens, et j'y gagnerais encore, vu que l'habitation serait plus saine et mes blés mieux gardés.
— Mais vous, mon cher, seriez-vous plus content
— Je ne demanderais rien autre chose au bon Dieu, ni à notre maître.
— Parbleu, j'en aurai le cœur net, dit M. Favrol. Bien que je regarde la dépense comme peu profitable pour vous et comme inutile pour moi, je veux m'assurer s'il y a flioyen de vous satisfaire. Vous aurez la couverture de tuiles, maître Antoine, et, dès le retour du beau temps, j'envoie les ouvrfers,
Lireux, surpris de cette concession inattendue, remercia son maître avec effusion, et, dès qu'il l'eut quitté, il rentra pour annoncer à sa famille cette bonne nouvelle.
Une partie du jour fut employée par lui à examiner les conséquences de cette transformation de toiture. Outre le nouvel aspect qu'elle donnait à la ferme, il devait en résulter, dans l'aménagement des greniers, de sérieux avantages ; mais Antoine s'aperçut bientôt qu'on pouvait les doubler en exhaussant un peu les murs sur lesquels reposait la charpente. Cette découverte changea complètement le cours de ses idées. Il ne songea plus qu'à CC+ agrandissement et qu'au profit qu'il en devait tirer. Sans cette modification, la nouvelle toiture n'était qu'un changement dépourvu d'importance; autant valait laisser les choses comme par le passé !
Voilà donc notre paysan retombé dans ses humeurs noires, et déplorant avec amertume le manque d'argent qui l'arrêtait sans cesse dans l'exécution de tous ses
plans. Comme il fut oLligé de se rendre, pour le paye-
meat de son fermage^ chez M. Favrol, celui-ci remarqua son air soucieux et lui en demanda la raison. Après avoir hésité quelque temps, Lireux avoua sa nouvelle préoccupation.
— C'est pas une demande, au moins, que je fais i^ notre maître, continua-t-il ; c'est bien assez qu'il m'aiO promis d'enlever k chaume; il n'y était pas obligé, et les pauvres gens n'ont droit qu'à ce qui leur est dû.
— Vous pouvez ajonler qu'ils ont cela de commun avec les gens riches, reprit M. Favrol; mais je vois que vous êtes difficile à guérir de votre mécontentement; un désir accompli, il en naît un second. Je veux pourtant essayer la cure ; nous exhausserons les murs du grenier.
Pour cette fois, le fermier déclara qu'une pareille promesse comblait tous ses vœux, et regagna gaiement le» Jonchères.
Quelques jours après, un entrepreneur envoyé paf M. Favrol vint examiner les travaux à exécuter. Antoine lui demanda, dans la conversation, ce que l'on ferait de [a vieille charpente.
— Rien, je suppose, dit l'entrepreneur : ce sont des hcis pour constructions rustiques, et qui ne sont capables do soutenir que du ; baume; on pourrait, tout au plus, ies employer à une gT-inge.
5 — Précisément la ;-ôtre est trop petite, dit le fermier.
I — Et vous avez un emplacement pour une plus p grande ?
H — Juste à la porte des écuries ; il suffirait de prendre sur le jardinet. Je vas vous montrer ça, venez.
lES DÉSIRS. 247
Tous deux allèrent visiter le terrain, que Tentrepreneur ne manqua point de trouver admirablement approprié à une nouvelle bâtisse. Il indiqua à Lireux tous les avantages qu'il y aurait à établir là de vastes hangars, en agrandissant un peu les étables et en creusant une fosse pour les fumiers. Antoine adopta le projet avec enthousiasme. C'était le moyen de compléter les améliorations entreprises, de donner à la ferme une supériorité visible sur toutes celles du voisinage, et d'utiliser la vieille charpente que Ton voulait remplacer. Sans ce complément de dépense, les changements entrepris ne donneraient point des résultats proportionnés aux frais, et M. Favrol devait s'y résoudre dans son propre intérêt.
Lireux ajouta seulement qu'il n'osait faire lui-même la demande.
— On me reprocherait encore de n'en avoir jamais assez, dit-il, et on ne comprendrait pas que ce que j'en dis c'est pour la ferme autant que pour moi. Si j'avais de quoi, j'aurais bientôt bâti sans demandera personne; mais les pauvres gens sont obligés de rester sur leurs bonnes idées.
— Ne vous inquiétez de rien, dit Tentrepreneur, qui no comprenait pas qu'on pût employer de l'argent à autre chose qu'à bâtir; j'en parlerai au bourgeois, et faudra bien qu'il se décide.
Antoine l'encouragea vivement, et le pria de lui faire connaître, le plus tôt possible, la réponse du propriétaire.
Resté seul, il se mit à ruminer les idées du maître
2i8 AU COIN DU FEU.
maçon, qui étaient déjà devenues les siennes, et à cale aler tout ce que ces constructions lui apporteraient de profit. Grâce au hangar, il pourrait substituer le battage d'hiver au battage d'été ; l'accroissement des étables lui permettrait d'augmenter le nombre des bêtes à l'engrais, et la fosse à fumier utiliserait l'écoulement des ménageries. Évidemment, ces travaux, auxquels il n'avait point d'abord pensé, étaient des additions indispensables ; s'il ne les avait point réclamées jusqu'alors, c'était par suite de sa répugnance à se plaindre; mais M. Favrol ne pourrait les refuser sans dureté et sans injustice.
Cependant plusieurs jours se passèrent, et il n'entendit point parler de l'entrepreneur. Son impatience était devenue de l'angoisse. Il se rendit chez le maître maçoiï,, qui habitait un village assez éloigné, mais il ne put le rencontrer. Il revint plus inquiet. Selon toute apparence,. M. Favrol avait refusé ; il ne devait plus compter sur cet accroissement de dépendances ; il fallait continuer à recourir aux expédients, et manquer de s'enrichir faute d'un peu d'argent chez lui ou d'un, peu de bonne volonté chez les autres.
Lireux était tout entier au dépit de ces réflexions, lorsqu'il s'entendit appeler par son nom. C'était l'entrepreneur qui venait de l'apercevoir du haut d'un échafaudage où il surveillait ses ouvriers.
— Eh bien ! l'affaire est faite, père Antoine ! s'écriat-H.
— Quelle affaire? demanda le fermier, qui n'osait deviner.
■^ Parbleu î celle de la grange et de récurie.
— Notre maître consent ?
— Nous commencerons tout le mois prochain.
— Venez donc me raconter ça en buvant un petit 'verre ! s'écria Antoine joyeux ; faut que vous me disiez comment tout s'est passé.
Le maître maçon quittaréchafaudageôt vint rejoindre Lireux à l'auberge. Antoine apprit là que le propriétaire des Jonclières s'était contenté de rire, sans faire aucune objection, et qu'il avait demandé à l'entreprefieur un devis détaillé de tous les changements à effectuer.
Antoine reprit la route de la ferme complètement rassuré. Dès son arrivée, il alla visiter encore l'emplacement destiné aux nouveaux bâtiments, distribuant tout d'avance pour la plus grande commodité du service. L'ancienne entrée devenant impossible dans le nouveau plan, il fallait établir un passage à travers le jardin : c'était une haie à couper et un fossé à combler : il décida qu'il le ferait à ses frais et sans en parler à M. Favrol. Mais cette disposition enlevait à la culture une partie du petit jardin, déjà réduit par la construction du hangar; c'était pour lui une perte dont le propriétaire des Jonchères ne pouvait lui refuser le dédommagement. Un terrain sans destination se trouvait justement de l'autre côté de la route; le père Lireux jugea qu'il pouvait le réclamer è titre de compensation. Il se rendit, en conséquence, chez M. FavTol, sous prétexte de savoir l'époque des réparations annoncées.
— Eh bien ! bonhomme Lireux, dit le propriétaire en l'apercevant, j'espère que voas êtes satisfait ?
— Les pauvres gens n'ont pas droit de se plaindre
quand le pain ne leur manque pas, répondit Antoine avec réserve.
— C'est un précepte d'une résignation toute chrétienne, reprit M. Favrol; mais il me semblait, maître Antoine, que vous aviez quelques autres sujets de satisfaction. Ne vous ai-je pas accordé tout ce que vous m'avez demandé, y compris de nouveaux bâtiments de service ?
— Je suis bien obligé à notre maître, dit le fermier assez froidement ; mais notre maître sait que les laboureurs vivent de la terre, et leur ôter quelques sillons, c'est comme si on leur prenait un morceau de leur pain.
— Et qui prétend donc vous en ôter ? demanda M. Favrol.
— Faites excuse, dit Antoine un pci embarrassé, c'est la grange de notre maître et le passage pour y arriver qui mangent une partie du jardin. Je ne suis pas fait pour m'en plaindre ; mais si notre maître voulait me permettre de cultiver le petit bri,i de terre qui est vis-à-vis la ferme, ça nous ferait un dédommagement.
— Ah ! fort bien ! reprit M. Favrol en regardant le fermier; il me semble que ce petit brin de terre a environ un arpent !
— Je ne pourrais pas dire, répliqua Lireux d'un air d'innocence, je ne l'ai jamais mesuré; mais c'est quelque chose pour de pauvres gens comme nous, tandis que ce n'est rien pour notre maître.
— Un moment, dit le propriétaire; il faut compter, mon cher. Voici le devis de ce que vous m'avez successivement demandé: il monte à deux mille quatre cent trente francs. Ajoutons l'arpent de terre, ce sera envi-
ron trois mille cinq cents francs de désirs satisfaits en moins d'un mois ! A ce calcul, il faudrait, pour conten ;er « un pauvre homme » comme vous, maître Antoine, quarante mille livres de rente, c'est-à-dire moitié plus que je ne possède. Encore ne seriez-vous point heureux; car, depuis la promesse faite pour la toiture de votre ferme, vous avez passé d'un souhait L un autre, toujours aussi inquiet et aussi p!aint4f. Vous le voyez donc, la richesse ne peut rien pour celui qui ne sait pas horner sa joie à ce qu'il a. Les anciens parlaient, dans leur fable, des filles d'un roi qui étaient condamnées, aux enfers, à remplir un tonneau sans fond; voilà précisément ce que vous voulez faire, vieil Antoine. Le bonheur après lequel vous courez vainement depuis votre jeunesse ne se rencontre point où vous croyez; il n'est ni dans la richesse, nidaas la puissance, ni dans rien de ce qui se meut autour de notre vie; Dieu l'a mis plus à notre portée; il l'a mis en nous-mêmes f
TREIZIÈME RÉCn
en OACLB MAL ÉLEVÉ
— C'est lui! c'est Tribert! s'écria madame Fourcard, en apercevant dans la rue un voyageur suivi du commissionnaire qui portait ses malles.
Et, courant à la porte, elle l'ouvrait vivement à l'instant môme où le capitaine étendait la main vers la chaîne de la sonnette.
Madame Fourcard serra dans ses bras le vieux marin, avec des exclamations et des larmes de joie.
Depuis dix années qu'elle ne l'avait revu, elle chercha avec une sorte d'inquiétude les changements opérés dans toute sa personne. Son front s'était un peu plissé, ses cheveux avaient légèrement blanchi; mais, à tout prendre, le capitaine n'avait pas, comme il le dit lui-même, subi trop d'avaries dans ses œuvres vives. Il avait toujours l'œil clair, la bouche souriante, les traits épanouis. Rien qu'à le voir, on se sentait pris pour lui d'une amitié involontaire. C'était une de ces physionomies que l'on accueille, comme le soleil d'hiver, avec un sentiment de bien-être et de bonne volonté.
Quant à madame Fourcard, ces dix années lui avaient été plus pesantes. Les tristesses du veuvage et les inquiétudes de la maternité avaient flétri cette seconde fleur qui embellit l'automne de certaines femmes. On aurait cherché vainement sur son visage les traces fugitives d'une beauté qui avait eu son éclat et ses triomphes. Éprouvée par la vie, elle était devenue bientôt vieille, et elle avait cessé d'être femme pour être plus complètement mère.
Après les premières émotions d'un retour si longtemps différé et si longtemps attendu, madame Fourcard, qui avait conduit son frère dans la chambre préparée pour lui, voulut le quitter afin qu'il put prendre quelque repos ; mais le marin lui parla de son fils, et la mère, arrêtée malgré elle, s'assit pour lui répondre.
Ceci demande une explication qui nous oblige à suspendre un instant notre récit pour retourner en arrière.
Privée de son mari qui lui fut subitement enlevé, et restée seule avec un enfant en bas âge, la sœur de Tribert avait reporté toutes ses espérances sur cet enfant. Trouvant dans l'accomplissement de ses devoirs de mère l'unique consolation permise à ses regrets d'épouse, elle résolut de ne jamais se séparer de son fils et de lui donner sa vie entière. Il y a dans le cœur des femmes une sève naturelle qui se communique à toutes les aspirations et les pousse aisément à l'extrême. Jeunes filles, elles rêvent dans celui qui doit un jour leur donner son nom des mérites impossibles; jeunes mères, elles dotent d'avance leurs enfants de toutes les perfections que les vieux contes accordent aux filleuls des fées. Madame Fourcard ne fut point plus sage que les autres : elle décida que son fils Auguste prendrait rang parmi les hommes d'élite qui parsèment de loin en loin la foule, comme les étoiles constellent les cieux; et, pour arriver plus sûrement à ce résultat, elle fit de l'enfant prédestiné le but de toutes ses actions et de toutes ses pensées. Devenu pour elle le centre du monde, Auguste s'habitua avoir chaque chose s'arranger à son profit ou à son plaisir. Tout ce qui entourait la veuve était mis à contribution pour lui ; l'estime et l'amitié que l'on accordait à la mère retournaient en complaisances ou en tendresses au fils. Bien venu de tous par droit d'héritage, il s'accoutuma à recevoir les plus précieux bienfaits de la vie comme de vulgaires faveurs. Dans son aveuglement, madame Fourcard courait devant lui, écartait toutes les pierres qui auraient pu le faire trébucher, brisait de sa main les épiaes auxquelles il eût laissé quelques lam-
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beaux, lui faisant de son corps un pont sur les précipices; et le jeune homme, qui ne remarquait point un dévouement passé en habitude, continuait sa route sans soupçonner ce qui avait été fait pour la lui rendre facile.
Sa mère avait voulu jouer le rôle de la Providence, et était payée, comme elle, par l'inattention et l'oubli.
Elle commençait à le sentir douloureusement, mais sans oser l'avouer aux autres. L'honneur de l'enfant est encore plus celui de la mère elle-même. Comment accuser Auguste de torts de caractère que l'on eût pu prendre pour de l'ingratitude? Nul ne savait comme elle ce qu'il y avait sous ces défauts; les trahir, c'était exposer le jeune homme à un injuste arrêt.
Aussi, lorsque son frère l'interrogea, n'appuya-t-elle que sur les qualités réelles et sérieuses de son fils. Heureuse de prolonger en sa faveur un plaidoyer qui la persuadait elle-même, elle avait oublié la fatigue du voyageur, lorsqu'un bâillement involontaire de ce dernier la lui rappela.
— Allons, je suis folle de vous retenir là après deux nuits de fatigue et d'insomnie, dit-elle en se levant; nous aurons le temps de parler d'Auguste, puisque vous ne nous quittez plus; et, en tout cas, vous le jugerez vous-même. Dormez, mon frère; à votre réveil, j'espère que notre écolier sera de retour.
Elle embrassa de nouveau le marin, qui se jeta tout habillé sur un divan et ne tarda pas à s'y endarmir.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, le jour était déjà à son dé^ clin, et les rayons du soleil couchant empourpraient les
rideaux de l'alcôve. Rafraîchi par le sommeil, mais encore plongé dans cette espèce d'engourdissement voluptueux qui suit le réveil, Tribert se mit à regarder autour de lui et à prendre connaissance de la cliamLre qui lui était destinée.
Tout y révélait la tendresse attentive de madame Fourcard. Les meubles étaient ceux qui avaient garni la chambre de leur père, et semblaient rappeler au vieux marin son enfance. Une bibliothèque renfermait le petit nombre de livres qu'il avait autrefois rassemblés; des cartes de géographie qui tapissaient les murailles lui montraient les mers parcourues par lui ; un petit navire, œuvre de son adolescence et témoignage éloquent de sa vocation maritime, était suspendu au plafond; enfin, au-dessus même du canapé, était dressée une panoplie d'armes curieuses recueillies dans ses voyages et autrefois envoyées à M. Fourcard.
Il examinait l'un après l'autre tous les détails de cet aménagement, qui témoignaient si haut de l'intelligente afifection de sa sœur, lorsque la voix de celle-ci se lit entendre dans la pièce voisine; elle était entrecoupée par une autre voix plus jeune et plus haute dans laquelle Tribert reconnut sans peine la voix de son neveu.
La mère semblait faire à ce dernier quelque remontrance à laquelle il répondait avec la brusquerie d'une personne accoutumée à trouver dans son interlocuteur toute sorte de douceur et d'indulgence.
— Je n'irai pas ! répétait-il d'un ton d'humeur obstinée trop ordinaire aux enfants qu'a gâtés la patience de leur mère.
— Vous n'y songez point, Auguste, reprit madame Fourcard d'un ton d'insislance affectueuse; mademoiselle Lorin compte sur vous pour la conduire à cette soirée. Sans l'arrivée de votre oncle, je vous aurais épargné un pareil ennui; mais je ne puis le quitter ainsi dès le premier jour.
— Eh bien! moi aussi j'ai envie de le voir, dit Auguste brusquement; que mademoiselle Lorin se fasse conduire par son cousin.
— Vous savez bien qu'il est absent.
— Alors, qu'elle reste chez elle.
— Ce que vous dites là est dur, Auguste. Ignorezvous que cette excellente fille n'a d'autre plaisir que sa partie de boston, et qu'à son âge une habitude est un besoin?
— Que m'importe? dit le jeune garçon, toujours plus maussade; ai-je donc quelque obligation envers mademoiselle Lorin?
— Mais j'en ai, moi, reprit madame Fourcard vivement; elle m'a enseigné le peu que je sais; elle m'a aidée, dans toutes les circonstances difficiles, de ses conseils et de ses encouragements; c'est pour moi comme une sœur aînée, presque comme une mère. Vous le savez, Auguste, et vous devez m'aider à payer ma dette de reconnaissance.
— Dites que vous prenez plaisir à vous créer des devoirs, répliqua le jeune garçon; c'est la manie des femmes de se passer au cou des colliers de servitude et de se souder au pied des chaînes qu'il faut les aider à porter.
— Vous ouLliez, mon fils, que les plus lourdes ne m'ont point été imposées par mademoiselle Lorin t dit la mère blessée.
— C'est-à-dire alors que c'est par moi ! s'écria Auguste aigrement.
— Vous m'obligez à vous rappeler qu'aucun devoir ne m'a semblé pénible quand il s'est agi de vos intérêts.
— Et afin de le mieux prouver, vous me reprochez ce que vous avez fait.
— Auguste! interrompit madame Fourcard avec impatience, il n'y a ni justice ni bon sens dans ce que vous dites là.
— Alors, n'en parlons plus ! répliqua-t-il en faisant un mouvement pour sortir. •*
— Vous irez chercher mademoiselle Lorin?
— Non.
— Rappelez-vous que je l'exige, que je le veux!
— Je n'irai pas ! cria l'écolier avec une obstination emportée.
Et, repoussant violemment la porte du salon, il s'élança dans l'escalier, qu'il monta en chantant à pleine voix, comme pour braver le mécontentement de madame Fourcard.
Celle-ci s'était assise toute tremblante ; et l'oncle Tribert, en approchant son œil du trou de la serrure, vit qu'elle pleurait.
La scène dont il venait d'être l'invisible témoin lui en avait plus appris sur le fils et la mère que toutes les lettres écrites par cette dernière depuis dix années. 11 sa-
vait maintenant quel avait été le résultat de ce dévouement sans bornes de madame Fourcard pour son unique enfant. Prévenu dans ses moindres désirs^ Auguste s'était accoutumé à les imposer; l'esclavage volontaire de la mère avait amené la tyrannie irrespectueuse du fils.
Le premier mouvement du capitaine se ressentit de ses habitudes navales : il fut sur le point de sortir pour aller prendre son neveu par les oreilles et le ramener faire des excuses à la pauvre mère ; heureusement la réflexion l'arrêta. Embarqué à quinze ans, l'oncle Tribert avait peu d'études; mais la pratique de la vie et les m.éditations des heures de quart lui avaient donné l'expérience de l'âme humaine. Il savait que les mauvaises habitudes sont des vents contraires qu'on ne peut vaincre qu'en louvoyant. Il réprima donc sa première impatience, réfléchit sur la meilleure manœuvre à faire, et ne sortit de sa chambre qu'après s'être décidé et avoir orienté ses voiles pour naviguer sûrement.
Il trouva madame Fourcard à peu près remise de l'émotion causée par la révolte de son fils, d'où il conclut que ce n'était point pour elle une chose nouvelle. L'irritation d'Auguste se montra plus persistante. Mécontent de lui-même, il traduisait, comme tous les caractères mal faits, son repentir en mauvaise humeur. Lorsqu'il descendit pour embrasser son oncle, ce fut avec un certain embarras maussade et plein de roideur. Après l'échange obligé de questions et de réponses qu'entraîne une première entrevue, il alla se jeter sur une causeuse où il commença à se ronger les ongles en silence.
Madame Fourcard, craignant l'impression d'une pa-
teille conduite pour l'oncle Tribert, s'efforça d'adoucir l'humeur bourrue du jeune garçon par quelques avances enjouées; mais^ comme il arrive ordinairement en pareil cas, sa longanimité ne fît que l'aigrir. Un pardon que nous n'avons point mérité par le repentir est presque une insulte , il ajoute au sentiment de nos torts celui d'une générosité qu'il nous faut subir. Aussi Auguste n'accueillit-il l'indulgence de sa mère que par un redoublement de dépit. Au lieu d'y répondre, il prit un journal qu'il se mit à parcourir en bâillant.
Madame Fourcard, à bout de patience, lui ût observer sèchement que son salon n'était pas un cabinet de lecture.
— J'avais cru que cette gazette était là pour qu'on s'en servît, répliqua le jeune homme avec une brièveté rogne.
— Mais nous y sommes également, reprit la mère, et j'aime à croire que notre compagnie vaut celle dut journal.
Auguste s'inclina ironiquement.
— J'ignorais qu'il fallût être seul pour choisir ses disfractions, dit-il.
— Vous manquez à votre oncle, monsieur! s'écria madame Fourcard emportée malgré elle.
Le jeune garçon tressaillit et parut un instant déconcerté; mais, tâchant de se remettre :
— Mon oncle ne veut point, sans doute, que nous vivions ici, comme à la cour, esclaves do l'éliquctte, dit-il, et, en sa qualité de marin, il doit trop tenir à son iudépendance pour gènei celle des autres.
— Pardieu, tu m'as compris, mon petit ! s'écria Tribert, qui avait jusqu'alors écouté le débat avec un sourire insouciant. Que chacun vive à sa fantaisie et que les mécontents aillent au diable ! voilà ma doctrine sociale. Lis, chante, danse, parle ou tais-toi : c'est ton affaire, et je m'en soucie comme du grand lama. Fais ce qui te plaît, pourvu que tu me laisses la même liberté.
— Oh ! quant à cela, ne craignez rien, dit Auguste en jetant un regard de triomphe à sa mère ; je ne suis pas de ceux qui veulent faire marcher le monde entier à leur pas, et je laisse, comme on dit, chacun manger avec sa cuiller.
— Alors, allons dîner ! interrompit le capitaine ; la voiture m'a donné une faim de requin.
Il prit son neveu par les épaules, et le fit passer avec lui dans la salle à manger.
Madame Fourcard les suivit, aussi surprise que mortifiée. Le ton et les principes de son frère étaient pour elle une nouveauté qui bouleversait tous ses souvenirs.
Mais ce fut bien autre chose quand elle le vit à table, se servant les meilleurs morceaux sans s'occuper de ses voisins, interrompant ou ne répondant pas, donnant des ordres à la servante, critiquant le service, en un mot, s'abandonnant sans réserve à ses moindres caprices. De retour au salon, il choisit le fauteuil le plus commode, étendit ses pieds crottés sur une chauffeuse de velours, et alluma sa pipe.
Madame Fourcard, que l'odeur du tabac incommodait, fat obligée de s'enfuir.
Auguste s'était d'abord diverti du sans-gêne de l'oncle Tribert et avait ri de ses boutades ; cependant la naïveté de cet égoïsme, amusante un instant, ne tarda pas à lui causer un malaise qui dégénéra en impatience. Il voulut faire sentir au vieux marin que ses manières, de mise peut-être dans la cabine d'un vaisseau, ne convenaient point également aux habitudes d'une maison mieux ordonnée et plus élégante. Il espérait avoir été compris du capitaine, dont la pipe s'était éteinte, et qui, renversé dans son fauteuil, semblait écouter, lorsqu'un ronflement égal et sonore lui fit connaître le résultat de son éloquence.
Le jeune garçon se leva et regagna sa chambre, singulièrement désenchanté de l'oncle Tribert.
Le lendemain, au moment où il se levait, le bruit d'un débat furieux frappa son oreille. Il se hâta de descendre, et trouva le marin aux prises avec la vieille Rose qui avait oublié de cirer ses chaussures.
Le capitaine exnspéré repassait tout le répertoire de malédictions dont Vert-Vert scandalisa autrefois les nonnes qui l'avaient élevé, et la servante ahurie levait les mains au ciel en poussant des exclamations de détresse.
Madame Fourcard, attirée comme son fils par le fracas de la querelle, tâchait en vain de s'entremettre et d'apaiser Tribert; celui-continuait sa litanie nautique, avec des grondements de voix et des accompagnements de gestes qui surprirent d'abord Auguste, puis l'irritèrent. Il prit par le bras la vieille Rose qui s'obstinait dans ses explications, l'obligea doucement à rentrer dans sa cuisine, puis revint au salon.
11 y trouva sa mère qui cherchait à justifier sa servante
en faisant valoir son zèle, sa probité et les longs services qu'elle avait rendus à la famille.
— Eh bien ! après? criait Tribert; est-ce à moi qu'elle les a rendus, ces services? Que m'importent les qualiiô^ qu'elle a eues ? Le plus fin voilier de la flotte est démoli quand il devient trop vieux. On a des domestiques pour être servi, et non pas p*ur faire de la reconnaissance.
— Mon oncle ne voudrait point, pourtant, qu'on mît sur le pavé une brave fille qui a vu ma mère presque enfant, et qui m'a élevé ! objecta le ieune homme avec quelque vivacité.
— Si vous ne voulez point la mettre sur le pavé, placez-la à l'hôpital ! répliqua Tribert brusquement.
La mère et le fils se récrièrent.
— Chez le diable alors ! continua le capitaine en colère ; mais pas ici, où il faut une tête et des bras. Je vois que ma sœur n'a pas perdu la manie de se créer des devoirs quand elle ne devrait avoir que des droits ; mais il faudra que cela change, ou bien, tonnerre ! je saurai pourquoi.
Auguste et madame Fourcard se regardèrent. L'impatience du premier tournait à l'aigreur; il répondit à demi-voix par une réflexion sur la liberté qu'avait chacun de régler sa maison selon sa fantaisie. Mais l'oncle Tribert parut prendre la maxime pour une approbation: il y applaudit, répéta qu'il saurait bien se faire servir, et finit par demander le déjeuner.
Pendant qu'on avertissait Rose de se hâter, il alluma sa pipe et se mit à faire les cent pas dans le salon, en crachant à chaque tour, selon l'habitude des fumeurs.
Madame Fourcard suivait d'un regard désespéré cette désastreuse promenade, qui substituait à l'élégante propreté dont elle avait fait une de ses joies, le désordre et les souillures de la tabagie. Auguste, qui devinait la contrariété de sa mère, en ressentait le contre-coup et avait peine à cacher son irritation. Le silence se prolongeait depuis quelques minutes, lorsque le marin s'arrêta devant un tableau qui occupait dans le salon la place la plus apparente.
— C'est le portrait de Fourcard? demanda-t-il en lançant vers la peinture un tourbillon de fumée.
Sa sœur répondit affirmativement.
Tribert regarda encore la toile.
— Ce brave beau-frère, il était bien laid 1 reprit-il tranquillement.
La veuve et Auguste tressaillirent. Accoutumés à entourer la mémoire du mort d'un respect passionné, ils furent en même temps frappés au cœur par la remarque grossière du marin.
— C'est la première fois que j'entends juger ainsi les traits de mon père, dit vivement le jeune garçon, et je m'étonne surtout que ce soit par vous, qui l'avez assez connu pour retrouver son âme sur son visage.
— Oui, oui, reprit le capitaine avec indifférence; c'était, après tout, un bon diable , et il ne faut pas lui
en vouloir si Dieu l'avait placé dans la catégorie des innocents.
— Monsieur! s'écria Auguste, qui s'était levé pâle de colère.
Madame Fourcard lui saisit la main.
— Venez, mcn fils, dit-elle avec une dignité douloureuse ; puisqu'on ne comprend point ce qu'on doit aux morts, sachons au moins ce que nous devons à nousmêmes.
Et, sans permettre au capitaine d'en dire davantage, elle entraîna Auguste et sortit avec lui.
Tribert déjeuna seul; mais, en rentrant dans sa chambre, il trouva son neveu qui l'y attendait.
Bien que troublé, le jeune garçon avait l'air résolu.
— Ah ! ah ! c'est toi, dit l'oncle en riant; nous ne sommes donc plus fâchés ?
— Plus bas, je vous en prie ! interrompit Auguste d'une voix émue ; je ne voudrais pas que ma mère nous entendît.
— Il s'agit, alors, d'un secret? demanda le marin.
— Il s'agit d'un devoir, répondit sérieusement Auguste ; votre titre et mon âge en rendent l'accomplissement difficile, mais le repos de ma mère doit passer avant tout.
— Est-ce qu'elle aurait à se plaindre de quelqu'un, par hasard? dit Tribert.
— Elle a à se plaindre... de vous ! répliqua le jeune garçon, dont la voix tremblait; de vous, qui avez froissé successivement tous ses goûts et toutes ses afifections.
— Moi ! s'écria le capitaine, et comment cela?
— En vous conduisant chez elle comme à bord d'un corsaire ! reprit plus vivement Auguste ; en vous emportant contre une vieille femme que nous aimons ; en insultant à la mémoire de mon père ! Depuis hier, vous
avez montré sous un tel jour votre esprit, votre caractère et votre cœur, qu'il est impossible à ma mère de subir plus longtemps votre présence.
L'oncle Tribert, qui se promenait, s'arrêta court et regarrîa le jeune garçon en face.
— Alors, vous venez me déclarer que je dois chercher un gîte ailleurs? dit-il.
Auguste garda un silence qui équivalait à une réponse affirmative.
— A la bonne heure ! continua Tribert sérieusement; mais puisque nous en sommes à nous dire la vérité, j'aurai un petit compte à régler avec vous. — Et d'abord, «n quoi mes manières ont-elles pu vous choquer, vous qui m'avez accueilli hier, ici, en lisant le journal, et qui avez applaudi à la maxime que chacun devait agir, à sa fantaisie, sans s'inquiéter des autres?
Auguste fit un mouvement et essaya de balbutier une excuse.
— Vous vous plaignez de ma conduite envers votre vieille servante, ajouta le marin dont la voix s'élevait; mais quelle a été la vôtre envers l'institutrice de votre mère? Ne lui avez-vous point refusé hier un simple témoignage de complaisance? Ne vous êtes-vous point récrié contre l'obligation d'acquitter les dettes de gratitude contractées par les autres? Pourquoi me regarderais-je comme plus obligé envers Rose que vous ne pensez l'être envers mademoiselle Lorin?
Le jeune homme voulut encore interrompre.
— Écoutez-moi jusqu'au bout, continua Tribert, toujours plus sérieux ; vous m'accusez de n'avoir point res-
pecté votre père mort; avez-vous mieux respecté votre mère vivante? Or, lequel de nous deux, dites-moi, était tenu à plus de réserve, de tendresse et de vénération? Depuis que je suis ici, mes actes et mes paroles vous indignent; que penser alors des vôtres? J'^^été maussade avec des égaux, vous vous êtes montra' r^r ossiei avec des supérieurs; je me suis mis en colèrb contre une servante qui avait négligé son devoir, vor % contre une mère qui vous rappelait le vôtre; j'ai manqué de respect au mari de ma sœur, et vous à celle qui vous a donné la vie ! Lequel de nous deux vous semble avoir donné la plus mauvaise idée de son esprit, de son caa-actère et de son cœur?
A mesure que le capitaine parlait, le mécontentement d'Auguste faisait place à l'embarras et à la confusion. La leçon qu'il avait voulu donner tournait contre lui d'une manière si imprévue, qu'il en demeura étourdi. Les murmures de sa propre conscience appuyaient d'ailleurs les paroles de l'oncle Tribert. Il comprit tout à coup quelle avait été l'intention de ce dernier, il baissa la tète, vaincu par le sentiment de son tort.
Le vieux marin comprit ce qui se passait dans cette âme mal instruite, mais loyale; il fit un pas vers son neveu et lui prit la main.
— Tu vois que nous avons récipToquement besoin d'indulgence, dit-il avec boniîGinie; oublions donc le passé, et tâchons d'en proîitor pour l'avenir. En tout ceci, la véritable victime a été ta mère, et c'est à elle que nous devons aller nous excuserJ
— Non, non! s'écria Auguste attendri, moi seul j'ai
UN ONCLE MAL KLEVÉ. 2f^9
besoin de pardon; car je comprends tout maintenant : vous avez voulu me corriger par l'exemple. Ma mère et moi, nous n'avons qu'à vous remercier.
— Remerciez plutôt Lycurgue, dit l'oncle Tribert en riant; car la découverte du moyen lui appartient. Pour dégoûter les jeunes Spartiates des excès du vin, il leur montrait des esclaves dans la dégradation de l'iviosse : je l'ai imité en te faisant voir dans un autre les défauts que je voulais te rendre odieux.