Au Congo et aux Indes
Il y aura bientôt deux ans, j'ai eu le bonheur de faire le pèlerinage des Lieux-Saints. Parmi les souvenirs qui depuis lors embaument mon âme, il en est un qui s'est ravivé dès l'instant où les auteurs des pages qu'on va lire m'ont demandé d'en écrire la préface. Le mercredi 14 septembre 1904, fête de l'Exaltation de la Sainte- Croix, par une de ces matinées où le ciel bleu d'Orient étale ses mystérieuses profondeurs toutes irradiées des premiers feux du soleil, je gravissais silencieusement les sentiers rudes et solitaires qui conduisent au sommet du mont des Oliviers. J'allais avoir l'immense consolation de célébrer le saint sacrifice de la messe au lieu même de l'Ascension de Jésus. Le texte de l'évangile où sont consignées les dernières paroles du Maître, occupait en ce moment toutes mes pensées. Toute puissance m'a été donnée au Ciel et sur la Terre : allez donc, enseignez toutes les nations. (Matth. XXVIII, 18, 19.) Quelle autre parole a été plus féconde que celle-là? C'est de ce mot d'ordre
doniié et exécuté ((ue date le début de la transformation du monde : alors commence la lutte de la civilisation chrétienne contre la civilisation païenne. Et voilà dix-neuf siècles qu'elle continue, avec des revers sans doute, mais presque toujours victorieuse, et ajoutant à chaque âge des conquêtes nouvelles aux conquêtes antérieures.
(Qu'est-ce donc qui explique cette persévérance dans le combat et la victoire, en dépit de tous les obstacles du dehors et du dedans, des faiblesses de notre pauvre nature, et des forces de résistance que ceux-là même qu'il faut sauver opposent à leurs libérateurs?
Sans doute, l'explication profonde de cette merveille, c'est la toute-puissance de Jésus : Data est mihi omnis pofestas; elle travaille avec ses apôtres et au ciel et sur la terre : in ccelo et in terra. Et c'est pour cela qu'ils vont partout, et sous le ciel lu'ùlant des tropiques, et parmi les glaces du septentrion : Euntes ergo, docete omnes gentes.
C'est bien là la cause première.
Mais quand, arrivé dans la mosquée octogone élevée à l'emplacement même de l'Ascension, je commençai la célébration de la sainte messe et que je tins entre mes mains l'hostie consacrée, en y contemplant sous les voiles eucharistiques la vivante réalité du Christ Jésus, je compris mieux que jamais que c'était la perpétuelle communion de l'Église catholique avec son divin Fondateur (|ui était le principe immédiat et l'admirable instru-
ment dont Dieu se servait pour susciter chaque Jour de nouveaux héroismes.
Béni soit le Cœur de Jésus de ce qu'il nous a laissé cet Aliment divin de l'apostolat, qui nous transforme en d'autres christs, jusqu'à inspirer à des milliers d'àmes la coopération la plus parfaite à son œuvre rédemptrice !
Si l'on étudie l'histoire de Tévangélisation, on constatera sans peine que l'œuvre de conversion est réservée presque exclusivement aux congrégations religieuses. Le clergé séculier n'a point à en être jaloux. Sa mission est de travailler là où la conquête est délînitive, d'y multiplier les prières et les sympathies pour la propagation de la foi, d'y faire éclore les vocations à la pratique des conseils évangéliques. Mais les ordres religieux sont admirablement outillés pour l'apostolat dans les pays lointains. Cet apostolat a ses dangers physiques et moraux : la vie commune prémunit contre les uns et les autres. 11 suppose une force extraordinaire de renoncement : les trois vœux de religion la donnent et la garantissent. Souvent il entraine une vieillesse prématurée ou des infirmités qui exigent des soins lamiliaux : le missionnaire affaibli retrouve des frères pleins d'affection pour retremper auprès d'eux ses forces, ou attendre dans la paix l'heure de l'éternel repos.
Toutefois, l'histoire de l'apostolat depuis le début du xix^ siècle nous présente une modalité nouvelle : c'est
l'entrée en niasse dans les pays de Mission des coniçréga tiens religienses de femmes. C'est là un fait providentiel, qui permet de prévoir que les proi^rès futurs du catholicisme seront beaucoup plus rapides qu'ils ne roni été dans les siècles précédents. Et certes, la Révolution française, en chassant les congrégations religienses de la vieille Europe, ne se doutait pas qu'elle semait à pleines mains le catholicisme snr tontes les plages.
La religieuse péni'tre dans bien des cabanes sanvages qui seraient impitoyablement fermées aux missionnaires. Et surtout, tandis que ceux-ci élèvent les adolescents, les religieuses s'occupent des jeunes tilles. De cette façon, les chrétiens trouvent désormais des épouses qui partagent leur foi, et ils fondent des familles chrétiennes. Ainsi le mariage devient dans les pays infidèles ce qu'il est partout où TÉglise est établie, le grand instrument de propagation des adorateurs du Christ .Jésus et des élus à l'éternel bonheur.
Un autre phénomène de notre temps est à signaler : c'est l'introduction rapide et sur tous les points de l'Afrique et de l'Asie de tous les progrès de la civilisation. Les nations infidèles, soit par elles-mêmes, comme le •Japon, soit par la force de pénétration des nations civilisées, comme les peuplades africaines, profitent de nos découvertes scientifiques comme de notre expérience sociale. Et encore que les gouvernements modernes se soient plus ou moins détachés de l'Église catholique.
l'empire de la terre, pour parler avec Bossuet, continue — inconsciemment ou non — â servir l'empire du Ciel. Il y a quelques jours au Parlement anglais, un député, aux applaudissements unanimes de ses collègues, racontait que, lors de la guerre des Boers, un pauvre Irlandais se mourait de maladie dans un camp, tandis que l'aumônier militaire était à! 700 milles de là. Que fit le général? Il télégraphia à l'aumônier et, sur son ordre, quelques heures après, un train spécial amenait au chevet du malade le prêtre, porteur des suprêmes réconforts. Ce fait est symbolique. Il montre que les «libertés modernes» et les progrès de la science vont là où Dieu les mène, c'est-à-dire à l'oeuvre salvifique de l'humanité.
Le livre qu'on va lire nous présente dans une trilogie émouvante la vérification des aperçus sommaires que nous venons d'esquisser. Le lecteur n'aura point de peine à s'en convaincre, pour peu qu'il veuille les conserver devant les yeux en parcourant ces pages écrites d'une plume alerte et avec un cœur de frère.
Qui en doute ? Toutes les congrégations religieuses pourraient nous donner de semblables récits. Plusieurs l'ont fait et je prie Dieu d'inspirer à toutes les autres de les imiter : il est bon de révéler les œuvres de Dieu (Tobie XII, 7), et le Christ loue ceux qui laissent voir leurs belles actions pour faire glorifier le Père qui est dans les cieux (Matth. Y, 16). Mais je suis particulièrement heureux que les trois auteurs du livre actuel, dont j'ai
connu le premier alors qu'adolescent il annonçait déjà au petit séminaire de Saint-Trond la délicatesse de sentiment qui s'épanouit dans toute son œuvre, je suis, dis-je, heureux qu'ils aient songé à faire revivre sous nos yeux, sur une sorte de cinématographe littéraire et artistique, l'apostolat de leurs confrères belges de la Compagnie de Jésus. Ils ont ajouté une preuve de plus à la démonstration de la fidélité constante de leur Ordre à la loi de ses origines telle que le grand Ignace l'a formulée : toujours rendre plus grande la gloire de Dieu, ad major em Dei gloriarn, à l'intérieur par l'instruction et le ministère, à l'extérieur par l'apostolat.
Que Dieu bénisse ce livre ! Qu'il suscite partout des prières et des aumônes, et surtout que dans le cœur des jeunes gens chrétiens à l'âme généreuse, des vierges capables de l'immolation totale d'elles-mêmes, il allume la flamme du zèle apostolique ! Au début elle sera peutêtre faible et facile à éteindre : que ces âmes n'oublient pas que c'est au contact fréquent 'avec la Sainte Eucharistie que cette flamme continue à brûler et qu'elle s'avive.
Liège, ce vendredi 18 mai 1906.
Georges MONCHAMP,
Vicaire riénéral.