PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
AVAINT-PROPOS
Le livre que voici n'a pas la prétention d'être une histoire du règne de Louis XVI, ni même des premiers temps du règne; les lacunes que j'y ai volontairement laissées m'interdisent ce titre ambitieux. On n'y trouvera ni étude détaillée de la politique extérieure, ni développements sur Tadmidistration et sur les finances de Tépoque. Mon objet est plus simple, et je voudrais l'exposer ici brièvement.
Il m'a paru, en effet, que ce règne, dans les quinze ans qui se sont écoulés avant le commencement de la Révolution, pouvait se diviser en deux périodes distinctes, qui le partagent à peu près par moitié. Dans la première période.
VI AVANT-PnOPOS.
Louis WI, comprenant, comme tous ceux qui se donnaient la peine de réfléchir, l'impossibilité pour l'ancienne monarchie de continuer les errements du passé, de maintenir sans changement des traditions, des institutions surannées, désire avec bonne foi et entreprend avec ardeur une politique réformatrice, seule capable de conjurer les catastrophes dont il sent la menace suspendue sur sa tête. De cette vue clairvoyante et de cette volonté sincère sont issues les deux tentatives dont Turgot et Necker se sont faits tour à tour les courageux initiateurs. D'abord soutenus et encouragés par le Roi, puis, à la suite d'intrigues diverses, abandonnés par lui et renvoyés avant d'avoir rempli leur tâche, ils échouèrent l'un et l'autre, et les réformes commencées demeurèrent en chemin, laissant, par cet échec, la royauté plus faible et le péril plus grand.
La disgrâce de Necker, en 1781, marque la fin définitive de ces grandes entreprises. A dater de ce jour, s'inaugure pour la monarchie ce que l'on peut appeler la phase des expédients. Louis XVI, lassé, déçu, ayant perdu, avec l'illusion des débuts, le ressort d'énergie factice que
AVANT' PROPOS. Vil
lui avait donnée Fespérance du succès, ferme les yeux, s'abandonne au courant, jusqu'au cataclysme final.
De ces deux périodes opposées, l'étude de la première est le but du présent ouvrage. J'ai voulu raconter, en puisant aux sources nouvelles qui se sont ouvertes pour moi, les efforts généreux d'un jeune prince probe et bien intentionné et de certains de ses ministres pour rénover la monarchie française, les pièges sournois, les obstacles perfides qu'ils ont rencontrés sur leur route, les fautes aussi et les erreurs dans lesquelles ils ont pu tomber, enfin ces funestes malchances, indépendantes des volontés humaines, dont est coutumier le Destin envers ceux-là dont il a résolu la perte. Ce à quoi je me suis également efforcé, c'est à situer ce drame dans les milieux où se sont déroulées ses différentes péripéties, à en peindre les personnages sous leurs traits véritables, non seulement les protagonistes, mais les acteurs de second plan et même les figurants modestes, et à encadrer de la sorte les scènes évoquées par ma plume dans des paysages historiques d'une rigoureuse exactitude.