I. Journal de Tabbc de Véri
les esprits chauflës et tendus. Dès Tentrée en séance, une altercation éclata entre Choiseul et le prince de Conti, le premier favorable à Tenregistrenient, le second adversaire fougueux de la politique deTurgot. Ils en vinrent aux dernières injures, et il les fallut séparer*.
Celte émotion calmée, Miromesnil prit la parole. Il dut, pour accomplir le devoir de sa charge, justifier les projets qu'il avait si fort combattus. Le premier président d'Aligre parla en sens contraire. Sa harangue fut d'une violence que tempérait à peine l'expression d'une amère tristesse : « L'appareil dont Votre Majesté est environnée, l'usage absolu qu'Elle fait de son autorité, impriment à tous ses sujets une profonde terreur et nous annoncent une fâcheuse contrainte. » Après cet exorde audacieux, il dépeignait « le peuple consterné et la capitale en alarme », énumérait « les pernicieux effets de tant d'innovations », et terminait en étalant le découragement de son âme : c En cet
I . D'après une IcUre du aieur Rivière au prince X. de Saxe, le prince de Conti termina ainsi la dispute : - Monsieur de Choiseul, avant d'être en place, vous étiez un étourdi ; quand tous avex été en place, vous avez été un insolent; et depuis que vous ny êtes plus, vous êtes un pied-plat. » (Lettre du 33 mars 1776. Arcb. de TAube.) Métra rapporte aussi Tincident, en termes presque analogies. — « Il n'est pas étonnant, mandait à ce propos le comte de Greutz ù Gustave lU, que le prince de Conti s'oppose avec tant de violence h la suppression des jurandes, puisqu'il perd par là le bénéfice de la franchise du Temple et 5o 000 livres de rente. » — Lettre du ih mars 177G, citée dans l'Introduction h la Correspondance de Mercy-Argenteau publiée par d'Arneth.
instant, à peine sommes-nous assez maîtres de nous-mêmes pour exprimer une faible partie de noire douleur. » L'avocat général Séguier renouvela tour à tour, pour chacun des édits, les mêmes menaces et les mêmes doléances.
Cinq heures durant, Louis XVI dut subir ce langage, qui le représentait comme un tyran et comme un oppresseur. Personne, d'après la coutume établie, ne répondait et ne relevait ces attaques. Après chaque harangue, l'avocat général requérait, sur l'ordre du Roi, l'enregistrement de l'édit sur lequel, la minute d'avant, il lançait l'ana thème. Puis le garde des Sceaux commandait au greffier d'inscrire l'accomplissement de cette formalité. Ainsi, par une anomalie flagrante, la cause de la justice et de la liberté était-elle entourée de l'appareil du despotisme. Louis XYI parait l'avoir senti, car, les édits enregistrés, il crut devoir ajouter quelques mots, dont les derniers surtout firent une impression favorable. « Vous venez d'entendre, dit-il, les édits que mon amour pour mes sujets m'a engagé à rendre. J'entends qu'on s'y conforme... Je ne veux régner que par la justice et les lois. Si l'expérience fait reconnaître des inconvénients dans quelques-unes des dispositions que ces édits contiennent, j'aurai soin d'y remédier. » Ce souverain absolu déclarant de lui-même « qu'il n'est point infaillible d et que « s'il s'est trompe, il ne balancera pas a se rétracter pour
mieux faire » parut une nouveauté qui fut vivement admirée du public. « Cette phrase très simple me paraît sublime! i> s'écriait un gazetier du temps ^
Dans les milieux philosophiques, c'est avec plus d'exubérance encore que Ton célébra le triomphe de la cause populaire, a Voilà, disait Voltaire, la première fois qu'on a vu un Roi prendre le parti de son peuple! » Le lit de justice est pour lui « un lit de bienfaisance, le premier lit dans lequel on a fait coucher le peuple depuis la fondation de la monarchie^ ».
C'est bien ainsi, d'ailleurs, que l'entendit la foule. La suppression des jurandes et maîtrises, notamment, provoqua dans la capitale des manifestations bruyantes. Le lendemain du lit de justice, la police de Paris se rendit au bureau de chaque corporation, pour la dissoudre et pour « sceller les caisses »; sur quoi, les ouvriers quittèrent les ateliers avec des cris de joie. La plupart envahirent cabarets et guinguettes, où ils burent jusqu'à la nuit close ; d'autres, rapporte un témoin, « louèrent des carrosses de remise », pour promener par les rues « le délire de leur allégresse ». Spectacle qui réjouissait les bonnes âmes, mais dont s'inquiétaient les gens sages, car les déceptions du lendemain sont faites des folles espérances de la veille.
r. V Espion anglais^ t. lit.
a. Lettre» des i" et i5 mai^s 177G. Corrcsp. générale.