AU PEUPLE QUI SOUFFRE POUR LA JUSTICE
ùanger qui fait le mieux connaître les individus et les peuples. Combien de découvertes cette guerre nous a fait faire parmi ceux qui nous entourent, qui nous touchent de plus près ! Que de cœurs de héros, et que de bêtes féroces ! L'âme profonde se révèle. Ce n'est pas une âme nouvelle.
En cette heure redoutable, la Belgique a vu surgir le génie caché de sa race. La valeur qu'elle a montrée, dans les trois derniers mois, frappe d'admiration ; elle ne surprend pas celui qui, dans l'histoire, vit couler à travers les siècles la sève de ce peuple, petit par le nombre et l'espace, l'un des plus grands de l'Europe par sa vitalité de fleuve débordant. Les Belges d'aujourd'hui sont fils des Flamands de Gourtrai. Les hommes de cette terre n'ont jamais craint d'affronter leurs puissants voisins, rois de France ou d'Espagne, — tour à tour héros et victimes, Artevelde et Egmond. Ce sol qu'a détrempé le sang de millions de combattants est le plus fécond d'Europe, en moissons de l'esprit. C'est de lui qu'est sorti l'art de la peinture moderne, que l'école des vanEyck rayonna sur le monde au temps de la Renaissance. C'est de lui qu'est sorti l'art de la musique moderne, de cette polyphonie qui ruissela sur la France, l'Allemagne et l'Italie, pendant près de deux siècles. C'est de lui qu'est sortie la superbe floraison poétique d'aujourd'hui; et les d«ux écrivains qui représentent à présent avec
le plus d'éclat les lettres françaises dans l'univers, Maeterlinck et Verhaeren, sont Belges. C'est le peuple qui a le plus souffert et le plus vaillamment, le plus gaiement supporté, le peuple martyr de Philippe II et du Kaiser Wilhelm; et c'est le peuple de Rubens, le peuple des Kermesses et de Till Ulenspiegel.
Qui connaît 1 étonnante épopée, reprise par Charles de Goster, les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses iï Ulenspiegel et de Lamme Goedjak , ces deux gaillards de Flandre , dignes de marcher de pair avec l'immortel Don Quichotte et son Sancho Pança, — qui a vu à l'œuvre cet indomptable esprit, rude et acétieux, révolté de nature, frondant toutes les puissances, passant par le cerceau de toutes les épreuves, et en sortant toujours guilleret et riant, — celui-là connaît aussi les destinées du peuple qui enfanta Ulenspiegel, et il regarde sans crainte, même aux heures les plus sombres, l'aurore prochaine de richesse et de liesse. La Belgique peut être envahie. Le peuple belge ne sera jamais ni conquis ni soumis. Le peuple belge ne peut mourir.
A la fin du récit de Till Ulenspiegel, alors qu'on le croit mort et qu'on va l'enterrer il se réveille :
« Est-ce qu'on enterre, dit-il, Ulenspiegel V esprit, Nele le cœur de la mère Flandre ? Dormir, sott, mais mourir, non ; viens, Nele ! »
Il partit en chantant sa sixième chanson. Et nul ne sait où il chanta sa dernière.
17 novembre 1914.
A Genève, où je travaille à l'Œuvre internationale des Prisonniers de Guerre, m'estparvenu tardivement l'écho des attaques suscitées contre moi dans certains journaux par les articles que j'ai publiés, au Journal de Genève, ou plutôt par deux ou trois passages artificieusement choisis dans ces articles (car ceux-ci ne sont connus de presque personne, en France). Ma meilleure réponse sera de les réunir en brochure et de les publier, à Paris. Je n'y ajouterais pas un mot d'explication, car il n'est pas une ligne que je n'estime avoir eu le droit et le devoir d'écrire. Et je pense que, d'ailleurs, il y a mieux à faire, en ce moment, qu'à se défendre soi-même; il y a à défendre les autres, les milliers de victimes que fait chez nous la guerre; le temps que l'on consacre à répondre à un adversaire est comme un vol que l'on fait à ces malheureux, à ces prisonniers, à ces familles, dont nous tâchons à Genève, de rapprocher les mains qui se cherchent à travers l'espace.
t. Le Directeur d'un grand journal parisien m'ayant offert de publier udr réponse aux attaques, je lui ai envoyé cette Uttre, qui ne parut itwoj .
Mais puisqu'on ne s'est pas contenté de nr attaquer personnellement, puisqu'on a attaqué des idées, une cause, que je crois celles de la vraie France, puisque mes amis attendent de moi que je défende ces pensées qui sont aussi les leurs, je profite de l'hospitalité qui m'est offerte, pour répondre nettement, franchement, en bon françois et nivernois.
J'ai publié quatre articles : une lettre à Gerhart Hauptmann, au lendemain de la dévastation de Louvain ; — Au-dessus de la Mêlée) — De deux maux le moindre-, — et Inter Arma Caritas. Dans ces quatre articles, j'ai dit que de tous les impérialismes qui sont le fléau du monde, l' impérialisme militariste prussien est le pire, qu'il est l'ennemi de la liberté européenne, l'ennemi de la civilisation d'Occident, l'ennemi de l'Allemagne elle-même, et qu'il faut le détruire. — • Sur ce point, j'imagine que nous sommes tous d'accord.
Que me reproche-t-on? — Sans entrer dans la discussion de certains points de détail, comme l'appel fait par les Alliés aux forces de l'Asie et de l'Afrique, que j'ai désapprouvé et que je désapprouve encore, parce que j'y vois un grave danger prochain pour l'Europe, poui les Alliés eux-mêmes, et que ce danger commence à se réaliser déjà, par les menaces de soulèvement du monde islamique, — on me reproche essentiellement deux choses :
1° Mon refus d'englober dans la même répro-
bation le peuple allemand et ses chefs, militaires ou intellectuels;
2° L'estime et l'amitié que je conserve pour des hommes de cette nation avec qui nous sommes en guerre.
Je répondrai d'abord, sans ambages, à ce second reproche. — Oui, j'ai desamis allemands comme j'ai des amis français, italiens, anglais, de toute race. C'est ma richesse, j'en suis fier, et je la garde. Quand on a eu le bonheur de rencontrer dans le monde des âmes loyales avec qui l'on partage ses plus intimes pensées, avec qui l'on a noué des liens fraternels, ces liens sont sacrés, et ce n'est pas à l'heure de l'épreuve qu'on ira les briser. Quel lâche seraitil donc, celui qui cesserait peureusement de les avouer, pour obéir aux sommations insolentes d'une opinion publique qui n'a aucun droit sur notre cœur? L'amour de la patrie exige-t-il cette dureté de sentiment, que l'on décore, je le sais, du nom de Cornélienne? Mais Corneille lui-même a fourni la réponse :
— « Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
— « Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue. »
Ce que de telles amitiés, en des moments pareils, ont de douloureux parfois jusqu'au tragique, certaines lettres le montreront plus tard. Du moins, nous leur devons d'avoir pu, grâcn à elles, nous défendre de la haine, qui est plus meurtrière encore que la guerre, car
elle est une infection produite par ses blessures, et elle fait autant de mal à celui qu'elle possède qu'à celui qu'elle poursuit.
Ce poison, je le vois avec inquiétude se propager, à l'heure actuelle. Les cruautés et les ravages commis par des armées allemandes ont fait naître chez les populations victimes un désir de représailles, qui se conçoit, mais que la presse n'a pas pour tâche d'exaspérer : car ce désir risquerait de conduire à de dangereuses injustices, dangereuses non seulement pour le vaincu, mais surtout pour le vainqueur.
Le France a, dans cette guerre, la chance d'avoir le plus beau rôle, et la chance plus rare encore que l'univers l'ait reconnu. Un Allemand m'écrivait, il y a quelques semaines : « La France a obtenu, dans cette guerre, un prodigieux triomphe moral : les sympathies du monde entier se sont ruées vers elle; et — le plus extraordinaire — l'Allemagne elle-même a un secret penchant pour l'adversaire. » Ce triomphe moral, nous devons tous vouloir qu'elle le garde jusqu'au bout, qu'elle reste, jusqu'au bout, juste, lucide et humaine. Je n'ai jamais pu distinguer la cause de la France de celle de l'humanité. C'est parce que je suis Français que je laisse à nos ennemis prussiens la devise : « Oderint, dum metuant. » Je veux que la France soit aimée, je veux qu'elle soit victorieuse non seulement par la force, non seulement par le droit (ce serait
encore trop dur), mais par la supériorité de son grand cœur généreux. Je veux qu'elle soit assez forte pour combattre sans haine et pour voir, même dans ceux qu'elle est forcée d'abattre, des frères qui se trompent et dont il faut avoir pitié, après les avoir mis dans l'incapacité de nuire.
Nos soldats le savent bien. Je ne compte pas les lettres qui nous viennent du front et nous citent des traits de fraternité compatissante entre les combattants. Mais les civils qui se trouvent à l'écart du combat, qui n'agissent point, qui parlent, qui écrivent et s'entretiennent ainsi dans une agitation factice et forcenée sans pouvoir la dépenser, ceux-là sont livrés aux souffles de violence fiévreux. Et là est le danger. Car ils sont l'opinion, — la seule qui puisse s'exprimer : (toute autre est interdite). C'est pour eux que j'écris, non pour ceux qui se battent : (ils n'ont pas besoin de nous!)
Et lorsque j'entends des publicistes tâcher de tendre toutes les énergies de la nation, par tous les excitants, vers cet objet unique : l'écrasement total de la nation ennemie, j'estime qu'il est de mon devoir de m'élever contre ce que je crois à la fois une erreur morale et lune erreur politique. On fait la guerre à un État, on ne la fnit pas à un peuple. Il serait monstrueux do faire porter soixante-cinq millions d'hommos la responsabilité des actes de quelques milliers, de quelques centaines
peut-être. De cette Suisse française, si passionnée pour la France, si frémissante de ses sympathies pour elle et du devoir de les refréner, j'ai pu, depuis trois mois, par la lecture des lettres, des brochures d'Allemagne, scruter attentivement la conscience de la nation allemande. Et j'ai pu me rendre compte ainsi de bien des faits qui échappent à la plupart des Français : — le premier, le plus frappant, le plus inattendu, c'est qu'il n'y a dans l'ensemble de l'Allemagne aucune haine réelle contre la France ; (toute la haine est tournée contre l'Angleterre). Le pathétique même de la situation est que jamais l'esprit français n'avait exercé sur l'Allemagne une telle attraction que depuis deux ou trois ans; on commençait à découvrir la vraie France, la France du travail et de la foi ; les nouvelles générations allemandes, les jeunes classes que l'on vient de mener à l'abattoir d'Ypres et de Dixmude comptaient les esprits les plus purs, les plus idéalistes, les plus épris du rêve de fraternité universelle. Dirai-je que pour beaucoup d'entre eux la guerre a été un déchirement, « une horreur, un échec, un renoncement à tout idéal, une abdication de l'esprit, » comme l'écrivait l'un d'eux, à la veille de mourir ? Dirai-je que la mort de Péguy a été un deuil pour beaucoup de jeunes Allemands ? On ne le croira pas. Il le faudra bien pourtant, le jour où je publierai les documents amassés.
Ce qu'on sait un peu mieux en France, c'est comment cette nation allemande, enveloppée dans la nasse des mensonges de son gouvernement, s'abandonnant à lui avec un loyalisme aveugle et entêté, en est arrivée à la croyance profonde qu'elle était attaquée, traquée par l'envie du monde, et qu'il lui fallait se défendre à tout prix, ou mourir. Il est dans les traditions chevaleresques de la France de rendre hommage au courage d'un adversaire. On doit à celui-ci de reconnaître qu'à défaut d'autres vertus l'esprit de sacrifice est, chez lui, presque illimité. Ce serait une grave faute de lo pousser à bout. Au lieu d'acculer à la grandeur d'une défense désespérée ce peuple aveuglé, tachez de lui ouvrir les yeux. Ce n'est pas impossible. Un patriote alsacien, qu'on ne peut taxer d'indulgence pour l'Allemagne, le Dr Bûcher, de Strasbourg, me disait naguère que si l'Allemand est plein de préjugés orgueilleux, soigneusement cultivés par ses éducateurs, du moins on a toujours cette ressource avec lui de pouvoir discuter et que son esprit docile est accessible aux arguments. Je vous en donnerai un exemple : l'évolution secrète que je vois se produire dans la pensée de certains Allemands. Nombre de lettres allemandes que j'ai lues depuis un mois commencent à émettre des doutes angoissés sur la légitimité des actes accomplis par l'Allemagne en Belgique. J'ai vu ces inquiétudes se former peu
à peu dans des consciences qui d'abord repo saient en la certitude de leur droit. La vérité lentement se fait jour. Qu'arrivera-t-il si sa lumière gagne et s'étend ? Portez-la dans vos mains! Qu'elle soit notre meilleure arme î Comme les soldats de la Révolution, dont l'âme revit dans nos troupes, combattons non pas contre, mais pour nos ennemis. Et, délivrant le monde, délivrons-les aussi. La France ne brise pas de chaînes pour en imposer d'autres.
Vous pensez à la victoire. Je pense à la paix qui suivra. Car les plus belliqueux d'entre vous ont beau dire et, comme dans tel article, nous offrir la régalante promesse d'une guerre perpé. tuelle, « d'une guerre qui dure après la guerre, indéfiniment * »... (elle finira pourtant, faute de combattants !)... il faudra bien un jour que vous vous donniez la main, vous et vos voisins d'outre-Rhin, ne fût-ce que pour toper dedans, pour vos affaires; il faudra bien que vous repreniez ensemble des relations supportables et humaines : arrangez-vous donc de façon à ne pas les rendre impossibles l Ne brisez pas tous les ponts, puisqu'il nous faudra toujours traverser la rivière. Ne détruisez pas 'avenir. Une belle blessure bien franche, bien propre, se guérit; mais ne l'envenimez pas. Défendons-nous de la haine. S'il faut dans la paix préparer la guerre, comme dit la sagesse
• Paul Bourg et.
des nations, il faut aussi dans la guerre préparer la paix. C'est une tâche qui ne me semble pas indigne de ceux d'entre nous qui se trouvent en dehors du combat et qui par la vie de l'esprit, ont des liens plus étendus avec l'univers, — cette petite église laïque qui, mieux que l'autre aujourd'hui, garde sa foi en l'unité de la pensée humaine et croit que tous les hommes sont les fils du même Père. En tous cas, si une telle foi nous vaut d'être injuriés, ces injures sont un honneur, que nous reven diquons devant l'avenir.
IA
Depuis plus de quarante siècles, l'effort de*, grands esprits parvenus à la liberté a été de faire jouir leurs frères de ce bienfait, d'affranchir l'humanité, de lui apprendre à voir la réalité d'un œil sans peur et sans erreur, de regarder en soi sans faux orgueil et sans fausse humilité, de connaître ses faiblesses et ses forces pour les diriger, de se voir à sa place dans l'univers ; et sur sa route ils ont fait luire, comme l'étoile des mages, afin de l'éclairer, la lumière de leur pensée ou celle de leur vie.
Leur effort a échoué. Depuis plus de quarante siècles, l'humanité n'a point cessé de rester asservie — je ne dis pas k des maîtres (ils sont de l'ordre de la chair, je n'en parle pas ici; et ces chaînes d'ailleurs se brisent tôt ou tard) — mais aux fantômes de son esprit. Sa servitude est en elle On s'épuise à trancher les liens qui l'enserrent. Elle les renoue aussitôt pour mieux se ligoter. De chaque libérateur elle se fait un maître, et de chaque idéal qui devait l'affranchir elle fabrique aussitôt une idole grossière. L'histoire de l'humanité est l'histoire des idoles et de leurs règnes successifs. Et l'on dirait qu'à mesure que l'humanité vieillit, le pouvoir de l'idole est plus vaste et plus meurtrier.
D'abord, ce furent les divinités de bois, de pierre ou de métal. Celles-là n'étaient pas du moins à l'abri de la hache ou du feu. D'autres vinrent ensuite que rien ne pouvait atteindre, car elles étaient sculptées dans l'esprit invisible ; et toutes aspiraient pourtant au royaume matériel. Pour leur domination, les peuples ont répandu le meilleur de leur sang. Idoles des religions, idoles des patries, idole de la liberté que les armées sans-culottes firent régner sur l'Europe à coups de canon!... Les maîtres ont changé, les esclaves sont les mêmes. Notre siècle a fait connaissance avec deux espèces nouvelles : l'idole de la race, qui, sortie de rêves généreux est devenue dans les laboratoires de savantsà lunettes le Moloch que l'Allemagne de 1870 a lancé contre la France, et que ses adversaires semblent vouloir reprendre contre l'Allemagne d'aujourd'hui; — et la dernière venue, le produit authentique de la science germanique fraternellement unie aux labeurs de l'industrie, du commerce et de la maison Krupp : l'idole de la Kullur, entourée de ses lévites, les penseurs de l'Allemagne.
Le trait commun au culte de toutes les idoles est l'adaptation d'un idéal aux mauvais instincts de l'homme. L'homme cultive les vices qui lui sont profitables; mais il a le besoin <1
légitimer; il ne veut pas les sacrifier : il faut qu'il les idéalise. C'est pourquoi le problème auquel il n'a cessé de travailler, au cours des siècles, a été de mettre d'accord son idéal avec sa médiocrité. 11 y est toujours arrivé. La foule n'y a point de peine ; elle juxtapose l'un à l'autre ses vertus et ses vices, son héroïsme et sa méchanceté. La force de ses passions et le flot rapide des jours qui l'emporte lui font oublier son manque de logique.
Mais l'élite intelligente ne peut se satisfaire à aussi bon compte. Non pas qu'elle soit, comme on le dit, moins passionnée. (C'est une grave erreur. Plus une vie est riche, plus elle offre d'aliment où la passion peut mordre; et l'histoire montre assez le paroxysme effrayant où a atteint parfois celle des grands religieux et des grands révolutionnaires). Mais ces ouvriers de l'esprit aiment l'ouvrage soigné et répugnent à la forme de pensée populaire, qui saute à tout instant des mailles du raisonnement. Il leur faut refaire un tricot plus serré, où instincts et idées, coûte que coûte, s'enroulent en un tissu sans trous. Ils en viennent ainsi à de monstrueux chefs-d'œuvre. Donnez à un intellectuel n'importe quel idéal et n'importe quelle mauvaise passion, il trouvera toujours moyen de les ajuster ensemble. L'amour de Dieu, l'amour des hommes, ont été invoqués pour brûler, tuer, piller. La fraternité de 93 fut sœur de la sainte guillotine. Nousavons vu, de notre temps,
des hommes d'Église chercher, trouver dans l'Évangile la légitimation de la banque ou celie de la guerre. Il n'y a pas un mois qu'un pasteur wurtembergeois établissait que ni Jean- Baptiste, ni Jésus, ni les apôtres n'avaient entendu supprimer le militarisme h Un intellectuel habile est un prestidigitateur de la pensée... Rien dans les mains, rien dans les manches!.. Le glorieux est de faire sortir d'une pensée son contraire, la guerre entre les hommes du Sermon sur la Montagne, ou, comme le professeur Ostwald, du rêve d'un internationalisme intellectuel la dictature militaire du Kaiser. Pour ces Robert-Houdin, ce n'est qu'un jeu d'enfants.
Reprenons, pour le dévoiler, les paroles de ce docteur Ostwald, qui s'est révélé, depuis quelques mois, comme le Baptiste du Messianisme au casque à pointe.
Voici l'idole d'abord, la Kultur (made in Germany) « avec un K majuscule, rectiligne et de quatre pointes, comme un cheval de frise», ainsi que me l'écrit Miguel de Unamuno. Tout autour, les petits dieux, qui sont issus de ses flancs : Kulturstaat, Kulturbund, Kulturimperium...
« Je vais — (c'est le docteur Ostwald qui parle) a — je vais maintenant vous expliquer le
1. Le pasteur évangélique Schronk, dans un article sur l<\ Gueire et le Nouveau Testament, cité avec éloges par M. le pas. teur Gh. Correvon, dans le Journal religieux de Nfeuchâtcl» 14 novembre.
2. Déclarations faites à un rédacteur du journal suédois Dagen
grand secret de V Allemagne. Nous, ou plutôt la race germanique, avons découvert le facteur de l'organisation. Les autres peuples vivent sous le régime de V individualisme, alors que nous sommes sous celui de l'organisation. L'étape de l'organisation est une étape de civilisation plus élevée... »
Il est évident, n'est-ce pas? que comme tels missionnaires qui, pour porter la foi du Christ chez les peuples païens, se font suivre par une escadre et une colonne de débarquement qui installe aussitôt dans le pays idolâtre des comptoirs entourés d'une ceinture de canons, — l'intelligence allemande ne peut sans égoïsme garder ses trésors pour elle : elle est tenu d'en faire profiter l'univers...
« L'Allemagne veut organiser l'Europe, car ? Europe jusqu'ici n'a pas été organisée... Chez nous, tout tend à tirer de chaque individu un maximum de rendement dans le sens qui est le plus favorable pour la société. C'est là pour nous sa forme la plus élevée. »
Admirez cette façon de parler de la « culture » humaine, comme s'il s'agissait d'asperges et d'artichauts! — C'est ce bonheur et ces profits, ce « maximum d3 rendement», cette culture maraîchère, cette liberté des artichauts soumis à un savant forçage, dont le professeur Ostwald entend ne pas priver les autres peuples d'Europe. Et puisqu'ils smt assez peu éclairés pour ne pas s'y prêter avec enthousiame,. .
« . . La guerre les fera participer, sous la forme de cette organisation, à notre civilisation plus élevée. »
Là-dessus, le chimiste-philosophe, qui est aussi politique et stratège à ses heures, brosse à grands traits un tableau des victoires de l'Allemagne et de l'Europe remaniée : États-Unis d'Europe sous la houlette du Kaiser cuirassé ; l'Angleterre écrasée, la France désarmée, la Russie dépecée... (Son collègue Haeckel complète ce riant exposé, en partageant la Belgique, l'Empire Britannique et la France du Nord : — ainsi bavardait Perrette, avant son pot cassé). Ni Haeckel, ni Ostwald ne nous disent (c'est dommage) si leur plan comportait, pour l'établissement de « leur civilisation plus élevée », la ruine des halles d'Ypres, de la bibliothèque de Louvain et de la cathédrale de Reims. Retenons seulement, après toutes ces conquêtes, partages, dévastations, ce mot prodigieux, dont certainement Ostwald n'a pas senti la sinistre bouffonnerie digne d'un Molière:
« Vous savez que je suis un pacifiste... »
Si exaltés que soient les grands pontifes d'un culte, l'expression de leur foi conserve encore une certaine retenue diplomatique, dont ne s'inquiète plus le reste du clergé. Ainsi, des Kulturmenschen. Le zèle des lévites doit plus d'une fois gêner, par sa franchise intempérante, Moïse et A a ron, — Haeckel et Ostwald.
Je ne sais ce qu'ils pensent de l'article de ThomasMann, paru dansle numérode novembre de la Neue Rundschau : « Gedanken imKriegey). Mais je sais bien ce qu'en penseront les intellectuels français : l'Allemagne ne pouvait leur offrir d'arme plus terrible contre elle.
Mann, dans un accès de délire d'orgueil et de fanatisme irrité, s'acharne à parer l'Allemagne des pires accusations qu'on ait portées contre elle. Alors ^u'un Ostwald essaie d'identifier la cause de la Kultur et celle de la civilisation, Mann proclame : « 11 n'y a rien de commun entre elles : la guerre qui se livre est celle de la Kultur (cest-a-dire de l'Allemagne) contre la civilisation »; et poussant la forfanterie d'orgueil jusqu'à la démence, il définit la civilisation par la raison Vernunft, Aufklàrung, la douceur Sanftigung, Sitligung, l'esprit Auflôsung9 Geitf, — et la Kultur par « une organisa" tion spirituelle du monde », qui n'exclut pas « la sauvagerie sanglante. » La Kultur est « la sublimation du Démoniaque » (die Sublimierung des Dâmonischen). Elle est « au-dessus de la morale, de la raison, de la science ».
Et tandis qu'un Ostwald, un Haeckel, ne voient dans le militarisme qu'un instrument, une arme, dont la Kultur se sert pour la victoire, Thomas Mann affirme que la Kultur et le militarisme sont frères, que l'idéal de i'un et l'idéal de l'autre sont une seule et même chose, qu'ils ont le même principe, que leur ennemi est le
même, et que cet ennemi est la paix, cet ennemi est l'esprit. « Ja> der Geist ist zivil> ist bûrger* lich. » Il ose enfin se faire et faire à sa patrie un étendard de ces vers : « La loi est l'ami dei faibles, elle voudrait aplatir le monde; mais la guerre fait surgir la force... »
Dos Gesetz ist der Freund des Schwachen,
Mochte gern die Welt verflachen,
Aber der Krieg lasst die Kraft erscheinen...
Dans cette surenchère criminelle de violence, Thomas Mann lui-même a été dépassé. Ostwald prêchait la victoire de la Kultur, au besoin par la force. Mann démontrait que la Kultur est la force. Il devait se trouver un homme, pour rejeter les derniers voiles de la pudeur et dire : « La force seule. Silence au reste! » — On a lu des extraits de l'article cynique où Maximilian Harden, traitant de pauvres mensonges les efforts éperdus de son gouvernement pour excuser la violation de la neutralité belge, a osé écrire :
« A quoi rime ce tapage?... La force crée pour nous le droit. . . Un puissant s est-il jamais soum is aux folles prétentions, à la sentence d'une bande de faibles?...»
Quel symptôme de la démence où l'orgueil et la lutte ont jeté l'intelligence allemande, et de l'anarchie morale de cet Empire, dont {'organisation n'est imposante qu'aux yeux de ceux qui ne vont pas plus loin que la façade! Car qui ne
voit la faiblesse d'un gouvernement qui bâillonne sa presse socialiste et qui tolère un démenti aussi insultant? Et qui ne voit surtout que de telles paroles diffament l'Allemagne pour des siècles, devant l'univers?... Ces pauvres intellectuels s'imaginent qu'avec leur étalage de Nietzschéisme et de Bismarckisme forcenés ils font de l'héroïsme et en imposent au monde! Ils ne font que le révolter. Ils veulent qu'on les croie ! On ne les croit que trop. On ne demande qu'à les croire. Et l'Allemagne tout entière sera rendue responsable du délire de quelques écrivains. L'Allemagne n'aura pas eu d'ennemis plus funestes que ses intellectuels.
Je n'y mets pas de parti pris. Je ne suis pas fier non plus des intellectuels français. L'idole de la race, ou de la civilisation, ou de la latinité, dont ils font tant abus, ne me satisfait pas. Je n'aime aucune idole, — même celle de l'humanité. Du moins, celles que servent les miens offrent moins de dangers; elles ne sont pas agressives; et d'ailleurs, il subsiste même chez les plus exaltés de nos intellectuels un fond de sens commun qui leur vient du terroir et dont ceux d'Allemagne dont je viens de parler semblent avoir perdu jusqu'aux dernières gouttes. Mais il faut bien le dire, ni d'un côté
ni de l'autre, ils n'ont fait grand honneur à l'intelligence, ils n'ont pas su la défendre contre ies souffles de violence et de folie. Une grande parole d'Einerson s'applique à leur déroute :
« Nothing is more rare in any man than an act of his oum. »
(« Rien n'est plus rare dans un homme qu'un acte qui vient de lui, en propre. »)
Leurs actes et leurs écrits leur sont venus des autres, du dehors, de l'opinion publique aveugle et menaçante. Je ne veux pas faire tort à ceux qui ont dû se taire, soit qu'ils fussent à l'armée, soit que la censure qui règne dans les pays en guerre leur ait imposé silence. Mais la faiblesse inouïe avec laquelle les chefs de la pensée ont partout abdiqué devant la folie collective, a bien prouvé qu'ils n'étaient pas des caractères.
Certains passages de mes livres, un peu paradoxaux, m'ont fait accuser parfois d'être un antiintellectuel : ce qui serait absurde pour qui a, comme nous, donné sa vie au culte de la pensée. Mais il est vrai que l'intellectualisme m'a paru trop souvent une caricature de la pensée, une pensée mutilée, déformée, pétrifiée, impuissante non seulement à dominer lo spectacle de la vie, mais même à le comprendre ; et les événements d'aujourd'hui m'ont donné plus raison que je ne l'eusse souhaité. L'intellectuel vit trop dans le royaume des ombres, dans le royaume des idées. Les idées n'ont aucune
existence par elles-mêmes, mais par les expériences ou par les espérances qui peuvent les remplir : ce sont des résumés ou bien des hypothèses, des cadres pour ce qui fut ou pour ce qui sera, des formules commodes, des formules nécessaires; on ne peut s'en passer pour vivre et pour agir. Mais le mal est qu'on en fait des réalités opprimantes; et nul n'y contribue autant que l'intellectuel, qui en use par métier, et qui, par déformation professionnelle, est toujours tenté de leur subordonner les choses réelles. Que vienne, par surcroît, une passion collective qui achève de l'aveugler, elle se coule dans l'idée qui peut le mieux la servir, elle lui transfuse son sang; et l'autre la magnifie. Et rien ne subsiste plus dans l'homme qu'un fantôme de son esprit, où sont associés le délire de son cœur et celui de sa pensée. De là que les intellectuels, dans la crise actuelle, non seulement aient été plus que d'autres livrés à la contagion guerrière, mais qu'iis aient contribué prodigieusement à la répandre. J'ajoute (c'est leur punition) qu'ils en restent plus longtemps victimes : car tandis que les simples gens, soumis à l'épreuve incessante de l'action journalière et de leurs expériences, se modifient avec elles et le font sans remords, les intellectuels se trouvent liés dans le filet dd leur esprit, et chacun de leurs écrits leur est un lien de plus. Aussi, quand déjà nous voyons les soldats de toutes les armées, en qui se fond
de jour en jour l'Acre fumée de la haine et qui^ d'une tranchée à l'autre, fraternisent, les écrivains redoublent d'arguments furieux. Prophétisons sans peine qu'alors qu'entre les peuples sera éteint le souvenir de cette guerre insensée, ses rancunes couveront encore dans le cœur des hommes de pensée...
Qui brisera les idoles ? Qui ouvrira les yeux à leurs sectateurs fanatiques ? Qui leur fera comprendre qu'aucun Dieu de leur esprit, religieux ou laïque, n'a le droit de s'imposer par la force aux autres hommes, même s'il semble le meilleur, ni de les mépriser? En admettant que votre Kultur fasse pousser sous votre engrais germanique la plante humaine plus grasse, plus abondante, qui vous donne le droit d'en être les jardiniers ? Cultivez votre jardin, nous cultivons le nôtre. 11 est une fleur sacrée, pour laquelle je donnerais tous les produits de votre flore domestiquée : c'est la violette sauvage de la liberté. Vous ne vous en souciez pas, vous la foulez aux pieds. Maïs elle ne mourra point, elle durera plus longtemps que vos chefs-d'œuvre de casernes et de serres; elle ne craint point la bise, elle a affronté d'autres tempêtes que celle d'aujourd'hui ; elle pousse sous les ronces et sous les feuilles mortes... Intellectuels d'Allemagne, intellectuels de France, labourez et semez les champs de votre esprit; mais respectez celui des autres. Avant d'organiser le monde, vous avez
beaucoup à faire d'organiser votre monde intérieur. Tâchez, s'il est possible, d'oublier ud instant vos idées et voyez-vous vous-mêmes ) Et surtout, voyez-nous ! Champions delà Kultur et de la civilisation, de la race germanique et de la latinité, ennemis, amis, regardons-nous dans les yeux... Mon frère, n'y vois-tu pas un cœur semblable au tien, et les mêmes souffrances et les mêmes espérances, et le même égoïsme et le même héroïsme, et ce pouvoir de rêve qui refait constamment sa toile d'araignée? Vois-tu pas que tu es moi? disait le vieil Hugo à un de ses ennemis....
Le vrai intellectuel, le vrai intelligent, est celui qui ne fait pas de soi et de son idéal, le centre de l'univers, mais qui, regardant autour, voit, comme dans le ciel le flot de la Voie Lactée, les milliers de petites flammes qui coulent avec la sienne, et qui ne cherche ni à les absorber, ni à leur imposer sa route, mais à se pénétrer religieusement de leur nécessité à toutes et de la source commune du feu qui les alimente. L'intelligence de la pensée n'est rien sans celle du cœur. Et elle n'est rien non plus sans le bon sens et l'esprit, — le bon sens, qui montre à chaque peuple, à chaque être son rang dans l'univers, — l'esprit, qui est le juge de la raison hallucinée, le soldat qui, derrière son chaj? au Capitole, rappelle à César triomphant qu'il est chauve.
Journal de Genève, 4 décembre 1914.