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dans le discours prononcé sur sa tombe, au nom de l'Internationale ouvrière1. Il n'y a aucun doute qu'après avoir combattu la guerre jusqu'à ce que tout espoir fût perdu de l'empêcher, il ne se serait incliné loyalement devant le devoir commun de la défense nationale et qu'il n'y aurait pris part, de toute son énergie Il l'avait proclamé, au congrès de Stuttgart (1907), en plein accord sur ce point avec Vandervelde et Bebel : « Si une nation, disait-il, en quelque circonstance que ce fût, renonçait d'avance à se défendre, elle ferait le jeu des gouvernements de violence, de barbarie et de réaction... L'unité humaine se réaliserait dans la servitude, si elle résultait de V absorption des nations vaincues par une nation dominatrice. » Et, de retour àParis, rendant compte du congrès aux socialistes français (7 septembre 1907, au Tivoli Vaux-Hall), il leur imposait comme un double devoir, la guerre à la guerre, tant qu'elle n'est qu'une menace encore, à l'horizon, et, à l'heure de la crise, la guerre pour la défense de l'indépendance nationale. Ce grand Européen était un grand Français. s. — Mais
1. « Nous sommes, à travers le monde, dix millions d'ouvriers organisés, pour lesquels le nom de Jaurès incarnait l'aspiration la plus noble et la plus complète... Je me rappelle ce qu'il fut pour les ouvriers des autres pays. Je vois encore les délégués étrangers attendre qu'il eût parlé pour fixer leur opinion décisive; et même quand ils n'étaient pas d'accord avec lui, ils aimaient à se rapprocher de sa conception... Il était plus que la Parole. Il était la Conscience... »
2. Qui a, parlé plusnob lenient que lui de la France éternelle, «da vraie France, qui n'est pas résumée dans une énoqueet d»as
il est sûr aussi que le devoir patriotique, accompli fermement, ne l'eût pas empêché de maintenir son idéal humain, et de guetter, en veilleur vigilant, toute occasion de rétablir l'unité déchirée. Certes, il n'eût jamais laissé aller le vaisseau du socialisme à la dérive, comme ses débiles successeurs.
Il a disparu. Mais comme lessplendideslueurs qui suivent le coucher du soleil, rayonnent au-dessus de l'Europe sanglante d'où monte le crépuscule, les reflets de son lumineux génie, sa bonté dans l'âpre lutte, son optimisme indestructible dansles désastres mêmes.
Une page de lui, — page immortelle, qu'on ne peut lire sans émotion, — représente le bon Alcide, Héraklès après ses travaux, se reposant sur la terre maternelle :
(a II y a des heures, dit-il, où nous éprouvons à fouler la terre une joie tranquille et profonde,
un jour, ni dans le jour d'il y a des siècles, ni dans le jour d'hier, mais la France tout entière, dans la succession de ses jours, de ses nuits, de ses aurores, de ses crépuscules, de ses montées, de ses chutes, et qui, à travers tontes ces ombres mêlées, toutes ces lumières incomplètes et toutes ces vicissitudes, s'en va vers uue pleine clarté qu'elle n'a pas encore atteinte, mais dont le pressentiment est dans sa pensée I •(I910v Voir le tableau magistral qu'il fait de l'histoire française, et son magnifique éloge de la France, dans la conférence de 1905 qu'il fut empêché de prononcer à Berlin et que lut 4 sa place Hubert Fischer.
comme la terre elle-même... Que de fois, en cheminant dans les sentiers, à travers champs, je me suis dit tout à coup que c'était la terre que je foulais, que fêtais à elle, qu'elle était à moi; et, sans y songer, je ralentissais le pas, parce que ce n'était point la peine de se hâter à sa surface, parce qu'à chaque pas je la sentais et je la possédais tout entière, et que mon âme, si je puis dire, marchait en profondeur. Que de fois aussi, couché au revers d'un fossé, tourné au déclin du jour vers l'Orient d'un bleu doux, je songeais tout à coup que la terre voyageait, que, fuyant la fatigue du jour et les horizons limités du soleil, elle allait, d'un élan prodigieux, vers la nuit sereine et les horizons illimités, et quelle m'y portait avec elle', et je sentais dans ma chair, aussi bien que dans mon âme, et dans la terre même comme dans ma chair, le frisson de cette course, et je trouvais une douceur étrange à ces espaces bleus qui s'ouvraient devant nous sans un froissement, sans un pli, sans un murmure. Oh! combien est plus profonde et plus poignante cette amitié de notre chair et de la terre que l'amitié errante et vague de notre regard et du ciel constellé! Et comme la nuit étoilée serait moins belle à nos yeux, si nous ne nous sentions pas en même temps liés à la lierre!...»
Il est rentré dans la terre, — cette terre qui était à lui, cette terre à qui il était. Ils ont repris possession l'un de l'autre. Mais son esprit à
présent la réchauffe et l'humanise. Sous les torrents de sang répandus sur sa tombe germent la vie nouvelle et la paix de demain. La pensée de Jaurès aimait à répéter, avec le vieil Heraclite, que rien ne peut interrompre le flot continu des choses et que « la paix n'est qu'une forme,un aspect de la guerre,la guerre n'est qu'une forme, un aspect de la paix, et ce qui est lutte aujourd'hui est le commencement de la réconci- 'iation de demain. »
journal de Ueneue, 2 août 1&15.