INTRODUCTION
Un grand peuple assailli par la guerre n'a pas seulement ses frontières à défendre : il a aussi sa raison. Il lui faut la sauver des hallucinations, des injustices, des sottises, que le fléau déchaîne. A chacun son office : aux armées, de garder le sol de la patrie. Aux hommes dépensée, de défendre sa pensée. S'ils la mettent au service des passions de leur peuple, il se peut qu'ils en soient d'utiles instruments; mais ils risquent de ahir V esprit, qui n'est pas la moindre part du patrimoine de ce peuple. Un jour, l'histoire fera le compte de chacune des nations en guerre; elle pèsera leur somme d'erreurs, de mensonges et de folies haineuses. Tâchons que devant elle la nôtre soit légère /
On apprend à T enfant l'Évangile de Jésus l Vidéal chrétien. Tout, dans V éducation qu'il reçoit à l'école, est fait pour stimuler en lui la compréhension intellectuelle de la grande famille humaine. L'enseignement classique lui fait voir, par delà les différences de races, les racines etr tronc communs de notre civilisation. L'art lui fait aimer les sources profondes du génie des peuple. La science lui impose la foi dans l'unité de la raison. Le grand mouvement social qui
renouvelle le monde lui montre autour de lui l'effort organisé des classes travailleuses pour s'unir en des espoirs et des luttes qui brisent les barrières des nations. Les plus lumineux génies de la terre chantent, comme Walt Whitman et Tolstoï, la fraternité universelle dans la joie ou la souffrance, ou, comme nos esprits latins, percent de leur critique les préjugés de haine et d'ignorance qui séparent les individus et les peuples.
Comme tous les hommes de mon temps, j'ai été nourri de ces pensées; j'ai tâché, à mon tour, d'en partager le pain de vie avec mes frères plus jeunes ou moins fortunés. Quand la guerre est venue, je ri ai pas cru devoir les renier, parce que ï heure était arrivée de les mettre à V épreuve. J'ai été outragé. Je savais que je le serais et j'allais au devant. Mais je ne savais point que je serais outragé, sans même être entendu. Pendant plusieurs mois, personne en France n'a pu connaître mes écrits que par des lambeaux de phrases artificieusement découpés, déformés par mes ennemis. C'est une grande lâcheté. Elle a duré vresque un an. Si quelques journaux socialistes ou syndicalistes réussirent, çà et là, à faire passer quelques fragments*, ce n'est qu'au mois de juin 1 gi5 que, pour la première fois, mon principal article, celui qui était Vobjet des pires accusations, — Au-dessus de la Mêlée, — datant de
1. Un seul article, les Idoles, put, je crois, être publiée» entier dans la Bataille Syndicaliste.