Epilogue
Au moment de quitter la claire boutique, où il venait de consommer un thé chinois, Hugues Pradelle passa devant une jeune fenrnie en deuil, qui grignotait des muffins. Il s'arrêta soudain et parut peser ses décisions dans une invisible balance. Il se dirigea mollement vers la porte, puis revint soudain sur ses pas et se présenta devant l'isolée. Celle-ci leva la tête et rougit :
— Hugues I s'écria-t-elle.
— Me permettez-vous de m'asseoir^un moment avec vous?
' Sans répondre, elle recula sa chaise et il posa maladroitement son chapeau sur l'étagère de la table.
— Je VOUS demande pardon de ne pas vous avoir écrit, il y a cinq ans, dit-il.
Mais j'avais quitté votre frère dans des circonstances si absurdes que je ne savais que vous dire... J'ai pourtant bien pensé à vous, — et à lui aussi ! Je l'ai tant aimé dans ma jeunesse !
— Je supposais bien, en effet, dit simplement Constance, que vous ne pouvi^ez pas l'oublier ainsi. Il a parlé de vous jusqu'à la fin. Il vous regrettait toujours.
— Je... Je crois que je me suis conduit d'une manière idiote avec lui, — mais j'étais si enfant 1.,. Vous êtes à Lausanne pour longtemps?
— J'ai l'intention d'y faire un assez long séjour. Et vous?
— Oh ! moi, je dois repartir demain.
J'ai accompagné à Ouchy un acM malade.
Mes gosses m'attendent...
11 dit qu'il en avait deux : une fille et un garçon.
— Et votre femme va bien? demanda Mlle Vautier.
Pradelle rougit vivement :
— Vous ne savez donc pas? J'ai divorcé.,.
Elle s'excusa, elle ignorait en efiet tout de lui depuis son mariage.
— J'ai fait une grande erreur en épousant Enrnia Berge vin, dit-il. Mais, hélas t on ignore tout de la personne à qui l'on se marie.
Constance, gênée, changea de conversation. Elle évoqua des souvenirs riants ou mâancoliques de leur conunune existence espagnole. Ils semblai^it frapper Pradelle d'ime sorte d'accablement.
T— Ah ! si nia vie était à refaire t gémit-il, plusieurs fois.
A la fin, n'y tenant plus, il s'écria avec violence :
— Dites, Constance, qu'avez-vous pensé de moi? Comment m'avez- vous jugé ?
— Je préfère ne pas revenir là-dessus.
— Comment ai-je pu être aussi aveugle? s'écria-t-il, avec égarement. Vous
étiez si simple, si pure, si bonne ! Et au lieu de vous épouser, je me suis laissé capter par la nature la plus artificieuse du monde, une toquée qui n'aimait que les intrigues et les situations anormales.
Rien de tout cela ne serait arrivé, si je n'avais pas fait la sottise de la prendre pour confidente, à mon premier retour de Grenade !
— C'est elle, je pense, s'écria Constance, soudain illuminée, qui vous a poussé à exiger de moi une réponse immédiate et qui a provoqué ainsi notre rupture?
— Il a dû se passer en effet quelque chose de cet ordre. Je ne m'en suis pas rendu compte alors. Mais depuis elle m'a joué tant de comédies...
— Pourtant vous l'avez aimée?...
— En suis-je sûr? J'étais jeune, j'aimais l'amour, j'avais besoin de bonheur, et il me le fallait tout de suite, comme à un enfant gâté, de réaliser son caprice. Je ne savais pas que rien ne s'obtient que
par le temps et la patience, et surtout le bonheur...
jjue Vautier appela la servante et régla son addition, puis, elle dit à Hugues qu'elle habitait Ouchy et lui demanda s'il voulait raccompagner jusqu'à sa porte.
Us quittèrent la boutique de Grief&iegger et descendirent la rue de Bourg. Le ciel de juin, tout bleu, luisait très haut, avec. une douceur aimable. Tout respirait un abandon heureux à la vie, une familiarité un peu comique. Sur la place Saint-François, les ombrelles repliées des victorias avaient l'air de grands échassiers qui surveillent un étang. Des pigeons peints s'envolèrent, et l'on vit passer dans le soleil leurs ailes orangées, leurs ailes vertes, leurs ailes bleues.
— Ce n'était donc pas seulement votre rancune contre Ai mand, reprit M"® Vautier, qui vous poussait à me le faire quitter. Vous réclamiez de moi une clause inacceptable afin de reprendre votre liberté?
, — Je ne savais pas bien moi-même ce
que je voulais en ce moment. Je n'étais plus qu'un instrument entre les mains d'Emma.
Constance songeait avec une douloureuse pitié aux remords qui avaient empoisonné les derniers jours de Vautier. 4 Dire qu'il se croyait responsable de mon isolement, songeait-elle. Et Hugues luimême ne rétait pas ! » Comme elle avait saisi le dernier chaînon, elle ne voyait pas ceux qui l'avaient précédé.
Elle n'aimait plus Pradelle, mais il lui plaisait encore. Pourquoi n'avait-elle pas eu la force de le vouloir, même contre Armand? Il eût accepté forcément à la longue une situation imposée, et Pradelle eût perdu de son intransigeance.
Alors elle évoqua les hautes chimères bien armées, qui lui avaient fermé le palais du dieu : Honneur, Fidélité, Sacrifice de soi, les beaux monstres au noble visage, sortis de son cerveau, à l'appel de la conscience héréditaire. Mais elle ne les reconnut pas : elle avait, lui semblait-
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il maintenant, doté de noms romantiques sa peur de Tefïort/ sa crainte de soutenir une longue lutte contre Armand, sa faiblesse d'âme. Invitée à choisir entre le Bonheur et le Malheur, son choix s'était porté sur celui-ci, parce qu'il était le plus facile à atteindre, le plus immédiat.
Ainsi donc, pendant des années, elle avait glorifié sa lâcheté en lui donnant le beau nom de Vertu !
« Je n'aurai même plus ce secours, qui est dans l'orgueil d'une bonne action »^ pensa-t-elle, avec amertume.
— Je vois bien, fit Hugues, que je me suis conduit stupidement.
< Et moi aussi », songea Constance ; mais elle se garda bien de le dire.
— Nous sommes seuls, maintenant, <:ontinua-t-il, et bien misérables, je pense ! ^ue faites-vous de votre vie. Constance?
— Je voyage.
— Ne pensez- vous pas à vous marier ?
— Je n'ai plus assez de foi dans le bonheur pour le faire. Et puis, ajouta-
t-elle, pour tirer vengeance de son ancien amoureux, quand on a vécu avec un homme aussi admirable en toute chose, aussi intelligent qu'Armand, qui voulezvous que j'épouse? Maintenant surtout <iu'il n'est plus là, je vois mieux de combien il dépassait les autres honunes.
Brusquement, au bas de la rue qu'ils suivaient, les arbres serrés s'écartèrent, et le lac apparut si pâle qu'il semblait lointain, même à ceux qui s'approchaient de ses berges.
— Vous avez raison. Constance. Vautier a été une des plus grandes figures de notre temps. Moi aussi, je m'en rends compte aujourd'hui. Hélas 1 la jeunesse n'est qu'une course absurde à l'indépendance ! On gaspille ce qu'on a de meilleur dans l'espoir de se grandir par les démolitions ! Vautier avait raison en me jugeant sévèrement. Lui, au moins, il laisse derrière lui une belle œuvre ; moi, je n'ai rien fait. Il avait très bien compris
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que mes goûts littéraires, mon horreur de la vraie poésie, ne cachai^it qae ma W paresse et ma sensualité ; et ce même instinct m'a conduit à épouser par impatience une femme qui m'a fait le plus de mal possible. Je haïssais Armand, au fond, de ne pouvoir rimiter dans l'austérité de son efiort, et je voulais qu'il eût tort... Vous voyez. Constance, que j'ai changé d'avis, acheva-t-il, avec un pauvre sourire.
Ils se trouvaient devant le port d'Ouchy. Le lac, tranquille, ne poussait vers les rives ses vagues dormantes que pour avoir l'air de jouer un rôle dans le paysage. Quelques barques s'abandonnaient à elles, sans prétention, ni nostalgie, et leur vue n'excitait en rien l'imagination ; on savait si bien qu'elles n'allaient nulle part !
Constance regarda PradeUe, avec pitié ; alors, il eut honte de s'être humilié à ce point, et il lui dit : -
— J'ai heureusement de grands pro-
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jets. Je pense qu'à un certain âge, il faut cesser de prendre plaisir à ses propres affaires et consacrer son activité aux choses publiques. Je fais les éditoriaux de V Epoque, et je crois que je me présenterai aux prochaines élections législatives. Du moins, mes amis me pressent ' de solliciter un siège..,
— Vous avez raison, dit-elle. Il faut faire quelque chose, de sa vie...
— Ah I Constance, quel mauvais génie nous a empêchés d'être heureux ! Nous étions si bien faits Tun pour l'autre !
Vous souvenez-vous de ce soir si beau, où je vous ai dit que je vous aimais, sur .
cette terrasse, au-dessus de la ville? Qui m'aurait prédit alors que tout ce bon- | heur fondrait sous mes doigts sans que j je pusse jamais y toucher? Au fond, qu'y 1 a-t-il eu exactement entre nous qui nous j l'ait défendu? J'ai de la peine à le com- ' ' \ prendre ! j
— Ne nous attendrissons pas, c'est j inutile, répondit Constance, en retirant !
doucement sa main, que Pradelle venait de prendre dans les siennes.
— Ne regrettez- vous rien? dit-il, comme s'il espérait trouver un certain plaisir dans cette constatation.
Elle ne voulut pas l'avouer, bien que son cœur fût douloureusement ému. Elle le regarda ; fripé, bouffi, il n'avait plus grand'chose de son joli visage, mais il montrait toujours un regard langoureusement sentimental et ce menton fuyant.
4 Toujours le même, pensa-t-elle, avec un secret mépris. Il est à qui voudra le prendre, mais celle qui le prendra ne le retiendra pas longtemps 1 »
Il la considérait aussi ; sans précisément vieillir, elle avait une physionomie différente. La couleur ivoirine de son teint s'accentuait ; ses traits se creusaient, son front bombait, ses yeux, plus doux, semblaient plus las. Il la compara en pensée à une vierge gothique, belle de quelque chose qui n'est pas la beauté.
Des nuages moutonnaient au flanc des
nîontagnes, ronds et pressés comme des flocons ; c'était une sorte de neige, qui s'élevait du lac et gagnait peu à peu les cimes ; on apercevait, entre leurs interstices, des fermes rocheuses sans opacité, Tombre légère des pentes, des vallonnements pleins d'écume,
— Il me faut rentrer, dit-dle, en se dirigeant vers l'hôtel.
Il l'accompagna jusqu'à la porte.
— J'ai relu l'autre soir, fit-il, tout à coup, quelques poèmes d'Armand : la Mort de Moïse, entre autres. Il a eu des divinations qui touchaient au génie.
— Oui, répondit Constance.
Et comme si elle estimait que Pradelle n'était plus même digne de juger son frère, elle l'interrompit :
— Et Bergevin?
— Je suis brouillé avec lui. Il est courriériste dramatique au Don Quichatte, il me déteste autant que je le déteste.
Elle lui tendit la main :
— Eh bien, adieu, Hugaes l Bonne chance !
— Constance, ne vous reverrai- je jamais?
— Nous nous rencontrerons peut-être encore, ici ou là.
£lle ne le désirait aucunement, mais si le hasard mettait de nouveau Hugues Pradelle en sa présence, elle le reverrait, sans ennui et peut-être même sans regrets.