‹ Au foyer de mon presbytère [microforme]Chapitre 24 sur 66 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

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— memes,

Tu dors, et tu dors dur : trois longs mois sans m'écrire | Oh ! si je pouvais faire un miracle pour rire | Dût le public lettré crier avec raison,

Je te rendraïs, mon cher..,., muet comme un poisson. Citoyen, je badine : au moment où je cède

Au désir de gronder qui malgré moi m'obsède,

Je vois qui me désarme un fantôme enchanteur

Dont l'aspect radieux calme un peu mon humeur :

A travers les vergers de son riche domaine,

Dans un joli château qui domine la plaine,

Près de l’é église, au fond de ce royal bosquet

D'érables, de sapins, de frènes—frais bouquet Qu’Arthabaska, je crois, dans sa mise coquette,

Porte à son front joyeux comme une verte aigrette,

Je vois l'ami Poisson, regestrateur actif,

Du matin jusqu'au soir à ses bureaux captif,

Fier par là de garder à sa chère famille

Un sort toujours doré, l'éclat dont elle brille.

Dans tes registres noirs perdu comme un mineur,

Tu m'apparaïis souffrant, mais toujours même humeur, Toujours calme et joyeux, la lèvre illuminée

D'un bon mot qui demande à prendre sa volée.

Sainte apparition ! Comment ne pas alors Expier mon courroux par de tendres remords !

| Saint-Fulgence 79

een

Tu voudrais être au fait du pays que j'habite : Parlons-en : ce sera sur le ton d’un ermite.

Entre Chicoutimi, bourg vivant, populeux,

Et la ‘ Baie des Ha ! Ha ! ” qui fait ouvrir les yeux, Après avoir longtemps sillonné les mirages

De ce noir Saguenay sans fond et sans rivages Entre des caps hardis qui surplombent—penchés Par la main de Dieu même au-dessus des nochers,— Le marin aperçoit, dans une anse profonde,

Une église riante assise au bord de l'onde :

Elle s’épanouit sur un large plateau,

Et semble sous son aile abriter le hameau.

Ce hameau florissant, mon cher, c'estSaint-Fulgence ! Si tu crois que ce nom rime avec indigence,

Viers me voir ! et le mot, devenu radieux,

Comme un rare bijou charmera tes beaux yeux | Pour la première fois, transporté comme en rêve, Je foulais, l’autre jour, cette lointeine grève.

Et comme, cher ami, je me sentais alors

Etranger, solitaire, exilé sur ces bords !

Pourtant, j'aime déjà ma nouvelle patrie :

Je sens que désormais, toujours, toute ma vie,

Ce coin de l'univers, dont je fus le pasteur,

Sera cher à mes yeux, sera cher à mon cœur.

Ici, plus tard, ici j'aurai laissé peut-être

Mes meilleurs souvenirs de pasteur et de prêtre, Pourquoi ? parce qu'ici, pour la première fois,

En présence du ciel, dans le calme des bois,

J'aurai, vu de Dieu seul, goûté la joie extrême

en

De paître les brebis que racheta Dieu même, Ici, loin des parents, loin du seuil enchanteur Dont le seul souvenir est un arôme au cœur ; Loin des centres connus où le désir de plaire Peut flétrir malgré soi les fruits du ministère, Mais au milieu d’un peuple intelligent, joyeux, Qui marche dans l'exil en regardant les cieux. D'ailleurs, comme ici-bas Dieu veut que l'âme humaine S'attache par la joie et surtout par la peine,

Dans mor âme, gravé pour les jours à venir,

Je sens que j'ai déjà plus d’un cher souvenir ; J'arrive, et cependant j'ai déjà dans sa bière

Vu dormir plus d’un mort et béni plus d'un frère. Puis d’autres sont venus, du ciel même exilés :

Sur leur front de proscrits, mes regards consolés Ont vu couler cette eau qui fait que dans ses langes Ur enfant d'ici-bas devient l'égal des anges.

Puis, ô bonheur profond ! j'ai vite rencontré

Tous mes chers paroissiens au tribunal sacré : Comme un hôte joyeux qui verse à coupe rase, Dans leur cœur repentant, dans leur âme en extase, J'ai versé, tout ému, cette paix qu'ici-bas

L'insensé loin de Dieu cherche et ne trouve pas...

Saint-Fulgence 8r

rep ma on à

J'aime donc, cher ami, ma paroisse nouvelle,

| Et d'ailleurs, Pourquoi pas ? Elle est bonne, elle est belle | À Pourquoi ne pas chérir ce paisible hameau ?

La main de Dieu l'a fait : peut-il n'être pas beau ? Je l’aime quand, l'hiver, ses forêts sur leurs branches Portent la blanche neige avec les perdrix blanches :

L'été je l'aime encor : je l'aime quand, le soir, Vers le ciel qui rayonne ou le ciel sombre et noir, Montent ces mille voix des bois et de la plage Qui remplissent les airs d’un solennel ramage, Chants d'oiseaux, chant confus des blés encore en fleurs, Chant mâle et consolé des rudes laboureurs !

On le sent, malgré soi, dans son Âme attendrie, — C’est le chant d’un hameau qui travaille et qui prie ! J'aime ses lacs d'azur, et sa grande forêt Où le fusil toujours a du gibier tout prêt ; J'aime ses rocs géants, et j'aime ses falaises Où dans la verte mousse étincellent les fraises : J'aime tous ses rochers que la charrue en vain Voudrait fouiller, meurtrir, avec son nez d'airain,

Et sur le flanc desquels l’aimable Providence

Fait müûrir les bluets que cueille l’indigence.

Le royal Saguenay forme ici tout devant

Une profonde baie où viennent en chantant Se baigner les canards, les pleuviers, les sarcelles !

De ma fenêtre, ici, j'entends battre des ailes jé Ce gibier que pariois je vise et qui souvent 3 N'en folâtre que mieux les deux ailes au vent. À droite, à gauche, au loin, sans que Pourquoi l'on sache,

L'incivil Saguenay se recourbe et se cache :

Sur les bords d'un grand lac on se croirait plutôt. Mais voilà qu’une voile aux yeux paraît bientôt,

Et, comme par miracle, émerge de derrière

Quelque gros mamelon, quelque montagne altière : Vite, l'illusion s'envole : un blanc vapeur

Finirait au besoin par dissiper l’erreur.

Et s’il faut que ma plume à tes yeux tout décrive,

En face, mais plus loin, là-bas sur l’autre rive,

Un rideau gracieux de collines sans nom,

De ce côté d’abord ferme net l'horizon.

Puis je tourne la tête, et je vois en arrière

Une autre draperie et plus belle et plus fière : Chaïînon des ‘‘ Monts ”’ lointains dans ia brume noyé : Sur ces piliers d'azur le ciel semble appuyé :

Horizon de mystère où doit finir le monde !

Pour nous tirer d'erreur, que le chasseur réponde : Le chasseur dira : Là commence le Grand Nord, Qu'’habitent l’orignai et l'ours et le castor. Cet horizon hardi, superbement sauvage, Forme le fond lointain de ce grand paysage.

——————— tent ttes

Saint-Fulgence

Pourtant ! je me rappelle encor mon premier soir : Les montagnes, les flots, c'était splendide à voir, Ermite s’il en fût, tout seul À ma fenêtre,

Je ne m'étais senti jamais plus seul peut-être ! Tous ces beaux horizons, je ne les goûtais pas : Le cœur noyé d’ennui, je leur disais tout bas :

‘ Avec votre air rêveur, et vos lointains magiques, Vos aspects solennels, muets, mélancoliques, Splendides horizons, vous m'écrasez, vraiment { ” Aujourd’hui, cher ami, tout a changé pourtant ; J'admire ! et ce pays, coupé de precipices,

Mon cœur apprivoisé le chante avec délices,

Les premiers .jours, pensif, je me disais parfois : Par-dessus ces rochers couronnés de grands bois, Barrières devant qui l'aigle Jui-même hésite, | Un pauvre souvenir me fera-t-il visite ?

Dans cette solitude, enveloppé d’oubli,

Comme me voilà bien vraiment enseveli !

O Dieu des gais soleils ! dans cette grande tombe, Oh ! faites qu’à l'ennui jamais je ne succombe ! Maintenant je me dis, résigné, mais confus,

De ces ennuis d'enfant que je ne commets plus : Qui sait si l'âme, au fond d’un semblable ermitage, Ne sent pas le besoin d'aimer Dieu davantage ? Qui sait si du bonheur l’infaillible secret

N'est pas tout bonnement de vivre où Dieu nous met ? Quand Monseigneur l'automne à ses prêtres partage Cette vigne de Dieu que le démon ravage,

Quand sa main paternelle aux yeux de ses enfants

84 Au foyer de non presbytère

Tourne le gobelet plein de sorts différents, Tout prêtre avec amour accueille sa parole.

S'il va loin, une chose entre autres le console. Sur quelques bords lointains que ses jours soient jetés, A ce tirage il sait que Dieu pipe les dés !

Ï1 sait que le bonheur comme les fleurs abonde,

Que Dieu, Père prodigue, en a semé le monde !

Et d’ailleurs, pour sauver l’âme d’un seul mortel,

Vois ! chaque ange gardien laisse bien, lui, le ciel, Radieux d'exercer son humble ministère

Dans ce pays lointain qu'on appelle ‘‘]a terre ! ”

Et moi, si je vieillis fidèle à mon devoir,

Dans mon cœur d’exilé je puis nourrir l'espoir

De sécher plus de pleurs et de sauver plus d’Âmes

Ni. Qu'un ange gardien même, aux ailes tout de flammes ! | ‘4h Et j'oserais me croire un peu mal partagé !

{ D'un pareil sentiment Dieu serait outragé.

Mon Dieu, je suis joyeux : dans l'ombre et le silence, Ma bouche avec bonheur bénit ta Providence !

Saint-Fulgence 85 ——— no

Poisson ! Mon ermitage est-il assez vermeil ?

Eh ! bien, non ! il lui manque un rayon de soleil :

1 manque à mon séjour la joyeuse visite

De ce poëte exquis, de cet ami d'élite,

Dont le commerce aimé nous révèle si bien

La beauté de ces mots ‘—gentilhomme, et chrétien ! Songe ! si tous ces vers, avec qui je désire

T'attirer dans la baie où mon clocher se mire,

Ne me suffisent pas pour prendre un seul £ossson,

À quoi sert, franchement, d’appâter l’hamecçon ?

Saint-Fulgence, 1876.

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