PORT DE BATOUM
Indépendamment des ennuis de douane, qui ont cependant leur 1mportance, les voyageurs se rendant en Perse, à moins de tenir à prendre la voie la plus rapide de Téhéran par la Caspienne, ont tout intérêt à s'arrêter à Trébizonde et à y organiser leur caravane pour s’aventurer dans l’intérieur. Ils débarquent directement dans un port où ils trouvent plus facilement à s'organiser que dans une ville de Perse qu’ils n’atteimdraient qu'après plusieurs jours de trajet dans une mauvaise troïka russe, où tout leur équipement serait abîmé par la trépidation d’une voiture sans ressorts.
La ligne du chemin de fer suit un parcours assez joli le long de la
mer pendant une heure environ. Le paysage n’offre ensuite rien de cu-
oés ; ils sont très longs et construits
Le
rieux. Les wagons sont bien aména dans le genre américain, l’intérieur est divisé en compartiments de quatre personnes ; des buffets bien garnis sont échelonnés de quatre heures en quatre heures et nous dispensent du soin d’emporter des provisions. La ligne va jusqu’à Bakou et traverse le Caucase, de la mer Noire à la mer Caspienne ; le trajet est de plus de huit cents kilomètres. Ce trajet, qui est plus long que celui de Paris à Marseille, semble insignifiant en comparaison des immenses étendues qu’on est à chaque instant forcé de parcourir en Russie.
Quand nous passons à Gori, il est déjà tard. Les femmes de ce pays ont une grande réputation de beauté ; on prétend que les messagers du Prophète, envoyés par toute la terre pour lui chercher les plus Jolies femmes, s’étaient donné rendez-vous à Tiflis. Ils se préparaient à rentrer en Arabie avec leur cargaison, et s'étaient déjà mis en route, lorsqu'ils apprirent la mort du Prophète. Ils abandonnèrent alors toutes ces femmes (les Houris), qui se répandirent dans le pays qu’on aurait désigné de leur nom ( Gori) ‘.
Les Éthiopiennes et les Circassiennes sont les deux races qui fournissent le plus de femmes aux harems tures. Elles sont vendues par leurs parents, et beaucoup d’entre elles préfèrent cette vie oisive et facile aux pénibles travaux qui leur seraient réservés chez elles.
Les femmes cherchent ici à s'aplatir Les seins ; Ia poitrine plate est une grande beauté ; lorsqu’elles arrivent à l’âge de puberté, elles cousent, paraît-il, sur leur poitrine, une bande de toile que leur mari seul doit couper le jour. de leur mariage. Les parents tueraiènt celui qui, à leur insu, ferait la cour à leur fille, mais, pour quelques roubles, vous autoriseront au mariage libre le plus temporaire.
Nous arrivons à 7%/s à onze heures et demie du soir, et descendons à l’hôtel de Londres, dont le propriétaire Lecomte avait été prévenu de notre arrivée. La nourriture est assez bonne, et la chambre qu’on nous donne, quoique petite, est suffisamment confortable.
Nous comptons rester à Tiflis le mmoins longtemps possible ; nous serons cependant obligés d’y séjourner quatre à cinq jours. C’est notre dernière étape européenne, il faut nous assurer d’un interprète, faire nos
visites aux autorités russes et nous organiser définitivement.
1. En russe, notre H et notre G se confondent et se représentent par la même lettre : F.
RE
Le consul, M. Meyer, se met gracieusement à notre disposition ; mais il ne paraît pas très rassuré sur notre compte. Il regarde le voyage que nous entreprenons comme dangereux et fait tous ses efforts pour nous en détourner. Le pays est très peu sûr; les routes, lorsqu'il y en a, sont infestées de brigands, et, quand nous nous avancerons dans le Kurdistan, nous trouverons les habitants hostiles. Il doute que nous puissions arriver à Van.
Nous rentrons à l’hôtel. Pendant le déjeuner, notre hôtelière, Me Lecomte, heureuse de causer avec des Parisiens, nous met au courant de tous les petits potins de la ville ; elle fait venir l'interprète qu'on nous a recommandé et qu’elle a retenu pour nous. C’est un nommé Gérôme ; il a servi de guide et de courrier à Ms le duc de Chartres lors de son voyage en Perse et à plusieurs autres voyageurs, entre autres à M. Orsolles, qui a fait de lui, dans le récit de son voyage, un éloge bien exagéré à mon avis. Ce sont peut-être les louanges qui l’ont gâté. Nous nous imaginons sur ces recommandations qu'il ferait bien notre affaire, et nous l’engageons, sans autres informations, à un prix fort élevé ; nous ne devions nous apercevoir que trop tôt de notre erreur. Gérôme est Italien, mais habite l'Orient depuis longtemps. Il n’a perdu aucun des vices de son pays d’origine et a pris tous ceux de son pays d’adoption. Il ne sait ni lire ni écrire et ses talents, comme interprète, se bornent à bredouiller quelques mots de ture qui lui suffisent pour voyager en Arménie, en Géorgie et dans le nord-ouest de la Perse, mais qui ne peuvent lui servir plus loin; il est fort poltron, négligent et ne se gêne pas pour témoigner sa mauvaise humeur lorsqu'il n’a pas toutes ses aises.
Nous sortons dans l'après-midi pour faire visite à nos banquiers. Nous avons deux lettres de crédit : l’une du Crédit lyonnais, l’autre d’un banquier de Paris ; quelque obligeant qu'ait été ce dernier, je dois dire que le Crédit lyonnais est de beaucoup plus avantageux ; d’abord, il vérifie les comptes de ses correspondants et les rectifie ; de plus, ses correspondants sont mieux choisis, sans doute, car, partout où nous avons pu comparer les comptes, les commissions du Crédit lyonnais ont été beaucoup moins élevées ; à Tiflis, la différence était énorme : tandis que le Crédit lyonnais, représenté par un banquier russe, prenait 0 fr. 50 pour 100, l’autre banquier, représenté par un commissionnaire fran-
cais, prenait ? fr. 80 pour 100, O fr. 06 par rouble. Je demande pardon
re
rer
ie . #42 2 tééattnt
au lecteur de l’ennuyer de ces menus détails, mais le but de cet ouvrage est de renseigner ceux qui s’aventureront dans ces parages, et 1l m'a semblé intéressant pour eux de mentionner ces faits.
À peine sommes-nous rentrés que nous avons le plaisir de voir