CHAPITRE PREMIER
Casablanca
Uancienne Au/a. — Débarquement des troupes françaises. — Développement rapide. — Ere de spéculation. — Travaux d'aménagement. — Plan Prost. — Centre commercial et industriel. — Débouché des riches plaines de la Chaouïa. — Le grand port du Maroc.
Casablanca, vue de la mer, apparaît toute blanche, étalée le long d'une côte plate, au fond d'une anse peu profonde et largement échancrée qu'enserrent les deux minces promontoires d'Oukacha à l'Est et d'El Hank à l'Ouest. Elle a remplacé là l'antique cité d'Anfa, la capitale de la province de Tamesna, fondée à l'époque où les Romains dominaient au Maghreb. Prise en 1259, par le Sultan mérinide Yacoub ben Abd El Haqq, celleci réussit plus tard à se rendre indépendante et devint rapidement florissante grâce à son commerce de produits agricoles. « Mais, dît Léon l'Africain en parlant de ses habitants, deux choses furent la cause principale de leur dommage et ruine : l'une de vouloir vivre en "liberté, sans qu'ils eussent les moyens de s'y pouvoir maintenir, l'autre pour avoir certaines petites fustes dans leur port avec lesquelles ils faisaient de grands
dommages en l'île de Calix et sur toute la rivière de Portugal ; tellement que le roy délibéra détruire cette cité. »
En effet, en 1468, 1'* infant don Ferdinand venait avec une flotte de cinquante navires et une armée de dix mille hommes donner l'assaut à la ville. Trouvant celleci dégarnie de ses habitants qui s'étaient enfuis à Rabat et à Salé, il s'en empara, la mit au pillage, la détruisit de fond en comble puis l'abandonna. Les Portugais la réoccupèrent vers 1575 pour la quitter de nouveau vers le milieu du XVIIe siècle et Anfa tomba au rang d'un simple village.
Quelques années plus tard, vers 1770, le Sultan Sidi Mohammed la repeupla avec des gens de diverses tribus, y fit construire une mosquée avec une médersa, un hammam, et entoura de remparts la nouvelle ville qui prit alors le nom de Dar-El-Beïda? Casablanca, la maison blanche, du nom de la maison du caïd, bâtisse carrée blanchie à la chaux autour de laquelle se pressaient des noualas en roseaux, occupées par quelques familles de mokhazenis et de pêcheurs. En 1789, il accordait à une importante compagnie espagnole de Madrid, Compania de Los Cinco Gremios Majores, le monopole du commerce de grains, de bétail, de pois chiches, de sel, de planches, pour ce port et celui de Fedhala. avec le privilège de ne payer pour les blés que huit onces par fanègue au lieu de dix qu'il fallait payer à Mogador. Mais en 1795, à la suite d'une révolte du gouverneur de la province de Chaouia établi à Casablanca, Moulay
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SHroan ht partir de cette ville tous les négociants chrétiens qui y étaient installés, les obligea à venir à Rabat et ferma le port au commerce avec l' étranger.
Ouverte à nouveau aux transactions vers 1830 par le Sultan Abd-Er-Rahman, pourvue par lui de magasins, de douanes, la ville de Casablanca reconquiert un peu de prospérité avec son commerce d'huile d'olive, d'amandes et de laines en suint. Ce n'est pourtant que plus tard, en 1885, sous le règne de Moulay Hassan, qu'elle prend un réel développement. A son tour Abd-El-Aziz s'intéresse à Casablanca et décide d'y aménager un petit port à barcasses et à remorqueur dont il confie la construction à la Compagnie Marocaine pc-i^ la somme de trois millions de francs.
De ces travaux devait naître l'incident qui, mettant en péril la vie de nos compatriotes, obligea la France à débarquer des troupes à Casablanca et de ce fait fixa la destinée de cette petite bourgade marocaine qui en moins de dix ans allait se transformer en une grande ville moderne, emporium du Maroc. Ils commencent en mai 1907 par l'établissement d'une voie Decauville pour amener d'une carrière située sur la route de Rabat les matériaux destinés aux jetées. Presque aussitôt les tribus s'agitent, voient une menace de conquête et des délégués viennent sommer le Maghzen de suspendre tout travail dans les chantiers du port et réclamer en même temps la suppression du contrôleur qu'en exécution de l'acte d'Algésiras on venait de placer à la douane aux côtés des Oumana. Mais les ordres du Sultan sont formels ; U entend « engager son pays dans la
voie du pr ogres par la création d'un port et le contrôle des deniers publics ». Le lendemain, 30 juillet, des indigènes en armes parcourent la ville et soudain se précipitent vers la carrière où ils massacrent tous les ouvriers européens qu'ils peuvent surprendre. La cité est envahie par des gens des tribus et les étrangers se réfugient en hâte dans leurs consulats, tandis qu'une partie de la colonie réussit à s'embarquer sur un bateau en rade. Un médecin peut même se rendre à Tanger prévenir la légation. Le Ier août le croiseur Galilée mouille devant Casablanca, puis le 5 arrive le Dit- Chayla. Les indigènes s'opposent par une vive fusillade à l'entrée de nos marins qui, entraînés par la décision de leur chef, se fraient un passage jusqu'au consulat, pendant que les gens des tribus accourent de toutes parts. Devant le danger grandissant, au milieu de cette multitude qui se rue au pillage, l'ordre de bombardement est donné et une compagnie de renfort est débarquée. Pendant toute la journée du 6 août le bombardement redouble d'intensité tandis que des cavaliers indigènes continuent toujours à refluer en ville pour prendre leur part des marchandises enlevées aux boutiques défoncées.
La situation devient critique. Les munitions s'épuisent et les consulats d'Angleterre, d'Espagne et de France, principaux centres de résistance, sont serrés de plus en plus près. Enfin, le 7 au matin, l'escadre est signalée. Quatre croiseurs cuirassés amènent deux mille hommes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Ils ouvrent le feu immédiatement et sous la poursuite des obus les pil-
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lards abandonnent leur butin, les bandes fanatiques s'enfuient et se dispersent.
Le sort était jeté. Un caprice du hasard venait de choisir cette médiocre rade foraine pour en faire le grand port du Maroc. A cette époque Casablanca avait environ 25 000 habitants dont 5 000 Israélites et un millier d'Européens. Marchands français établis depuis 1860, quelques Espagnols, des Anglais venus plus tard en 1875 et des Allemands qui, arrivés les derniers, prirent rapidement une situation commerciale importante grâce à l'appui donné par leur gouvernement à toute entreprise en pays étranger, à leur ténacité, à leurs méthodes de vente à bon marché et de crédit à long terme, grâce aussi à leur politique sournoise de basse intrigue, au trafic éhonté des cartes de protection pour augmenter leur clientèle de censaux et d'associés agricoles. En 1906, les exportations : céréales, graines, laines, peaux, s'élevaient à 7 755 181 francs, dont 3 883 325 pour la France, 1 341 521 pour l'Angleterre, 1 653 711 pour l'Allemagne, tandis que les importations : sucre, thé, cotonnades, draps, épices. matériaux de construction, atteignaient la somme de 9 840 408 francs, dont 5676998 pour la France, 3 211 381 pour l'Angleterre, 414 951 pour l'Allemagne, 297 610 pour l'Espagne.
A la suite de nos troupes apparaissent les mercantis et les coureurs d'aventures en quête d'affaires à réaliser rapidement, énergiques et débrouillards, ne se préoccupant ni de la précarité de leur existence, ni des difficultés à vaincre, des obstacles à surmonter, l'esprit tendu
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\crs un seul but : gagner ae l'argent Autour des camps on dresse des boutiques, on installe des cantines, on ouvre des lieux de plaisirs. De leur côté, les commerçants de la ville, surpris un instant par l'arrêt des transactions avec l'intérieur, voient leurs affaires reprendre dès que les opérations du général Drude eurent refoulé les tribus et dégagé les abords de Casablanca. Puis, le rayon de sécurité s' agrandissant, les plus hardis commencent à s'aventurer plus loin des remparts, à s'avancer dans la campagne pour acquérir des terrains.
Les émigrants arrivent de plus en plus nombreux. Chaque débarquement de troupes en attire de nouveaux. Enfin l'instauration du Protectorat en 191 2, l'établissement d'un régime de paix, où les villes vont pouvoir s'organiser et la campagne cultiver sans crainte de voir ses récoltes régulièrement pillées, surexcitent tous les espoirs. La réussite de certains engage d'autres nir tenter îa chance et c'est la ruée sur Casablanca, gens de toutes sortes et de toutes qualités, aigrefins et . honnêtes commerçants, flibustiers riches d'audace et d'énergie, capitalistes sérieux et représentants de puissantes compagnies, entrepreneurs de travaux, artisans et manœuvres. C'est l'ère des spéculations effrénées, où des fortunes s'échafaudent en une journée, où des terrains passent entre plusieurs mains dans une seule matinée, au cours d'un déjeuner, où tout le monde est pris de la fièvre de construction. C'est l'époque que traversent toutes les villes nouvelles entraînées par un vertige de croissance, gnsées par un trop rapide surcroît de richesses, l'épo-
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que des « conquérants » avides de bruit et de lumière, pressés de satisfaire leurs appétits de luxe ou leur vanité, dépensant leur argent dans des beuveries au Champagne, de copieux dîners, de bruyantes tournées dans des bouges décorés du nom de cafés-concerts, des soupers dégénérant en folles orgies ou dans des parties de cartes se terminant au petit jour par de formidables culottes. C'est aussi l'époque héroïque, qu'évoquait pendant la guerre un des maîtres du barreau casablancais, « où, malgré la peste, le typhus, la typhoïde, on vivait d'une vie ardente, fière, énergique, au milieu de volontés tenaces, présage du réveil de la race française auquel nous assistons depuis deux ans ».
D'ailleurs, dès le milieu de 1913, Casablanca prend conscience de son importance sans cesse croissante, on songe moins à trafiquer et on travaille davantage. Jouissant d'une sécurité plus grande, les indigènes augmentent leurs transactions avec les négociants ; des industries se créent, des comptoirs s'organisent, de grands magasins présentent à leur clientèle européenne nouvelle les marchandises dont elle a besoin. Des installations plus confortables permettent aux colons de faire venir leurs familles. Les travaux de voirie commencés en 191 2 se poursuivent partout dans la ville arabe entourée d'une épaisse muraille crénelée percée de huit portes, dont trois sur le front de mer, couvrant une superficie d'environ 60 hectares, affectant « la forme d'un polygone irrégulier d'environ 1 000 mètres dans sa plus grande longueur et de 500 mètres de largeur moyenne », et dans la ville nouvelle qui, débor-
dant les murs de trois côtés, s'étend actuellement sur près de 2 400 hectares.
Pendant l'année 191 1, on comptait 369 maisons bâties dans la ville arabe, 208 dans la ville nouvelle, en 191 2, on en construisait 103 dans la ville arabe, 316 dans la ville nouvelle et en 1015 on évaluait à environ 5 840 le nombre des immeubles construits dans le périmètre urbain européen.
Malheureusement, toutes les constructions entreprises selon les caprices des spéculateurs étaient loin de former un tout compact et bien ordonné. Particuliers et sociétés immobilières avaient accaparé autour de l'ancienne ville toutes les parcelles de terrain à bâtir et chacun avait édifié sa maison comme bon lui semblait, l'orientant à sa fantaisie et y accédant à sa guise, sans se préoccuper de la direction des rues ni de leur largeur. De différents côtés, aux extrêmes limites de lai nouvelle ville, séparés par d'immenses terrains vides, des immeubles surgissaient, créés dans l'espoir que la cité future se porterait sur telle ou telle zone. Partout, il y avait des bâtisses ou des terrains réservés dont l'agiotage avait fait monter le prix à des proportions extraordinaires. Sur les grandes artères, dans la partie la plus proche de la ville arabe, le mètre carré valait de cinquante à cent francs ; autour des remparts il se payait de cent cinquante à deux cent cinquante francs, allant dans certains endroits jusqu'à quatre cents francs.
Transformer pareil chaos n'était pas chose facile, d'autant plus qu'il y avait là de nombreux intérêts établis dont on devait tenir compte. Aussi le général Lyau-
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tey s'inclina-t-il devant le fait accompli. Avec sa parfaite compréhension des contingences, son clair jugement, son esprit rapide aux décisions, il ne songea pas à trancher dans le vif mais chercha à réparer les erreurs du passé en dressant un programme « qui coordonnât les initiatives privées et utilisât l'effort de chacun au plus grand profit de tous ». Pour cela il fit appel à un de nos architectes, premier prix de Rome, M. Henri Prost, qui dans le concours international ouvert en 191 2 pour le plan d'extension de la ville d'Anvers s'était vu décerner le premier prix. Celui-ci, préoccupé d'utiliser ce qui avait été fait et d'adapter un plan d'ensemble sur les bases déjà existantes, chercha à délimiter trois zones, ville commerçante au centre, ville industrielle vers la gare, ville administrative et de plaisance s'étendant autour d'un grand parc. Il voulait que la cité qu'il allait tranformer fût saine, agréable à habiter et plaisante à regarder. « J'ai mis, dit-il, toute ma foi dans cette pensée que Casablanca, grande métropole et grand port, sera une œuvre vraiment française, image du génie d'ordre, de mesure et de claire raison de notre pays. »
Une grande artère traverse toute la ville nouvelle. De larges voies, permettant aux voitures et aux camions automobiles, plus tard aux tramways, de circuler librement, font communiquer entre eux et avec les divers quartiers les deux organes essentiels, le port et la gare. Le boulevard du 4e Zouaves part des quais, longe les remparts et aboutit à la place de France, devant la porte de l'Horloge, où se tenait jadis le marché. De là se détache, en face de la porte, en prolongement de la rue
du Commandant Provost, échine commerciale de la vieille ville, la rue de l'Horloge où s'amorce tout de suite une superbe chaussée de vingt mètres de large, bordée déjà de somptueux immeubles à. arcades, l'avenue de la Gare. A une autre extrémité de la place, faisant suite .au boulevard du 4e Zouaves, c'est l'avenue d'Amade où s'élèvent les palais imposants des administrations publiques et municipales dont les blanches façades se détachent sur les frondaisons d'un parc de vingt hectares planté sur l'emplacement des anciens camps et où sont réservés un stade et un terrain de football.
A l'ouest, ce sont les quartiers de plaisance, Mers Sultan, Anfa, les quartiers des villas où l'homme d'affaires \ lent se reposer dans son logis familial entouré de verdure. L'air frais y souffle librement ; l'eau y est abondante et la terre fertile propice à la création de jardins. De grands espaces peuvent se transformer en parcs accessibles au public où les promeneurs viendront goûter les charmes du repos sous les frais ombrages des phœnix aux palmes larges et basses, à côté des ramures délicates des bambous et des longues feuilles déchiquetées des bananiers, parmi les géraniums et les roses, les hibiscus à fleurs rouges et les daturas aux grosses cloches blanches.
Une belle avenue existe déjà à leur intention, le Boulevard Circulaire, qui va de la mer à la mer en décrivant fcme vaste courbe tout autour de la cité nouvelle qu'avec ses larges allées latérales plantées d'arbres il pare d'une grande ceinture verte. C'est un agréable but de promenade sans l'ennui du retour par le même chemin qu'à
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l'aller car il recoupe toutes les routes qui viennent de la campagne pour aboutir à la place de France, centre et cœur de la ville. C'est là, en effet, que, du matin au soir, se concentre toute la vie casablancaise, sur cette belle place allongée en un rectangle harmonieux, bordée d'un côté par les vieux remparts de la ville arabe, de l'autre par les restaurants, les cafés, la haute bâtisse de l'hôtel Excelsior nouvellement installé, le marché couvert, ornée à chaque extrémité de l'édifice élégant de la Banque d'État du Maroc et de l'important immeuble de Paris-Maroc avec les Magasins Modernes où trouvent à se satisfaire les goûts les plus divers jusqu'aux plus raffinés. Le long des remparts sont alignés de confortables victorias, attelées de deux chevaux en bon état conduits par des cochers espagnols ou algériens. En face, par delà un grand refuge asphalté, sont les bureaux des compagnies de transport devant lesquels viennent s'arrêter les voitures de tourisme et les lourds autobus qui vont quotidiennement à Rabat, à Mazagan et à Marrakech. Plus tard s'y croiseront pour se diriger vers les divers quartiers les lignes de tramways ayant leur point d'origine près du grand port en remplacement des vieux omnibus anglais à impériale et d'anciennes diligences de nos provinces qui circulent aujourd'hui par les rues commerçantes de la ville, emportant une multitude d'indigènes entassés à l'intérieur ou agrippés à la rampe de l'escalier.
Où que l'on aille, quoi que l'on fasse, on est obligé de traverser cette place de France plusieurs fois par jour, pour les nécessités de la vie, pour ses affaires ou
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pour son agrément. Ménagères et élégantes , gens occupés et flâneurs s'y retrouvent à chaque instant au milieu d'un trafic incessant de bourrîquets, de chameaux, de voitures et d'automobiles, parmi cette foule bruyante et bigarrée, où se mélangent vestons et burnous, chapeaux et calottes de laine rouge enturbannées ou simples bandes de cotonnade enroulées autour du crâne nu et luisant. A la terrasse des cafés se pressent de nombreux consommateurs, masse sombre,. piquée d'uniformes de toutes nuances, partants ou nouveaux débarqués, colons venus de l'intérieur, fonctionnaires de passage, vétérans du bled frémissants de joie d'aller sur le front de France, glorieux blessés venant se rétablir sous le soleil bienfaisant dans la molle atmosphère d'un service, quelques familiers se composant un visage de tristesse, se lamentant de ce que leurs capacités spéciales, en les rendant indispensables, les retiennent rivés au Maroc.
Sans grâce, sans cachet particulier, sans monuments, sans rien de ce qui fait le charme et l'intérêt des vieilles cités maghrébines, Casablanca apparaît à peine marocaine si ce n'est par le grouillement de ses travailleurs indigènes et la grêle silhouette d'un minaret s'élevant au-dessus des terrasses blanches de la ville arabe. Mais étincelante de lumière sous les caresses d'un soleil radieux, largement aérée, palpitante de l'activité de ses cent mille habitants, elle séduit par cette impression de mouvement et de vie, métropole commerciale et industrielle, ville de labeur où, à côté de quelques flibustiers du début, nombre d'honnêtes ménages français édifient leur fortune, de repos pour les enfants sains et bien por-
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tants qui, au sortir de l'école ou du lycée, vont jouer isur la plage, de délices pour les « bledards », officiers peinant dans les rudes postes de l'avant, ingénieurs, entrepreneurs, contremaîtres pataugeant dans la boue ou cuisant sous la tente surchauffée le long des routes ou près de ponts en construction. Pour ceux-ci qui, de temps à autre, pendant quelques jours, viennent chercher une distraction à leur pénible existence, un moment de plaisir avant de retourner à leur solitude, Casablanca, c'est un coin de terre européenne, c'est l'Eden où Ils trouvent de la bonne cuisine, lampent des boissons fraîches, entendent de la musique, voient des femmes et des toilettes, la Beldat-es-Saâda, la ville qui donne le bonheur.
Une autre avenue part de la place de France, parallèle à la rue de l'Horloge, l'avenue du Général Drude où se trouvent les bureaux de plusieurs banques, des magasins de luxe, des comptoirs. Elle se prolonge par la large et importante route de Médiouna où sont situés tous les grands fondouks que fréquentent les indigènes pour y apporter leurs grains, leurs laines et leurs peaux, et prendre les marchandises importées dont ils ont besoin dans leurs tribus : sucre, thé, bougies, draps et co tonnades. C'est le chemin traditionnel des caravanes Aussi est-ce en bordure de cette voie que le plan Prost prévu la petite cité indigène où le Marocain venu du bled pourra vivre selon ses coutumes, retrouver au milieu de la grande ville européenne un décor familier avec toutes les choses auxquelles il est habitué et qui lui sont chères, son marché, ses fontaines, ses petites boutiques et au-dessus de petites cases pour dormir la nuit
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étendu sur une natte de palmier nain ou se reposer le jour en humant de multiples tasses de thé parfumé à la menthe.
C'est là aussi, des deux côtés de cette route, que la plupart des grosses sociétés ont établi leurs entrepôts garnis de planches et de poutres, de pièces de fer, de tôles ondulées, ou de vastes magasins où sont exposées des machines nécessaires à l'installation d'usines, des machines agricoles, moulins à vent, tracteurs, charrues, moissonneuses-lieuses, batteuses, presses. Car après le débarquement de nos troupes et l'établissement du Protectorat bon nombre de compagnies nouvelles sont venues s'ajouter aux quelques maisons françaises, espagnoles, anglaises, allemandes, déjà implantées à Casablanca au cours du XIXe siècle, banques, sociétés d'entreprises, sociétés commerciales, sociétés foncières et agricoles. Toutes les sociétés de crédit qui peu à peu ont créé des agences dans presque toutes les villes du Maroc ont commencé leurs opérations à Casablanca et y conservent encore leur succursale principale. Il n'y a pas moins de neuf de ces établissements de crédit dont un anglais : Banque d'État du Maroc, Compagnie Algérienne, Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie, Banque Commerciale du Maroc, Banque Algéro Tunisienne, Société Générale, Crédit Marocain, Banque Lyonnaise, British Bank of West Africa.
Puis ce sont les sociétés s'occupant de commerce, d'entreprises de bâtiment et de travaux publics, d'entreprises foncières et agricoles, la Compagnie Marocaine, la plus ancienne et la plus importante, créée en
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1902, la Société Immobilière du Maroc, le Comptoir Lorrain du Maroc pour acheter, échanger, louer, retenir toutes propriétés urbaines, rurales, industrielles, minières au Maroc, la Compagnie Générale du Maroc, la Société d'Études et de Commerce au Maroc, la Société Franco-Marocaine Commerciale et Industrielle, La Société Nantaise d'importation au Maroc s'occupant spécialement de bois du Nord, la Compagnie de Construtions Modernes au Maroc, le Comptoir des Mines et des grands travaux au Maroc pour tout ce qui concerne les travaux publics, le bâtiment, les recherches et les exploitations minières, les eaux et l'assainissement, la Société Marocaine d'explosifs et d'accessoires de mines, le Comptoir Métallurgique de Casablanca, créé en 191 3, sur l'initiative d'une maison de Lyon et .d'une maison de Pans, constituant un large approvisionnement de laminés et de produits de fonte, d'outils à fer et à bois, de machines-outils. Enfin, toutes les maisons de commerce dirigées par des Européens et des Marocains, Musulmans et Israélites, s'occupant d'importations de produits d'alimentation et de produits manufacturés, d'exportation, de représentation, de commission, magasins de gros, de demi-gros et de détail.
Premier point de notre occupation, située à l'intersection des grandes voies commerciales se dirigeant vers le Nord et vers le Sud, desservant un très riche hinterland, Casablanca voit, avec tous ces capitaux et ces énergies, son activité économique progresser prodigieusement vite. Avant la présence de nos troupes son commerce oscillait entre 10, 14 et 19000000 de francs. Dès 1910, il
atteint 24 000 000 sur 125 que représente le commerce total du pays et l'année suivante il monte à 42 pour arriver à 63 en 191 2 et à 79 en 191 3. Cette ascension est remarquable par sa rapidité quand on la compare à celle d'autres grands ports. C'est ainsi que Philadelphie et San Francisco n'ont atteint ce chiffre de 80 000 000 de francs qu'en 1860, Stockholm en 1880, Rouen en 1875, Nantes en 1900, Oran en 1895 et Tunis en 1905. En 1914, la guerre causa naturellement une diminution sensible dans les transactions, mais en 191 5 le chiffre d'importations et d'exportations réunies remonte à 82 000 000 et en 1916 il dépasse la centaine avec 107000000 pour progresser encore en 191 7 jusqu'à 142000 000 divisés en 39000 000 pour les exportations et 103000000 pour les importations.
La nature des importations à Casablanca est sensiblement la même que dans les autres ports du Maroc. Les articles de consommation européenne y sont naturellement très nombreux : alimentation solide et liquide, matériaux de construction, machines et pièces de machines, vêtements. Les marchandises de consommation indigène entrent aussi dans une forte proportion, supérieure à celle des autres ports. Parmi les principaux produits importés en 191 7 on comptait 618 tonnes de savon pour une valeur de 748 000 francs, 1 1 70 tonnes de bougies pour 2000000 francs, 854 tonnes de thé pour 5 millions de francs, 1 410 tonnes de tissus de coton blanchis pour 19038 000 francs, 358 tonnes de tissus de coton teints pour 3 114 000 francs, 96 tonnes de tissus de coton imprimés pour 875 000 francs et 16 600 tonnes
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de sucre pour 30 500 ooo francs. Quant aux exportations, le plus gros tonnage est atteint par les céréales et les graines, puis viennent les œufs, les peaux, les laines et les porcs vivants. En 191 7, on exportait à Casablanca 78 200 quintaux de blé pour une valeur de 2 millions de francs, 715 quintaux d'orge pour 11 millions de francs, 10 000 quintaux de laines pour 2 500 000 francs.
Tableaux.
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