CHAPITRE X
Préliminaires du voyage au Mississipi.
Le P. Marquette était arrivé dans le courant de 1671 à Michillimackinac, avec les Indiens du lac Supérieur, que la crainte des Sioux et des Dakotas avait fait fuir. Tout en continuant à instruire les sauvages et eu s’efforçant de les amener à la foi chrétienne, le fervent missionnaire attendait avec impatience le jour, où il lui serait permis de s’élancer à la conquête de nouveaux peuples dans les régions de l’Ouest. Enfin, le 8 décembre 1672, Louis Jolliet vint débarquer sur le bord de la rive, où s’étaienl installés les néophytes. La Providence n’aurait pu l’amener en un jour plus propice. N’était-ce pas la fête de la Sainte Vierge immaculée, dont le jésuite prononçait à tout moment le nom chéri, eu y joignant les plus vives démonstrations d’amour et de tendresse?
Avec les instructions du comte de Frontenac, gouverneur, et de l’intendant Talon, Jolliet apportait une lettre du P. Dablon, Supérieur général de toute la mission au Canada. C’est à ce jeune homme que le commandement de l’expédition était officiellement confié. Pour le P. Marquette, son rôle devait être non
PÈRE MARQUETTE
seulement de raccompagner et d’agir de concert avec lui, mais suitout de ne perdre aucune occasion, s’il s’en présentait, d’annoncer l’Évangile aux sauvages. Ou verra plus tard comment, par la force même des choses, les Indiens s’inclinant devant sa supériorité morale, ou son caractèi’e, voulurent partout voir en lui le chef de l’expédition.
En attendant le départ fixé au printemps suivant, aussitôt
Chapelle et résidexce des pères Jésuites a Montréal (1692-1803)
après la débâcle des glaces, la principale occupation des deux explorateurs fut de comparer les informations fort diverses recueillies de toutes parts sur la route à suivre et le but du voyage.
Jolliet se fit préparer le vêtement dont se servent les coureurs de bois. Ce sont d’amples culottes de peau de cerf, d’élau ou de daim, des mocassins et un juste au corps en peau de buffle,
CH, X. — PRÉPARATIFS DE l’eXPÉDITION
le tout solidement cousu eu fils formés par des boyaux de chat sauvage. Pour la nuit, ou les jours de froid, le costume se complète par une toque et un manteau de fourrures. Le P. Marquette est vêtu de sa robe noire en drap. C’est un vêtement en forme de sac, fermé au col par une agrafe et à la hauteur des genoux par une couture solide. Cette soutane, dont la forme est celle des prêtres séculiers eu Europe, du temps de saint Ignace (qui n’a pas voulu d’habit spécial pour les religieux de sou Ordre), a des poches en peau de daim. L’étoffe est solide et résistante, ni fine, ni grossière. Le missionnaire au Canada n’a pas le moyen de protéger son vêtement contre les épines des halliers. Tour à tour architecte et ouvrier, charpentier, chasseur, cuisinier, boucher, il a tous les emplois de la vie domestique à remplir, puisqu’il vit avec les sauvages, portant les fardeaux, comme l’un d’eux, bois ou racines, grains ou gibier saignant. A des centaines de lieues du centre de la mission, son unique robe noire ne pouvait être ni facilement ni souvent remplacée par une soutane neuve. En hiver, ce vêtement de drap ne le garantissant pas du froid, il se couvrait d’un manteau de fourrures qui lui servait à se protéger pendant la nuit. A cette époque, les bas étaient toujours en drap, comme c’est encore l’usage dans les ordres monastiques, chartreux, cisterciens, trappistes, etc., etc.
Le P. Marquette n’avait donc pas à se préoccuper beaucoup, comme on le voit, de la manière dont il s’habillerait pour le voyage. Avec sa chapelle portative, tout son bagage consisterait en ses habits ordinaires, un chapeau, sa fourrure, son bréviaire, un crucifix, un chapelet, un peu de papier et d’encre; enfin une boussole, un couteau et peut-être un bâton.
Il n’en était pas de même pour Jolliet : si le pays devait fournir en abondance du gibier de toutes sortes et du poisson, il n’était pas aussi certain que l’on rencontrât sur la route des tribus disposées à céder de la farine ou du maïs. En conséquence, il fallait emporter au moins un sac de grain, et en cas de besoin, un peu de viande sèche et de poisson fumé, des
PÈRE MARQUETTE
armes à feu, avec une provision de poudre et de plomb, et tout un assortiment d’objets divers pour servir de cadeaux aux sauvages. C’étaient d’ordinaire des couteaux, des haches, du fil, des aiguilles, des miroirs, des marmites, des ustensiles de fer, etc., etc. Dans l’incertitude, une pacotille assez abondante était de rigueur, et ce fut selon toute apparence la partie la plus lourde des objets à placer à bord des canots. Ceux-ci devaient être fort légers. Pour aller plus vite, dans l’exploration, il convenait de se charger du poids minimum. D’ailleurs, dans les rapides, le bois souffre souvent autant que l’écorce. Restait à décider le nombre de pirogues et de rameurs. L’expédition ne se faisant pas pour la conquête, il fut réglé que l’on se contenterait de cinq hommes, le nombre strictement suffisant pour le gouvernement des deux canots d’écorce. Si l’on ajoute à cet inventaire assez complet une marmite en fer pour la cuisson des provisions de bouche et deux voiles, il semble que l’on aura mentionné tous les objets dont il est question au cours du récit.
Deux courts extraits du journal tenu par le P. Marquette
confirmeront ce qui précède.
« Nous ne fume[s] pas long temps à préparer tout nostre equippage.... du bled d’Inde et quelque viande boucanée... sur deux canots d’escorces... aiiec cinq hommes bien résolus.... »
« Nous prismes toutes les connoissances que nous pusmes des
saunages qui auoient frequente ces endroi[t]s là et mesme nous traçasmes sur leurs rapportz une carte de tout ce nouueau pays.
Nous y fismes marquer les riuières sur lesquelles nous deuions
nauig[u]er, les noms des lieux et des peuples par lesquels nous deuions passer, le cours de la grande riuière et quels rliund de vent que nous deuions tenir, quand nous y serions. »
a Surtout, je mis notre voiage sous la protection de la Sainte Vierge Immaculée, luy promettant que, si elle nous faisoit la grâce de decouurir la grande riuière, ie luy donnerois le nom de la Conception et que ie ferois aussi porter ce nom à la première mission que j'establyrois chez ces nouueaux peuples (1). »
(i) On trouvera tout ce récit à l’appendice n® V.