CHAPITRE XVI
Maladie du P. Marquette. Sa Mort. Ses Funérailles.
Le malade eu était réduit au point de ue pouvoir faire uu seul uiouvemeut. Comme sa faiblesse le coutraiguait à demeurer étendu sur une natte , au fond du canot , il fallait le porter et le remuer comme uu petit enfant. Mais si la nature avait perdu tout ressort, son âme demeurait forte et sa vertu avait conservé tout son éclat. Dans la traversée du lac, tandis que le canot cheminait, sans que les rameurs connussent bien la route encore inexplorée de la rive orientale. Marquette voulut bénir de l’eau selon les prescriptions de la liturgie, afin de n’être pas privé du secours des sacramentaux, à défaut des sacrements. Cependant Pierre Porteret et Jacques, penchés sur leurs avirons, faisaient voler le léger esquif, afin de procurer à leur maître bien-aimé la consolation de mourir entre les bras d’un prêtre , si telle était la sainte volonté de Dieu. Malgré toute leur ardeur, la mort avançait plus rapide que leurs désirs.
Un soir, vendredi 17 mai , ils reçurent du malade l’annonce de sa mort prochaine pour le lendemain, et le malade eut la délicatesse de les consoler et de les exhorter à la résignation.
Avec ce grand sujet de joie pour lui et de tristesse pour eux, ils partirent le lendemain pour continuer leur chemin. Lui, leur parla tout le temps de sa mort, de la place à choisir pour sa sépulture, de la manière dont il fallait l’ensevelir, et de la marque qu’il fallait mettre au lieu où il serait inhumé. A l’entendre parler avec tant de douceur, de calme et de tranquillité d’esprit , on aurait pu croire qu’il parlait de la mort et des funérailles d’un autre. Son rêve avait toujours été de laisser sa dépouille au bord du lac , à l’embouchure d’une rivière. Gomme on se trouva, pendant la journée, dans cette condition, ses compagnons, après avoir vainement essayé de passer outre, cédèrent enfin à sa volonté et le débarquèrent sur la rive gauche de la rivière, appelée depuis « Père Marquette w jusqu’au xix® siècle, où un riche propriétaire du paj'S acheta des habitants le droit de l’appeler : Luddmgton. Sûr de pouvoir se préparer un peu plus eu repos à sa mort prochaine, le malade fut posé à terre avec un grand respect, et ses compagnons se hâtèrent de construire une méchante cabane couverte d’écorces où ils le transportèrent. Sou premier soin fut encore de les consoler en ajoutant quelques instructions ; puis , après leur avoir laissé le temps de se disposer à la réception du sacrement de Pénitence, il acheva ce qui lui restait à dire de l’office du jour, avant d’entendre leurs confessions et de les absoudre. Certes, dans un pareil moment, à cause de sa débilité et du complet épuisement de ses forces, rien ne l’obligeait plus à remplir ce pieux devoir. Mais comme il avait pu s’en acquitter, au prix de pénibles efforts, pendant la route, ce fut une consolation, pour le bon serviteur de Dieu, de demeurer fidèle à le remplir jusqu’à la mort.
Le P. Marquette rappela à ses compagnons tous les services dont il avait à les remercier, sa reconnaissance pour les charités et les attentions dont il avait été l’objet de leur part, au cours du voyage, et leur demanda pardon des peines qu’il avait pu leur causer, en leur promettant de ne pas les oublier au paradis. Ces deux hommes, très fatigués du voyage, prirent alors un
PERE MARQUETTE
peu de repos, sur l’assurance donnée par le moribond qu’il les éveillerait quand il serait temps. Au bout de deux ou trois heures, le P. Marquette les appela, se fit apporter de l’eau bénite et son reliquaire ; puis, ôtant son crucifix qu’il portait suspendu au cou, il le donna à l’un d’eux, en le priant de le tenir un peu élevé, en face de lui. Enfin il leur recommanda de répéter souvent les saints noms de Jésus et de Marie, s’ils ne les lui entendaient plus invoquer pendant son agonie.
Cependant ses forces s’épuisaient de plus en plus et l’heure de la séparation approchait à grands pas. Pierre Porteret et Jacques l’entendirent renouveler sa profession de foi, les mains jointes et les yeux doucement fixés sur l’image bénie du Sauveur ; puis ce furent de pieux colloques, pleins de reconnaissance pour la grâce de mourir fidèle à ses vœux dans la Compagnie de Jésus, dans un lieu désert, et sous le toit d’une misérable cabane, où tout rappelait aux regards le dénument de l’étable, Bethléem et la Croix.
Un court silence suivit, mais les deux fidèles assistants purent constater que l’âme de leur cher maître ne cessait de converser avec Dieu. L’agonie commença bientôt douce et tranquille. Selon l’ordre donné, l’un des serviteurs prononça les saints noms de Jésus et de Marie, et aussitôt le P. Marquette, qui n’avait pas cessé de regarder son crucifix, leva les yeux plus haut. Son visage parut riant et tout enflammé, comme si une vision lui était apparue, pour le consoler et l’encourager, dans le passage du temps à l’éternité. Ce fut dans cet efiPort de foi, de piété et de tendre amour qu’il rendit le dernier soupir, le samedi 18 mai 1675, entre onze heures et minuit (1).
Ainsi mourait , peu de jours avant d’accomplir la trentehuitième année de son âge, un ouvrier apostolique dont la courte carrière avait été pleine de travaux utiles à la gloire de Dieu, à l’Église, à son Ordre et à sa patrie. Ses deux compagnons.
(i) La date de sa mort est assignée tantôt au i8, tantôt au 19 mai. Il a suffi qu’on ait écrit : mort dans la nuit du 18 au 19 mai, pour causer cette divergence.
Mort du P. Marquette (nuit du 19 au 20 mai 1675). - Composition moderne.
connaissant sa tendre dévotion envers Marie Immaculée, crurent que la Reine du ciel s’était montrée à son fidèle client, comme si elle devait elle-même porter son âme au Ciel. Après avoir versé bien des larmes sur leur bon maître, ils se mirent eu devoir de l’ensevelir, puis de l’enterrer sur un petit tertre, non loin de la rivière, et ils plantèrent une grande croix, afin de bien marquer le lieu de la sépulture.
Le lendemain dimanche, avant leur départ, l’un d’eux se sentit oppressé par un violent mal d’estomac, et dans l’espoir d’obtenir sa guérison, il alla se jeter sur le tombeau du P. Marquette. Là, prenant un peu de terre, il la plaça sur sa poitrine : au même moment le mal disparut. D’autres faveurs, en assez grand nombre , furent accordées depuis à diverses personnes, par l’invocation du grand missionnaire, et son nom vénéré fut plus d’une fois invoqué par les Indiens eux-mêmes, quand il leur arrivait de naviguer sur le lac. Son souvenir est demeuré gravé dans la mémoire des peuples de toute l’Amérique septentrionale.
Les traits les plus saillants de son caractère avaient été un zèle universel , une chasteté angélique , une affabilité mêlée d’enjouement, une candeur d’enfant, beaucoup d’ouverture avec ses supérieurs , en parole et par correspondance , une union intime avec Dieu et la plus tendre dévotion envers l’immaculée Conception. Si le choix du nom à donner au Mississipi avait dépendu de lui, le fleuve s’appellerait encore Conception. Du moins la mission de Kaskaskias continuée par ses successeurs fut-elle toujours connue comme résidence de la Conception des Illinois.
Le récit du P. Dablon, très conforme à celui du P. Chollenec, ne comprend pas dans les Relations inédites publiées à Paris, en 1861, chez Douniol, la partie qui regarde le transfert des restes du P. Marquette à Mackinac. Ce passage ne se trouve pas non plus dans ce qui a été donné de la lettre manuscrite de ce dernier écrivain, ni dans l’original, ni dans aucune copie connue. Mais le chanoine l’Eleii, l’a copié chez MM. Bugniâtre
PÈRE MARQUETTE
de Mally, sur une circulaire imprimée, « escritte de la résidence de Saint -François -Xavier, le 10 octobre 1675, par le P. Chollenec, jésuite, au P. Jean de Fontaney (1), aussy jésuite à Nantes, imprimée par ordre des supérieurs (2), « et sur une transcription de l’original.
« Dieu n’a pas voulu permettre qu’un dépôt si précieux demeurât, au milieu des bois, sans honneur et dans l’oubly. Les sauvages nommés Kiskakons, qui faisaient profession publique du christianisme depuis 10 ans et qui avaient été instruits par le P. Marquette lorsqu’il demeuroit à la Pointe du Saint Esprit (3) à l’extrémité du lac Supérieur, firent leur chasse l’hiver précédent aux environs du lac des Ylinois. Et comme ils s’en retournoient au commencement du printemps, ils eurent inclination de passer auprès du tombeau de leur bon Père qu’ils aymoient tendrement. Et mesme Dieu leur donna la pensée d’enlever ses ossements pour les transporter dans l’église de la mission de Saint-Ignace, à Missilimackinac, où ils font leur demeure. Ils se rendirent sur les lieux et après avoir délibéré sur ce qu’il avoient à faire, ils résolurent d’en agir à l’égard du Père, suivant ce qu’ils avoient accoutumé de faire envers ceux pour qu’ils ont bien du respect. Ils ouvrirent pour ce sujet la fosse, ils développèrent le corps, et quoy que la chair et les intestins fussent tous consommés, ils le trouvèrent entier, sans que la peau fût en aucune façon endommagée ; ce qui n’empêcha pas qu’ils n’en fissent la dissection à leur ordinaire. Ils lavèrent les os et les exposèrent à l’air pour les secher, après quoy, les ayant bien rangés dans une caisse d’écorce de bouleau, ils se mirent en chemin pour les apporter à la maison de Saint-Ignace.
» Ils étoient près de trente canots qui faisoient ce convoi, avec un très bel ordre. Il s’y trouva mesme un bon nombre d’Iroquois,
(1) Célèbre mathématicien et missionnaire en Chine.
(2) Claude l’Eleu, docteur en Sorbonne, curé de Saint-Cyr, puis chanoine théologal, chantre et archidiacre de l’église cathédrale de Laon, a inséré ce récit à la suite d’une Notice sur Jacques Marquette dans son Dictionnaire des hommes célèbres du pays de Laon, manuscrit inédit, conservé aux Archives de cette ville.
(3) Plus d’une fois, cette station est appelée La Pointe, dans les Relations de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France.
qui s’éloient joints aux sauvages algonquains pour faire plus d’honneur à cette cérémonie. Quand ils approchèrent de la maison, le P. Nouvel a qui en étoit le supérieur, fut au-devant d’eux avec le P. Pierson, accompagné de ce qu’il avoit de François et de sauvages. Et ayant fait arrester le convoy, il fit les interrogatoires ordinaires pour vérifier que c’était le corps du Père qu’ils apportoient. Et avant de le descendre à terre, on entonna le psaume De proftindis, à la vue des trente canots qui étoient toujours à l’eau et de tout le peuple qui étoit à terre. Après cela on porta le corps à l’église, observant tout ce que le rituel enseigne en semblable cérémonie. Il demeura exposé tout ce jour-là. Sur la représentation qui fut la grande feste de la Pentecoste, huitième juin (1), le lendemain, après qu’on lui eût rendu tous les devoirs funèbres, il fut mis dans un petit caveau, au milieu de l’église, où il repose en attendant le jour de la résurrection. Depuis ce temps, on a beaucoup de vénération pour sa mémoire. Les fidèles vont prier sur son tombeau, et plusieurs croyent avoir reçu des secours par son intervention. »
Les sauvages viennent souvent près de ses restes vénérés, et pour n’en pas dire davantage, une jeune fille, âgée de dix-neuf à vingt ans, que le feu Père avait instruite, et qui fut baptisée l’an passé, étant tombée malade et s’étant adressée au P. Nouvel pour être saignée et prendre quelques remèdes, le Père lui ordonna pour toute médecine de venir pendant trois jours dire un Pater et trois Ave sur le tombeau du P. Marquette, ce qu’elle fit et avant le troisième jour, elle guérit sans saignée et sans aucun autre remède.
Le lecteur sera, sans doute, heureux de trouver ici la page
(i) Ce récit est entaché de deux erreurs. La première est relative à l’année du transfert et la seconde au jour même de l’exposition des restes. D’abord Fenvoi de la lettre est postérieur à sa date et le posteriptum de la lettre-circulaire imprimée aurait dû recevoir sa vraie date. En fait, elle n’a pu être livrée à la presse avant l’automne 1677. Ce fut seulement en cette année que le mardi de la Pentecôte, non la grande fête, comme il est dit plus haut, tomba le 8 juin. Tout s’accorde avec cette correction et l’on comprend comment les obsèques, que rien ne forçait à célébrer en temps prohibé, furent remises au mercredi 9 juin. Par suite, l’inhumation eut lieu le 9 juin 1677.
PÈRE MARQUETTE
consacrée à Marquette, dans les Éloges consacrés à la méinoire des Jésuites les plus illustres par leur zèle et leurs vertus.
Le P. Jacques Marquette, de la province de Champagne, est mort à l’âge de trente-huit ans, dont il a passé vingt et un, eu la Compagnie, savoir : douze en France et neuf en Canada. Il fut envoyé dans les missions des Algonquins supérieurs qu’on nomme Outaouais et y a travaillé avec toute l’ardeur d’un homme qui s’était proposé saint François Xavier pour le modèle de sa vie et de sa mort. Il a imité ce grand saint, non seulement par la diversité des langues barbares qu’il a apprises, mais aussi par l’étendue de son zèle qui lui a fait porter la foi jusqu’à l’extrémité de ce nouveau monde et à près de 800 lieues d’ici, dans les forêts où jamais le nom de Jésus-Christ n’avait été annoncé.
Il a toujours demandé à Dieu de finir sa vie dans ces laborieuses missions et de mourir au milieu des bois, comme saint François Xavier, dans un abandon général de toutes choses. Il employait tous les jours pour cela et les mérites de Jésus-Christ et l’intercession de la Vierge Immaculée pour laquelle il avait une rare tendresse.
Aussi a-t-il obtenu par de si puissants médiateurs ce qu’il a demandé avec tant d’instance, puisqu’il a eu le bonheur de mourir, comme l’apôtre des Indes, dans une méchante cabane, sur le rivage du lac des Illinois, abandonné de tout le monde.
Nous aurions bien des choses à dire des rares vertus de ce généreux missionnaire : de son zèle qui Ini a fait porter la foi si loin et annoncer l’Évangile à tant de peuples qui nous étaient inconnus; de sa douceur qui le rendait aimable à tout le monde, et qui le faisait tout à tous. Français avec les Français, Huron avec les Hurons, Algonquin avec les Algonquins; de sa candeur d'enfant pour se découvrir à ses supérieurs et même à toute sorte de personnes avec une ingénuité qui gagnait tous les cœurs; de sa chasteté angélique, de son union avec Dieu continuelle.
Mais celle qui a comme prédominé était une dévotion tout à
fait rare et siugulière à la Sainte Vierge et particulièrement envers le mystère de rimmaciilée Conception. Il y avait plaisir de l’entendre parler ou prêcher sur cette matière. Toutes ses conversations et ses lettres avaient quelque chose de la Sainte Vierge Immaculée; c’est ainsi qu’il la nommait toujours. Il a jeûné, depuis l’âge de neuf ans, tous les samedis, et, dés sa plus tendre jeunesse, il a commencé à dire tous les jours le petit office de la Conception, inspirant cette dévotion à tout le monde. Quelques mois avant sa mort, il disait tous les jours avec ses deux hommes une petite couronne de l’Inimaculée Conception qu’il avait inventée de cette sorte. Après le Credo, on dit une fois le Pater et VAve et puis quatre fois ces paroles :
Ave, filia Dei Patris,
Ave, Mater Filii Dei,
Ave templum totius Trinitatis,
Per sanctam Virginitatem et Immaculatam Conceptionem tuam, purissima Virgo, emunda cor et carnem meam. In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, et enfin le Gloria Patri, et le tout se répétait trois fois.
Il n’a jamais manqué de dire la messe de la Conception ou du moins l’oraison, quand il l’a pu. Il ne pensait presque à autre chose jour et nuit; et pour nous laisser une marque éternelle de ses sentiments, il a voulu donner le nom de la Conception à la mission des Illinois.
Une si tendre dévotion envers la Mère de Dieu méritait quelque grâce siugulière. Aussi lui a-t-elle accordé la faveur qu’il avait toujours demandée, de mourir un samedi, et ses deux compagnons ne doutent point qu’elle ne se soit fait voir à lui à l’heure de la mort, lorsque, après avoir prononcé les noms de Jésus et Marie, il haussa tout d’un coup les yeux au-dessus de son crucifix, les tenant attachés sur un objet qu’il regardait avec tant de plaisir et avec une joie qui paraissait sur
son visage. Et ils eurent alors l’inipression qu’il avait rendu sou âme entre les mains de sa bonne Mère.
Une des dernières lettres qu’il a écrites au Père Supérieur des Missions avant son grand voyage, montre assez quels étaient ses sentiments. Voici comme il Ta commencée :
« La Sainte Vierge Immaculée m’a obtenu la grâce d’arriver ici en bonne santé et dans la resolution de correspondre aux desseins que Dieu a sur moi, m’ayant destiné pour le voyage du Sud. Je n’ai point d’autre pensée, sinon de faire ce que Dieu veut. Je n’appreliende rien. Ni les Nadoüessis, ni l’abord des nations ne m’étonnent pas. De deux choses l’une : ou Dieu me punira de mes crimes et de mes lâchetés, ou bien il me fera part de sa croix que je n’ai pas encore portée depuis que Je suis en ce pays, mais peut-être qui m’est obtenue par la Sainte Vierge Immaculée, ou peut estre une mort pour cesser d’offenser Dieu. C’est à quoi je tasche de me tenir prest, m’abandonnant tout à fait entre ses mains. Je prie Votre Reverence de ne point m’oublier et de m’obtenir de Dieu que je ne demeure pas ingrat des grâces dont il m’accable. »