‹ Au Mississippi; la première explorationChapitre 19 sur 59 · INDIEN MARCHANT SUR LA NEIGE, A L*AIOE DE RAQUETTES · texte numérisé non relu

INDIEN MARCHANT SUR LA NEIGE, A L*AIOE DE RAQUETTES

au sommet. La toiture est faite de bandes d'écorce. A l'intérieur, sur le sol et contre le mur de neige, on étend des branches de pin; puis, entre deux perches fichées en terre sur le seul point dégarni de neige, on pose la porte, c'est-à-dire une peau de botes ou une bande d'écorce. Tout le monde peut prendre sa place. Il n'y a pas même un escabeau pour s'asseoir et les dimensions de la hutte permettent à peine d'allonger les jambes pour dormir. Le centre est réservé pour le feu, et chacun, à tour de

rôle, est chargé de l'entretenir par le froid glacial des nuits. Comme l'appel d*air laisse à désirer, la fumée du bois vert trouve difficilement une issue par l'ouverture supérieure et c'est là le supplice des jours et des nuits. Les yeux et les narines n'en peuvent tolérer l'Acreté, môme pendant le sommeil, et souvent il faut se coucher sur la face, si l'on veut respirer et dormir. Parfois la chaleur est intolérable, et à moins de s'exposer à un refroidissement brusque, en sortant à l'air libre, on doit se résigner à rapprocher la tête de la muraille de neige et à demeurer accroupi. Patient par nécessité, sinon par éducation, le sauvage attend là, sans murmure, le moment propice pour la pêche et la chasse, ses seules provisions consistant en gibier ou poisson. En général, l'expédition campe avant le coucher du soleil et, malgré la fatigue causée par la marche et l'installation, à moins d'avoir rencontré une bonne aubaine au moment de s'arrêter, il y a jeûne universel jusqu'au lendemain. Les chasseurs battent toute la région dans un rayon de 12 à 16 kilomètres. Si le butin est abondant, le repas sera long. Il est rare que l'on mette en réserve le momdre morceau et, si l'on a abattu une grosse bête, comme un ours, un orignal (cerf, élan du Canada), un bison, un karigou (renne), la cuisson demandera des heures. Ce n'est pas que chaque pièce exige une ébullition prolongée. Au bout de trois quarts d'heure, la viande est cuite (1), et il y a d'autres morceaux à faire bouillir. Toute la batterie de cuisine se compose d'une chaudière dont la malpropreté soulève le cœur. Elle est de cuivre assez mince, de grandes dimensions. En revanche, l'intérieur a une forte épaisseur de crasse. La table est mise par terre. Le couvert consiste en une écuelle faite d'écorce, sorte de vaisselle incassable et légère. A moins d'exercer une vigilance de tous les instants, les convives ne goûteront pas, les premiers ni les seuls, au bouiUon et au quartier de venaison. Les grands chiens emmenés par les sauvages sont trop nombreux et trop affamés. A la moindre occasion

(i) Du moini, ces morcetux de chair saignante sont réputés cuits par rindien Les Européens n*en disent pas autant.

propice, ils bondissent, de çà de là, en quête d'un morceau. La nuit, ils sautent sur les dormeurs et ne connaissent le repos que lorsqu'on partage avec eux un coin de sa couchette. Celle-ci est une couverture ou une fourrure dont on s'enveloppe, en s'étendant sur la terre nue. Après ces longs festins, personne n'a la tentation de sortir et la malpropreté envahit la cabane. L'Indien ne se lave, ni la figure, ni les mains. L'odeur devient intolérable. La vermine se multiplie et la dysenterie court bien

Cabane des Indiens.

risque d'emporter même les plus robustes des Européens. Le P. Le Jeune en éprouva les atteintes et sa guérison tient lieu de prodige. Le P. Marquette, moins heureux, devait plus tard succomber à la violence de ce mal. Aux festins pantagruéliques succèdent parfois deux, trois et même quatre jours de jeûne. Les missionnaires ont alors à tromper souvent la faim. Pour celui dont il est question, il le fit, tantôt en dévorant des peaux d'anguiUe, dont il s'était servi pour mettre des pièces à sa

6S MISSISS1PI. — pins MARQUETTE

soutane» tantôt en mangeant de vieilles peaux d'élan, dn lichen cueUli sur les arbres, ou de jeunes pousses d'arbres. Toutes ces tortures physiques sont peu de chose cependant en comparaison de la grossière immoralité de ces pauvres gens. Entendre leurs propos, être témoin de leurs désordres, et se voir en butte aux sarcasmes d'êtres dégradés comme l'était le sorcier Carigouan, Alt, pendant six mois, le plus dur supplice du P. Le Jeune. Peu d'hommes, même du caractère le mieux trempé, auraient résisté i un pareil supplice. Sa vertu héroïque ne fut pas cependant sans imitateurs et, peu à peu, les mystères de toutes les langues parlées au Canada cessèrent d'être impénétrables. D'autre part, les missionnaires, par ce contact intime, bien au courant des mœurs et des usages, se virent en état de prêcher la foi et de gagner la confiance, l'estime, l'amour et la reconnaissance des Indiens, dont la conversion était le grand but à poursuivre.

Ce serait trop sortir du sujet qui nous occupe que de retracer les moyens mis en œuvre par les Jésuites français. Voici, d'ailleurs, en deux mots, le secret de leur méthode: ce fut de s'abaisser jusqu'à vivre comme les sauvages, afin de les élever jusqu'à la connaissance et l'amour de Dieu. A force de souffrir et de prendre patience , pleins de constance dans le travail , inébranlables dans leur angélique chasteté, Ibrts dans les dangers, les supplices et les afEres de la mort, ces héros ont fini par gagner, convertir et transformer des natures peu faites, en apparence, pour se courber sous aucun joug.

Pour le P. Marquette, si en arrivant il n'eut pas à endurer toutes les épreuves subies avec tant de courage par le P. Le Jeune, il en connut la plupart. Peu de temps après son arrivée, ses supérieurs l'envoyèrent au poste le plus éloigné du centre de la mission, afin d'y apprendre plusieurs langues. Le voyage des Trois-Rivières, à l'extrémité du Lac Supérieur, en lui donnant un avant-goût de l'expédition sur le Mississipi, lui fournit l'occasion de s'exercer au maniement de la rame et de s'habituer aux mœurs et aux usages des Indiens, pendant une assez longue navigation sur tous les lacs, sauf celui du ICchigan.

CH. yi. — ÉTAT DE LA MISSION EN 1673

Quand le futur explorateur du Mississipi arriva dans le Lac Supérieur, 1,800 Indiens s'y trouvaient groupés en trois sections différentes autour du missionnaire. Le P. Allouez leur avait persuadé de le suivre à la mission , nommée La Pointe

Église de La Pointe du Saint-Esprit, brûlée en juin 1901. On y avait incorporé, comme sacristie, la chapelle en bois, construite par Marquette, en 1669.

du Saint-Esprit, dans le but de les soustraire à la férocité des Iroquois. Un fait suffira pour bien établir Tascendant moral de son successeur sur les Indiens dont il avait la garde. Pendant une chasse, plusieurs d'entre eux, ayant rencontré des Dakotas, le peuple le plus cruel de tout le Nord, les avaient surpris,

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tués et mangés. A leur retour, le missiomiairey pour sauver les néophytes d'une mort certaine^ leur fit comprendre que la mission, compromise par leur conduite, devait s'établir ailleurs. Comme sur la route, en venant de l'Ouest, le P. Marquette avait remarqué une abondance extraordinaire de poissons dans la région voisine des trois Lacs, il proposa ce lieu comme centre nouveau de la mission. C'est alors qu'éclata la preuve de l'autorité qu'il avait acquise en se faisant aimer. Douze cents d'entre eux le suivirent à Michillimackinac. En quittant La Pointe du Saint-Esprit, au Lac Supérieur, le missionnaire ne se doutait pas combien de temps encore subsisterait la chapelle en bois, où tant de fois il avait offert le saint Sacrifice de la messe. S'il avait eu une vue prophétique, il aurait su que ce modeste sanctuaire subsisterait dans son état primitif jusqu'en juin 1901. A cette date, comme nous l'apprend Tke New World ^ dans son numéro du 22 juin 1901, l'église de La Pointe fut dévorée par un incendie. Ce n'était plus la chapelle bâtie en 1669 par Marquette, mais elle avait été conservée pour servir de sacristie et englobée dans la construction nouvelle entreprise par le R. P. Baraga, franciscain, en 1833 (1). Si ces poutres grossièrement équarries, en forme de murs, avaient pu parler, que n'auraient-elles pas raconté sur la piété, le zèle et la ferveur de Marquette? C'est une perte irréparable pour la chrétienté de La Pointe !

Pour savoir comment il a vécu, il était nécessaire de décrire la manière de vivre de l'un de ses prédécesseurs. Malgré le mouvement des conversions, les usages des diverses nations n'ayant pas encore changé, le nouvel apôtre ne devait pas s'attendre à être beaucoup mieux traité. C'est ce dont il sera facile de se convaincre en lisant le récit de son exploration à la recherche du Mississipi. Après avoir constaté, dans l'exposé des règles principales de la Compagnie de Jésus, à propos des missions, l'importance attribuée à l'adjonction d'un compagnon,

(i) Un excellent dessin & la plume fera voir au lecteur ce qu'était l'église paroissiale avant de disparaître.

plus d'un lecteur sera sans doute surpris de voir le P. Marquette, à peine ftgé de trente-six ans, partir seul pour un voyage aussi dangereux et d'une issue fort incertaine. D'abord» les Supérieurs ne le laissèrent pas si abandouné à lui-môme. A défaut d'un religieux de son Ordre, ils lui adjoignirent un homme sûr et dévoué, dont les services lui furent des plus utiles, cette année 1673 et l'année suivante, plus peut-être que ne l'auraient été ceux d'un prêtre. D'ailleurs, sa vertu éprouvée donnait toute confiaace et sa délicatesse de conscience bien connue faisait croire que, s'il n'avait pas la consolation de se confesser pendant de longs mois, il n'en sentirait pas la nécessité.

Comment ne pas se demander également ici, pourquoi le P. Marquette a pu passer si longtemps inconnu dans son pays natal, la France et la ville de Laon? Il semble que, dès 1676 le bruit d'une exploration aussi importante par ses résultats et couronnée par un succès à peine espéré aurait dû être entendu de ce cûté de l'Atlantique. Il n'en fut rien, et l'éclat des honneurs décernés au Jésuite en Amérique depuis vingt'trois ans n'a pas encore réussi à provoquer le moindre enthousiasme dans sa ville natale, où son nom n'est peut-être pas inconnu mais où ses travaux semblent ignorés de tous.

Voici l'explication du silence. Pour continuer l'impression des Relations de la Nouvelle-France, il aurait fallu mécontenter la Cour de Rome ou celle de Versailles. Laisser imprimer la correspondance des missionnaires, par ordre du roi, sans le visa des censeurs désignés par le Pape, eût été ime désobéissance aux ordres du Saint-Siège. C'était au moins se faire soupçonner de connivence avec le pouvoir temporel, afin d'échapper à la puissance spirituelle. D'autre pari, se soumettre aux décisions pontificales aurait offensé Louis XIV. Les Supérieurs prirent le parti le plus sage, celui de se taire, en attendant des temps meilleurs. Or, ce silence n'a guère été rompu avant la seconde partie du xix* siècle, et l'on verra bientôt comment l'envie des uns et la haine des autres ont exploité contre les Jésuites une attitude dictée par la prudence.

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Théyenot, sans doute, a décrit la découverte en 168S; mais son récit est incomplet, et l'impression, faite à Paris, sur des données inexactes du voyage d'exploration accompli en 1673 et d'une carte où Tauteur prétend indiquer le voyage de Marquette, sans le nommer toutefois, n'a pas triomphé des atBr* mations du P. Le Clerc et du P. Louis Hennepin, religieux mineurs de la stricte observance, dits RécoUets. Depuis long* temps, les ouvrages sortis de la plume de ces deux écrivains ont été l'objet, en Amérique, de réfutations décisives de la part d'historiens, même protestants. En France, plusieurs écrivains se sont égarés à la suite de M. Gabriel Gravier et ont cru devoir, notamment aux fêtes de Rouen en l'honneur de Cavelier de la Salle, enlever au P. Marquette la gloire d'une découverte, dont les Récollets l'avaient dépouillé, en abusant du silence forcé des Jésuites. La publication du manuscrit original et daté, dont il existe un exemplaire au collège Sainte-Marie de Montréal (Canada), ne saurait désormais laisser aucun doute (1).

Le fleuve dont il suivit le cours valait la peine d'être reconnu.

(1) Cf. John Gilmary Shea, Diseovery and exploration of the Mississipi Valley with the original narratives of Marquette, Allouez, Membre, Hennepin and Àthanase Dounay with a fao-simile of a new diseovered map of Marquette. Redfteld, Clinton Hall, New- York, 1852. In-8% p. 80-267.

Bien que cette copie du journal perdu de Marquette ne soit pas la meilleure, elle n*en a pas moins une haute valeur, comme aussi celle dont la reproduction a été faite par le P. Félix Martin et le P. Demontézon, pour les BelatiOM inédiles de la Nouvelle-France, publiées à Paris, chez Douniol en i86i. Cependant, pour un ensemble de raisons, la copie, qui se rapproche le plus du texte original, est celle qui sera donnée à TAppendice. Cest la transcription du Journal autographe de Marquette, envoyée à Paris par le P. Dablon, avec les lettres de 1678.

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