‹ Au Mississippi; la première explorationChapitre 52 sur 59 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

[Du naturel des IÎ[ï]inoi8, de leurs mœurs et de leurs coustumes, — De l'estime qu'Us ont pour le calumet ou pipe à prendre du tabac, et de la dance qu'ils font en son honneur.]

< Qui dit IKUinois c'est com[m]e qui dirait en leur langue : les hommes, comme si les autres saunages, auprès d'eux, ne passoient que pour des bestes, Aiissi faut-il aduouer qu'ils ont un air d'hu-

manité que noas n*auons pas remarqué dans les autres nations que nous avons veue[s] sur nostre route. Le peu de séjour que j'ay fait parmy eux ne m'a pas permis de prendre toutes les connoissances que j'aurois souhailté; de toutes leurs façons de faire. Voicy ce que j*en ay remarquay.

> Ils sont divisez en plusieurs bourgades dont quelques-vnes sont assés esloignées de celle dont nous parions, qui s'appelle Peouarea. C'est ce qui mest de la différence dans leur langue, laquelle uniuersellement tient de l'allegonquin, de sorte que nous nous entendions facilement les vns les autres. Leur naturel est doux et traitable; nous l'auons expérimenté dans la réception qu'ils nous ont fait[e]. Ils ont plusieurs femmes dont ils sont extrêmement jaloux; ils les veillent avec vn grand soin et ils leur couppent le nez ou les oreilles quand elles ne sont pas sages; j'en ay veu plusieurs qui portoient les marques de leurs desordres. Hz ont le corps bien faict; ils sont lestes et fort adroits à tirer de l'arc et de la flèche. Ils se seruent aussi de fusils qu'ils acheptent des saunages nos alliés qui ont com[m]erce avec nos François. Ils en usent particulièrement pour donner l'épouuante par le bruit et par la tumée à leurs ennemis qui n'en ont point l'vsage et n'en ont jamais veu pour estre trop esloignez vers le couchant. Ils sont belliqueux et se rendent redoutables aux peuples esloignez du Sud et de l'Ouest, où ils vont faire des esclaues, desquels ils se seruent pour trafiquer, les vendant chèrement à d'autres nations, pour d'autres marchandises. Ces saunages si esloignez chez qui ils vont en guerre n'ont aucune cognoissance d'Europeans; ils ne sauent ce que c'est ny de fer ny de cuiure et n'ont que des cousteaux de pierre. Quand les Il[l]inois partent pour aller en guerre, il faut que tout le bourg en soit aduerty pour le grand cry qu'ils font à la porte de leurs cabannes, le soir et le matin, auant que de partir. Les capitaines se distinguent des soldatz par des escharpes rouges qu'ils portent. Elles sont faites de crin d'ours ou de poil des bœufs saunages auec assez d'industrie. Ils se peignent le visage d'un rouge de sanguine, dont il y a grande quantité à quelques journées du bourg. Ils viuent de chasse qui est abondante en ce pays, et de bled d'Inde dont ilz font toujours vne bonne récolte. Aussi n'ont-ils jamais souffert de famine. Ils sèment aussi des feues et des melons qui sont excellons, surtout ceux qui ont la graine rouge. Leurs citrouilles ne sont pas des meilleures; ils les

APP. e. — MŒURS DES INDIENS. LE CALUMET. LES DANSES 241

font seicher au soleil pour les manger pendant l'hyuer et le printemps. Leurs cabanes sont fort grandes; elles sont couuertes et pauées de nattes de jonc. Ils trouuent toutes leurs vaisselles dans le bois et leurs cuiiliers dans la teste des bœufs, dont ils sçauent si bien accom[m]oder le crâne qu'ils s'en seruent pour manger aisément leur sagamité.

» Ils sont libéraux dans leurs maladies et croyent que les medicamens qu'on leur donne opèrent à proportion des présents qu'ils auront fais à leurs médecins. Ils n'ont que des peaux pour habitz. Les femmes sont tousjours yestues fort modestement et dans vnc grande bien séance, au lieu que les hommes ne se mettent pas en peine de se couurir. Je ne sçay par quelle superstition les Il[l]inois, aussi bien que quelques Nadoûessi, estant encore jeunes, prennent l'habit des femmes qu'ils gardent toute leur uie. Il y a du mystère; car ils ne se marient jamais et font gloire de s'abbaisser à faire tout ce que font les femmes. Ils vont pourtant en guerre, mais ils ne peuuent se seruir que de la massue, et non pas de l'arc ny de la flèche, qui sont les armes propres des hommes. Ils assistent à toutes les jongleries et aux dances soiemnelles qui se font en l'honneur du calumet. Ils y chantent, mais ils n'y peuuent pas danser. Ils sont appeliez aux conseils, où l'on ne peut rien décider sans leur aduis. Enfin, par la profession qu'ils font d'vne uie extraordinaire, ils passent pour des manitous, c'est à dire pour des génies ou des personnes de conséquence.

• Il ne reste plus qu'à parler du calumet. Il n'est rien parmy eux ny de plus mystérieux ny de plus recommandable. On ne rend pas tant d'honneur aux couronnes et aux sceptres des Roys qu'ilz luy en rendent. Il semble estre le dieu de la paix et de la guerre, l'arbitre de la vie et de la mort. C'est assez de le porter sur soy et de le faire voir pour marcher en asseurance au milieu des ennemis, qui, dans le fort du combat, mettent bas les armes, quand on le monstre. C'est pour cela que les Il[l]inois m'en donnèrent vn pour me seruir de sauuegarde parmy toutes les nations par lesquelles je deuois passer dans mon voyage. Il y a vn calumet pour la paix et vn autre pour la guerre, qui ne sont distinguez que par la couleur des plumages, dont ilz sont ornez. Le rouge est marque de guerre ; ilz s'en seruent encore pour terminer leurs différons, pour affermir leurs alliances et pour parler

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aux estrangers. Il est (1) composé de deux pièces, d'une pierre rouge polie comme du marbre et percée de telle façon qu*vii bout sert à receuoir le tabac, et l'autre s'enclaue dans le manche, qui est un baston de deux pieds de long, gros comme vne can[n]e ordinaire et percée par le milieu. II est embelly de la teste et du col de diuers oyseaux, dont le plumage est très beau. Ils y adioustent aussi de grandes plumes rouges , vertes et d'autres couleurs, dont il est tout empannaché. Ils en font estât tout particulièrement, parce qu'ils le regardent comme le calumet du soleil. Et de fait ilz [le] luy présentent pour fumer, quand ils veulent obtenir du calme, ou de la pluye ou du beau temps. Ils font scrupule de se baigner au commencement de Testé ou de manger des fruits nouveaux qu'après Tanoir dansé. Voyons-en la façon.

> La danse du calumet, qui est fort célèbre parmy ces peuples ne se fait que pour des sujets considérables. Quelque fois c'est pour affermir la paix, ou se reunir pour quelque grande guerre. C'est d'antres fois pour vne rejouissance publique. Tantost on en fait honneur à vne nation qu'on inuitte d'y assister. Tantost ils s'en seruent à la réception de quelques personnes considérables, comme s'ils vouloient luy donner le diuertissement du bal ou de la comédie, L'hyuer, la cérémonie se fait dans une cabane; Testé, c'est en raze campagne. La place estant choisie, on l'environne tout â Tentour de branches d'arbres pour mettre tout le monde à l'ombre de leurs feuillages, et se dcffendre des ardeurs du soleil. Au milieu de la place, on estend vne grande natte de jonc, peinte de diuerses couleurs, au milieu de la place. Elle sert comme de tapis pour mettre dessus auec honneur le dieu de celuy qui fait la danse; car chacun a le sien, qu'ils appellent leur Manitou. C'est vn serpent, un oyseau, ou choses semblables qu'ils ont resvé en dormant et en qui ils mettent toute leur confiance pour le succez de leur guerre, de leurs pesches et de leur chasse. Proche de ce manitou et à sa droite, on met le calumet en l'honneur de qui se fait la feste et tout à Tentour on fait comme vn trophée et on estend les armes dont se seruent les guerriers de ces nations, sçauoir la massue, la hache d'arme, Tare et le carquois et les (lèches.

(i) Tout ce qui suit jusqu'au deuxième paragraphe de la secUon VU manque au manuscrit de Montréal. M. John Gilmary Shea a emprunté ce qui faisait défaut au récit de Thevenot. La copie deTËcole S^« Geneviève contient ce passage.

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• Les choses estant ainsi disposées et l'heure de la dance approchant, ceux qui sont nommez pour chanter prennent la place la plus honnorahle sous les feuillages. Ce sont les hommes et les femmes qui ont les plus belles voix et qui s'accordent parfaitement bien ensemble. Tout le monde vient ensuitte se placer en rond, mais chacun doit, en arriuant, saluer le manitou, ce qu'il fait en petunant et jettant de sa bouche la fumée sur luy, comme s'il luy presentoit de Tencens. Il va d'abord auec respect prendre le calumet et le soutenant des deux mains, il le fait danser en cadence, s'accordant bien auec l'air des chansons. Il luy [fait] faire des figures bien différentes. Tantost il le fait voir à toute l'assemblée, le tournant da costé et d'autre. Tantost il le présente au soleil, comme s'il le vouloit faire fumer. Tantost il l'incline vers la terre. Tantost il luy estend les aisles comme pour voler. D'autres fois, il l'approche de la bouche des assistaus, afin qu'ils fument; le tout en cadence. Et c'est la première scène du ballet.

> La seconde consiste en vn combat qui se fait au son d'vne espèce de tambours qui succèdent aux chansons, ou mesme qui s'y joignent et s'accordent fort bien ensemble. Le danseur fait signe à quelque guerrier de venir prendre les armes qui sont sur la natte et l'inuitte à se battre au son des tambours. Celuy-ci s'approche, et prend l'arc et la flèche, auec la hache d'armes et commence le duel contre l'autre, qui n'a point d'autre deffenses que le calumet. Ce spectacle est bien agréable, surtout les faisant tousjours en cadence; car Tvn attaque, l'autre se deffend; l'vn porte des coups, l'autre les pare; l'vn fuit, l'autre poursuit et puis celuy qui fuyait tourne visage et fait fuire son ennemy; ce qui est le plus beau c'est qu'vn homme seul faict quelquefois les deux personnages d'attaquant et deffendant, ■ fuyant et poursuyuant et tout le reste; ce qui se fait si bien par mesure et à pas comptez et au son réglé des voix et des tambours qu'il pourroit passer pour vne assez belle entrée de ballet en France.

» La troisième scène consiste en vn grand discours que fait celuy qui tient le calumet. Car le combat estant finy sans qu'il y ait de sang respandu, il raconte les batailles oiï il s'est trouué, les victoires qu'il a remportées. Il nomme les nations, les lieux et les captifs qu'il a faict[s] et pour recompense, celuy qui préside à la danse luy fait présent d'une belle robbe de castor ou de

244 APPENDICE y. — JOURNAL DU PiRE HARQUETTE

quelque autre chose. Et l'ayant receu, il va présenter le calumet a vn autre; celuy-ci à un troisième, et ainsi de tous les autres, îusqu*à ce que tous ayans fait leur deuoir, le Président fait présent du calumet mesme à la nation qui a esté inuitée à cette cérémonie, pour marque de la paix éternelle qui sera entre ces deux peuples. Voicy quelques-vnes des chansons quUls ont coustume de chanter. Ils leur donnent vn certain tour qu'on ne peut assez exprimer par la notte, qui neantmoins en fait toute la grâce. »

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