CHAPITRE III
Je voulus me renseigner et trouvai dans une touffe d'herbes Tombrelle que j'avais donnée. Et le vieux Bèp se retournant : a Bam Quan Leun (1), dit-il, dans son jargon mi-annamite mi-français, n'a pas boni » Je pris l'ombrelle et l'appuyai contre la table dressée pour le déjeuner du matin. Nous allions, sans doute, attendre longtemps nos vingt-cinq coolies pour partir !
Les carabines approvisionnées et placées près de nous, nous déjeunâmes de bon appétit. Quand la santé est bonne, l'homme affronte facilement les difficultés; mieux vaut estomac plein que vide aux mauvais jours.
Comme nous devisions ainsi, le vieux chef s'avança suivi de quelques hommes qu'il nous présenta. Je lui fis d'amëres observations, et ne voulus accepter ses cadeaux que contre reprise de mon ombrelle. Aux autres chefs j'offris des largesses de pacotille. Nous avions les vingt-cinq coolies! Notre diplomatie l'avait emporté, car, à dix heures, la colonne s'ébranlait. C'est égal, les marches sont lentes dans l'intérieur de l'Indo-Chine.
A peine sortis, nous prenions la direction du sud-ouest. « Il n'y a pas de chemin, il n'y a pas de passage », affirmaient les porteurs en des signes expressifs. Était-ce vrai? En tout cas la direction
(1) Monsieur Grand chef.
sud-oueât, c'était le retour; je repris la tête de la colonne voulant me rendre compte de leur affirmation.
Toute la journée nous longeâmes un arroyo assez important, affluent du Bar-Glûm, ce qui explique l'importance de cette rivière au sortir de la chaîne. Nous décidâmes de passer la nuit en forêt.
L'endroit n'était pas sans charme ; de gros arbres recouvraient la rivière en forme de voûte, et d'autres s'élançant de la berge hérissée de rochers semblaient menacer de nous écraser sous leur luxuriante verdure. La lune blafarde, filtrant au travers de ce toit naturel, venait argenter par plaques les eaux qui coulaient en murmurant sur les cailloux. QueUe belle nuit 1
Si belle que, dès le matin, nous dûmes constater la disparition de cinq porteurs, enfuis à la faveur de nos rêveries !
a Au diable la poésie », disions-nous, mais un peu tard, et il fallut abandonner une partie des provisions.
Le personnel se démoraUsait; je voyais les Annamites s'inquiéter, se plaindre delà fièvre; le mot « tiet » courait souvent sur leurs lèvres, ils étaient navrés et résignés à la fois.
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S3 février.
L'obstacle.
A quelques kilomètres plus loin nous trouvions un village que les habitants avaient abandonné. Dans le désir de montrer notre esprit pacifique, nous ramassions, sans colère, quantité de petits piquets. Notre aménité affectée était encore pette fois inutile, car après une heure d'attente, ne voyant personne, nous reprimes vers le nordest à la recherche d'un chemin. Nous étions vite butés à la brousse I II ne restait qu'une teniative à faire, je décidai de marcher au coupexîoupe.
Cela valait mieux que les éternels méandres des sentiers moïs àpeine tracés. Nous ne tardâmes pas à tomber sur une partie extrêmement fourrée et une barricade de bambous pourris ferma la route; on avançait difficilement, lentement; par un véritable travail de Romains, nous nous efiorcions d'ouvrir une voie dans cette végétation intense, et malgré notre entraînement aux marches en montagne, nous donnâmes, ce jour-là, un maximum d'effort physique.
Et l'obstacle sans cesse renaissant se dressait plein de chausse-trappes et, le sol cassant, crajquant nous causait mille inquiétudes; marche lente et désespérante, sans espoir de voir la
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fin de cette longue haie toujours et inyariablement la même. Hais quelles belles pièces avaient été ces bambous énormes, aujourd'hui putréGés I De vertes touffes s'échappaient plus jeunes, plus élancées, sous les grands arbres de la forêt et destinées à tomber elles-mêmes dans la pourriture de leurs aïeux. Un air étouffant, putride, gagnait les poumons et chacun en souffrait, sans mot dire, sen* tant le poison de la fièvre pénétrer dans les veines.
Tous, rivalisant d'énergie, nous travaillions à frayer un passage ; les Moïs suivaient, passifs, sans expression, nous laissant chercher sans nous guider, répétant l'éternel refrain : « Pas de chemin, pas moyen de marcher. » Et le soleil descendait, dorant les troncs d'arbres, jetant autour de nous une lueur féerique. Il fallait avancer ou mourir de soif, la provision d'eau étant épuisée ; nous tremblions de froid, et la nuit s'étendait humide sur tous les environs. Longeant une petite coulée, je vis bientôt que d'autres venaient y aboutir; nous suivions les sources d'un arroyol 11 fallait descendre, descendre vite, pour arriver à quelque mare; nous avancions tous, Moïs, Annamites, Européens, nous sentant pour la première fois solidaires les uns des autres devant le grand paciGcateur des hommes, le danger.
Enfin ! une dernière lueur de jour permit d'apercevoir une clairière couverte de buée, à côté de