CHAPITRE II
nécessaire aux irrigations ; trois cents mètres de canal, à dix mètres de déblai, traversaient la colline.
Le P. Villaume, entièrement à son œuvre et plein de l'enthousiasme du pionnier qui voit l'accomplissement d'un rêve de vingt ans, nous promenait parmi les decau villes et les terres fraîchement remuées, donnant des cliiffres, devisant de l'avenir.
Quatre cent mille francs de travaux au maximum suffiraient pour mettre en valeur cinq à six mille hectares de rizières; suivant la qualité, les terrains valent de 250 à 300 piastres, soit 1,250,000 piastres ou 2,500,000 francs de valeur vénale donnée à ces terres incultes. Ces calculs étaient optimistes; pour arriver ace résultat il faut un capital plus considérable, mais qui ne peut excéder 700,000 francs; en mettant tout au pire, on voit qu'en cinq ans d'un travail forcé cette capitalisation peut constituer une affaire de toute sécurité.
La seule difficulté provenait des communications; mais, au début, la vente pouvait être assurée par la consommation de Lang-Biang. Le problème de l'exportation sera vite résolu avec la construction du chemin de fer Tan-Linh-Kanh-Hoa et Touverture du port de Cam-Ranh.
La nuit tombait et le soleil dardait ses rayons sur les travaux, dorant l'espérance des colons : on
entendait les eaux, refoulées par le barrage, s'écliappant avec un bruit de tonnerre et blanchissant d'écume sous les hauts arbres de la forêt.
Nous admirions ce beau spectacle, sans prévoir alors les événements qui devaient, deux ans après, endeuiller Nha-Trin, et le Père, plein de ses rêves de reconstitution, de bonheur et de vie facile pour toute une province, voyait d'un œil inquiet ces courants qui allaient plus tard devenir son tombeau.
« Vous verrez, dit-il, l'année prochaine, un beau lac remplaçant ce torrent. » Et je suis revenu, mais le Père n'a pu montrer le beau lac; à peine l'a-t-il entrevu. Pour calculer les effets d'une rupture, il voulut, en sampan, se rendre compte et puis... le courant l'a emporté, victime de son œuvre!.. Peut-être la vieille légende païenne du canal a-t-elle voulu punir le représentant du Dieu des chrétiens qui l'avait violée et vaincue I En tout cas, je me permets de la mettre sous les yeux du lecteur telle que me l'a remise en mains propres le P. Villaume, lors de ma première visite au canal de Nha-Trin.
Légende chame du canal de Nah-Trin.
Au temps où les Chames firent le canal de Nha-Trin, sur la rive droite de la rivière de Phan-
Rrang, ces travaux, dit la chronique, échurent aux femmes; Tautre canal, celui delà rive gauche, aux hommes. Les uns travaillaient donc d'un côté, tandis que les autres faisaient de leur mieux de l'autre. Les femmes y mettaient grande ardeur, ne voulant pas se laisser surpasser; mais, comme leur travail n'avançait pas bien vite, afin de se donner du courage, elles se mirent à chanter sous la direction de la reine des Ghames. Et les hommes, qui travaillaient sur la rive en face, se mirent à écouter les douces poésies; puis, attirés, ils ne tardèrent pas à passer sur l'autre rive. En peu de temps ils avaient terminé le travail des femmes. C'est ainsi que le travail de la rive gauche ne fut jamais qu'amorcé; mais la rivière, très basse, ne pouvait permettre aux eaux d'alimenter le nouveau canal. La reine des Ghames était sur le point d'accoucher et le temps des rizières allait passer; grande était l'inquiétude du peuple. Alors, la reine se rendit dans la forêt, sur le bord de la rivière, et là donna naissance au jeune prince. Pendant trois jours elle usa du feu, s'oignit de safran, ne mangeant que du riz, du sel et buvant de Teau; puis, suppliée par les gens, elle se leva et alla jeter trois fagots d'une liane appelée bong-bup (liane de bois fort mou) à l'entrée du canal, comme digue. La rivière gonfla immédiatement et remplit le canal, C'est ainsi que, tous les ans, avant
de commencer la digue, les Chames, jusqu'en 1889, époque où elle fut faite en pierres, envoyaient un bonze qui devait prier. Ce bonze, choisi parmi les descendants de la reine au temps jadis, devait faire toute la mimique des couches, se chauffait au feu, s'oignait de safran, ne mangeant durant trois jours que du riz, du sel et buvant de l'eau, puis allait jeter ses trois fagots de bung-bup près de la digue. Alors seulement on commençait les travaux de barrage. Tant que l'époque des couches prétendues du bonze n'était pas arrivée, tout travail était interdit, et cela dépendait, dans les derniers temps, des sommes à lui offertes par les habitants pour qu'il commençât ses prières. Comme bien on pense, la rivière ne montait pas subitement; mais il fallait, tous les ans, recommencer la digue coûteuse et nécessitant de longs jours de corvée. Les Annamites devaient en passer par le caprice des Chames, par crainte des révoltes. Si les prières n'avaient pas été faites et que, pour une cause quelconque, la récolte eût été perdue, les Chames, qui admettent tout de leurs oppresseurs, se seraient révoltés contre eux, les accusant d'avoir attiré sur eux la colère divine. Aussi les mandarins du pays acceptaient-ils cet état de choses. Puis vinrent les Européens, et la coutume tomba d'elle-même.
La digue de Pérignoa traversa maintenant k