PRÉAMBULE
La biographie de Chateaubriand — je veux dire sa biographie réelle, et non point celle à demi poétique qu'il a magnifiquement orchestrée dans les Mémoires d' Outre-Tombe — est encore à écrire. Ce travail, quel que soit l'historien qui l'entreprendra, ne sera sans doute pas mené à bien de sitôt. Il y a encore plus d'un voile somptueux à faire tomber, et la vérité toute nue ne s'évadera
1. Qu'il me soit permis de dire, dès le début de cette étude sur la vie de Chateaubriand dans le Suffolk, que le premier qui me la conseilla, ce fut précisément celui qui l'édite aujourd'hui, mon vénéré ami, M. Honoré Champion, qui avait pressenti, en quelque sorte, avant la lettre, les résultats qu'elle pouvait donner.
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complètement de la fiction qu'autant que les archives publiques et privées, sollicitées, explorées en tous sens, nous auront livré leurs derniers secrets. Nombre de bons chercheurs, en tête desquels il convient de nommer l'abbé Pailhès, M. Joseph Bédier et, plus récemment, M. Victor Giraud, se sont patiemment mis à la tâche. J'apporte aujourd'hui ma contribution à l'œuvre commune.
Une contribution modeste, certes, mais qui ne laisse pas d'avoir son importance, puisqu'elle a trait à la phase la plus obscure peut-être de la vie de Chateaubriand, et la plus indispensable pourtant à connaître, s'il est vrai, c( mme j'en suis convaincu, que les années d'Angleterre, les années de l'exil, ont exercé une influence prépondérante sur la formation de son tempérament littéraire et sur les productions capitales de son génie'.
On oublie trop, et la plupart des critiques qui
1, C'est aussi le sentiment de M. Yictor Giraud (^Chateaubriand, Etudes littéraires. Avant- propos, p. xvi-xvii) : « Il y aurait un bien in'.éressant chapitre d'histoire littéraire à écrire sur les origines anglaises de la pensée de Chateaubriand. C'est, ne l'oublions pas, en Angleterre, où il resta sept ans, qu'eut lieu pour lui la crise religieuse : il s'agirait donc de savoir avec précision quelles influences « livresques » ou autres il y a subies, et s'il faut en tenir ^compte pour l'histoire de ses idées ».
se sont occupés de sa personne et de son œuvre ne se sont pas assez souvenus, me serable-t-il, que, de 1793 à 1800, c'est-à-dire pendant sept années consécutives, Chateaubriand a résidé à Londres, ou dans les environs de Londres, sans revoir la France, avec laquelle il avait perdu presque tout contact. On oublie que, durant ce septennat, il n'a pas seulement respiré l'atmosphère anglaise, mais qu'il s'y est plongé, baigné^ trempé. Or, si l'on observe qu'il n'avait pas tout à fait vingt-cinq ans, lorsqu'il chercha un refuge en Angleterre, et qu'il en avait près de trente-deux, quand il en repartit; que ce long intervalle embrassa, par conséquent, pour lui, l'époque, si décisive dans toute carrière d'écrivain, où des fougues de la jeunesse se dégage peu à peu la maîtrise de l'âge mûr, il est aisé de concevoir l'intérêt puissant qui s'attache à cette période et combien il serait désirable qu'on la pût éclairer jusqu'en ses moindres détails.
C'est ce que j'ai tenté de faire ici, selon mes moyens, pour le laps de temps, assez considérable', que Chateaubriand passa en SufTolk, dans la région de Beccles et de Bungay'. Si j'y ai réussi
1. Plus considérable, on le verra, qu'on ne l'avait supposé jusqu'à ce jour.
2. Au moment où ces pages étaient en cours -de publication dans la Revue de Paris, un jeune érudit anglais. M. Ernest Dick, donnait à la Revue d'histoire littéraire un article très
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à quelque degré, je le dois principalement à l'obligeance de mes excellents amis, le docteur etM"^® Ayton Gostling. i\on contents de s'être dérangés, sur ma demande, pour rassembler les premiers éléments de la présente étude, ils ont bien voulu m'aider à la compléter, en recommençant avec moi le pèlerinage qu'ils s'étaient déjà imposé à mon intention et où leur expérience, sans parler de leur sollicitude, devait m'être d'un inestimable secours. Grâce à la connaissance qu'ils ont du Suffolk, grâce aux relations qu'ils y comptent^ il m'a été loisible, en l'espace d'une semaine, d'abord de visiter en dévot les lieux consacrés par le souvenir de mon illustre compatriote breton, ensuite de recueillir sur place quantité de témoignages et de documents qui, restés inédits jusqu'à ce jour, sont singulièrement propres, si je ne me trompe, à enrichir d'aperçus nouveaux la biographie de Chateaubriand et même à suggérer certaines interprétations nouvelles de son œuvre.
Ces documents, ces témoignages, je les produis
documeuté sur le même sujet. On aura profit à lire son travail, trop différent du mien pour faire avec lui double emploi (V, Revue d'Histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908 : « Le séjour de Chateaubriand en Suffolk »).
comme ils me sont venus, je veux dire pêle-mêle avec mes impressions de voyageur, puisque c'est cependant au hasard des étapes que je me les suis procurés.
Je sais les inconvénients d'une pareille méthode. Qu'on m'excuse de l'avoir préférée. Elle aura, du moins, l'avantage de restituer les événements à leur cadre naturel. Nous suivrons. Chateaubriand pas à pas dans les sites et sur les chemins que hanta son exil ; nous saluerons les logis qui lui furent bienveillants, ceux aussi qui lui furent douloureux; nous verrons enfin se lever devant nous les horizons qu'il peupla de ses rêves et qui demeurent enveloppés du prestige de son grand nom.
Mais, auparavant, il ne sera probablement pas inutile de résumer aussi brièvement que possible le récit qu'il nous a légué, dans les Mémoires d' Outre-Tombe^ sur les débuts de son séjour en Angleterre'.
1. Je préviens tout de suite que le» éditions de Chateaubriand dont je me suis servi sont : pour les Mémoires d'Outre- Tombe, l'édition Biré; pour Atnla, l'édition V. Giraud ; pour tous les autres ouvrages, l'édition des Œuvres complètes, publiée chez Pourrat, 1836,
Sur le séjour de Chateaubriand à Londres, jusqu'à son départ pour le Suffolk, il faut lire l'étude de M. F. Baldeusperger
Il y débarque exactement le 17 mai 1793, venant de Jersey. En poche, pour toute fortune, il a trente louis qui lui ont été apportés de Saint-Malo par un bateau fraudeur'. C'est la misère, c'est le dénuement à bref dilâi. Gomment vivra-t-il? 11 y a bien le shilling par jour que le gouvernement anglais distribue en aumône aux émigrés nécessiteux : Chateaubriand ne nous donne pas à entendre qu'il en ait jamais usé. La plupart de ses compagnons d'infortune se sont ingéniés à se créer des ressources. D'aucuns, par exemple, se sont improvisés marchands de charbon; mais René, — quoique lils d'un armateur malouin, commerçant assez âpre, voire un tantinet négrier, — René est d'âme trop celte pour s'essayer aux choses du négoce. D'autres, avec Taide de leurs femmes, fabriquent y des chapeaux de paille : René a une femme, mais qui ne peut lui être d'aucune eflicacité, car il l'a laissée là-bas, en Bretagne, n'ayant, d'ailleurs, pris que juste le temps de l'épouser et de lui emprunter une partie de sa dot». D'autres, enfin, enseignent le français, — qu'ils ne savent pas'. René le
dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, l. XIV, p. 585 sqq.