Atala
fort agréable à Rome, mais tout cela est en projet : rien de fait, rien de certain. Vous devez croire assez que je ne manque pas d'ennemis : h la fois ancien noble, émigré rentré, religieux, et auteur heureux, voilà assez de motif [sic] de haine, de persécution et d'envie.
Quoiqu'il en soit, monsieur, si j'ai bien compris l'obscurité des dernières phrases de votre lettre, il paraît que je vous suis redevable de quelque chose. J'ai pu oublier la valeur de cette dette, sans oublier votre obligeance au jour de mes malheurs. Veuillez donc me mander sur-le-champ à quoi se monte la somme que je puis vous devoir. Je ferai mou possible pour y satisfaire. J'espère seulement que vous voudrez bien m'accorder quelque temps pour l'acquitter, et que, si je ne puis payer tout h la fois, vous consentirez à recevoir le payement par parties.
Je pars à l'instant pour Avignon, pour tâcher d'y supprimer une contrefaçon de mon dernier ouvrage, le Génie du Christianisme ; je serai de retour à Paris vers le 20 de novembre et j'espère y trouver votre réponse.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur
Chateaubriand.
Voici mon adresse :
Au C" Chateaubriand, rue St-Honoré, n» 85, près de la rue Neuve du Luxembourg, à Paris, France.
Paris, ce 17 octobre 1802.
Nous savions déjà par les Mémoires^ qu'à cette 1. T. II, p. 256.
60 AU PAYS d'exil de CnATEAUBRIAXD
date de 1802 Chateaubriand logeait « rue Saint- Honoré, à l'Hôtel d'Etampes, près la rue Neuve-du- Luxembourg » où habitait son amie, madame de Beaumont. D'autre part, rien de plus exact que le voyage d'Avignon. Si le correspondant de Bence Sparrow force un peu la note en disant qu'il part « à l'instant ^>*, du moins était-il à la veille de se mettre en route : car, le vendredi 15 octobre, il écrivait à ChênedoUé' : « Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. » Il n'eut pas de peine à saisir la contrefaçon; il en saisit même deux: l'une, d'Atala; l'autre, du Gém'e du Christianisme. Mais, s'il avait compté sur leur produit pour acquitter sa dette de Beccles, il avait mal calculé. Nous lisons, en effet, dans les Mémoires^ :
Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m'en offrit : j'achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites
1. Dès le 12 octobre, toutefois, il projetait d'entreprendre immédiatement le voyage. A celte date, sollicitant de Lucien Bonaparte des lettres de recommandation pour le préfet du Vaucluse, il écrivait : « On vient de contrefaire à Avignon le Génie du Christianisme. Si je ue veux pas être ruiné totalement, il faut que je parte à l'instant, et dans le plus grand secret, pour faire saisir l'édition. » (Cf. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 109.)
2. Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 195.