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CHAPITRE VIII

La maison de Chateaubriand. — Paysage qu'il embrassait de sa fenêtre. — Le cimetière ; l'église, — La vie de l'auteur deïEssai à Beccles, d'après le chapitre : « Aux Infortunés ». — Ses veillées solitaires : à quoi il les occupe. — Sa fièvre de travail jusque dans les heures les plus avancées de la nuit. — Partie de son œuvre qu'on peut, selon toute vraisemblance, attribuer au séjour de Beccles.

« Misérable demeure » serait peut-être beaucoup dire, s'il n'avait dû y vivre dans le continuel sentiment de sa solitude et de son exil.

D'après Wilton Rix, Chateaubriand occupa successivement deux chambres. Celle qu'il habitait en dernier lieu, dans la maison d'un M. Butcher, a disparu avec cette maison. Je ne saurais décider, par conséquent, s'il y était bien ou mal logé. La rue où elle s'élevait — Hungate Lane — est une espèce de venelle assez étroite qu'une façon de passage voûté fait communiquer avec la place du New Market, et qui rattrape ensuite la route de Bungay. L'air et l'espace devaient, j'imagine, y manquer un tant soit peu, du temps de Chateaubriand comme de nos jours. Et, à ce point de vue tout au moins, il ne fut certainement pas sans regretter sa première installation.

Prenons à droite, au sortir ànKings Head, et di-

rigeons-nous vers la tour de Saint-Michel. Passé ce monument, nous avons, sur notre gauche, la grille du cimetière; devant nous, l'ouverture de S altgate Street, la « rue de la Porte au Sel ».

A l'angle de la rue et du cimetière, — que bordent un de ses pignons et le mur de son jardin, — se dresse une grande maison bourgeoise, d'aspect cossu, à deux étages, coiffés d'un toit légèrement aplati. Wilton Rix la désigne comme la maison du docteur Growfoot, oncle et associé de celui dont nous avons déjà rencontré le nom : ce qui nous importe, à nous, et qui nous touche, c'est qu'elle fut, à un moment donné, la maison de Chateaubriand. Il aurait pu difficilement, ce semble, souhaiter un abri plus confortable. Elle reste, aujourd'hui encore, une des plus belles habitations de Beccles, avec son architecture trapue, ses hautes croisées et ses portes à fronton grec, flanquées de colonnes ioniques. Joignez que, située au sommet du mamelon où s'accroche la vieille ville, elle domine, par derrière, tout le cirque de la vallée, jusqu'à la courbe à peine estompée des collines occidentales d'où émerge comme un phare le clocher de Bungay.

C'était précisément de ce côté, paraît-il, que donnait la chambre de Chateaubriand. Examinons, en passant, les détails les plus typiques du paysage d'exil qu'il eut, pendant plusieurs mois, sous les yeux. Par-dessus la muraille du jardin, voici, d'abord, le vieux cimetière, — un jardin aussi, d'une propreté tout anglaise, ombragé d'arbres

antiques, avec des allées bien ratissées, circulant autour des pelouses d'herbe drue où blanchissent vaguement des tombes en forme de sarcophages, voire de cercueils. Il semblerait que ces voisinages funèbres eussent été dans le destin du jeune émigré. A Londres déjà, la lucarne de son grenier, dans New Road, s'ouvrait de même sur un cimetière ^ Il dut aimer celui de Beccles, en com-

1. Mém. d'O.-T.^ t. II, p, 122. « Mes amis... m'installèrent aux environs de Mary-Le-Bone Street, dans un garret dont la lucarne donnait sur un cimetière ; chaque nuit la crécelle du wa tchman m'annonçait que l'on venait de voler des cadavres ».

On pourrait dire, d'ailleurs, de Chateaubriand qu'il eut, en quelque sorte, le goût des cimetières : c'est un des traits les plus bretons, et peut-être les plus celtiques, de sa nature.

« Comment passer le temps sur un sol étranger? — se demandait-il en 1803. — Comment occuper ses journées? iV'esfil pas tout naturel alors d'aller visiter ces tombeaux champêtres où, pleines de joie, des âmes chrétiennes ont terminé leur exil"? » (^Mélanges littéraires, p. 158.)

Trente ou quarante ans plus tard, parlant de ses promenades dans son quartier de Montrouge, aux abords de l'Infirmerie Marie-Thérèse, il écrit [Mém. d'O.-T., t. VI, p. 9) : (i Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que moi, où les vers qui rongent les morts ne sont pas morts (allusion à une inscription qu'il avait vue sur les murs de l'ermitage en ruines du Mont-Valérien) ; je lis les épitaphes : que de femmes de seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe! Heureuses de n'avoir vécu que leur jeunesse ! »

S'attable-t-il dans une auberge de Carinlhie? Le champ des morts est là tout près qui l'attire et, complaisamment, il en fait la description : « Le cimetière, entourant l'église, n'était séparé de moi que par une cour rustique. Des croix de bois, inscrites dans un demi-cercle et auxquelles appendaient des bénitiers, s'élevaient sur la pelouse des vieilles tombes : cinq

paraison. L'on gagerait du moins que c'est à lui qu'il pense, dans le Génie du Christianisme, quand il déplore le charme perdu de ces vieux cimetières d'autrefois auxquels « des prairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective, marioient leurs simples images » '.

La vallée commence, en effet, tout de suite au bas du cimetière, dont la terrasse en corniche la surplombe. En se penchant sur le parapet, on a, au-dessous de soi, le talus quasi perpendiculaire des anciennes fortifications ; puis la descente abrupte de la colline que prend en écharpe un étroit raidillon, coupé d'une série d'escaliers aux rampes vermoulues, et planté çà et là d'un pittoresque cottage de pécheur; enfin la rivière, la claire^ rapide et silencieuse Waveney, que la marée enfle, deux fois par jour, d'une onde plus trouble, mais pour expirer presque aussitôt et se

sépulcres encore sans gazon annonçaient cinq nouveaux repos. Quelques-unes des fosses, comme des plates-bandes de potager, étaient ornées de soucis en pleine fleur dorée. Des bergeronnettes couraient après des sauterelles dans le jardin des morts. Une très vieille femme boiteuse, appuyée sur une béquille, traversait le cimetière et rapportait une croix abattue : peut-être la loi lui pcrmettail-elle de butiner celle croix pour sa tombe; le bois mort, dans les forôts, appartient à celui qui l'a ramassé » [Méin. d'O.-T., t. VI, p. 334 335). Et il termine par celle citation de l'élégie de Gray : « Sur un cimetière de campagne » qu'il avait traduite dans l'exil :

Là dorment ignorés des poètes sans gloire, Des orateurs sans voix, des héros sans victoire. 1. T. m, p. 102.

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retirer tout aussi vite, n'ayant même pas effleuré les joncs de la berge ni suspendu aux branches flottantes des saules le moindre bouquet d'algue ou de goëmon. Les prés qu'elle arrose et qu'elle anime, noyés, le matin, d'une fine buée d'argent, ont Tair de s'étendre à perte de vue, comme une savane, et, le soir, au contraire, se rassemblent, se font proches, s'enchâssent comme une sombre émeraude dans le cercle d'or des crêtes environnantes, incendiées par les feux du couchant.

Je n'ai encore rien dit de l'église, dont la riche ornementation gothique s'accorde pourtant à merveille avec cet harmonieux coin de nature. Elle s'érige au milieu du cimetière, parmi les arbres. C'est un bel édifice du xiv^ siècle. Le porche méridional est particulièrement remarquable. A son tympan est sculptée en haut relief une représentation de saint Edmond, le patron religieux de l'Est- Anglie. Mais les nombreuses niches du pourtour sont vides de leurs statues, brisées par le farouche iconoclaste William Dowsing, qui visita Recelés en 1643. Quant à l'intérieur de la nef, il n'ofifre rien de saillant. Ce que le sacristain qui nous en fit les honneurs nous exhiba de plus intéressant fut l'acte de mariage du poète Crabbe, ainsi libellé :

George Crahhe, clerc de celte paroisse, célibataire^ et Sarah Ebny, de la même paroisse, également célibataire, ont été mariés dans cette église, avec l'autorisation du Chancelier, ce quinzième jour de décembre^

AU PAYS D EXIL DE CHATEAUBRIAND b/

l'an mil sept cent quatre-vingt-trois , par moi, P. Routh, vicaire^

Grabbe était lui-même du SufFolk, dont il a décrit les mœurs provinciales dans ses vers, et Chateaubriand ne fut certainement pas sans entendre parler de l'auteur du Village, dont la réputation était déjà consacrée. Connut-il son œuvre? J'en doute. Elle était peu faite pour répondre à ses goûts d'alors et de plus tard. Le jour où le nom de Crabbe viendra sous sa plume, dans les Etudes sur la Littérature anglaise, il se contentera de le mentionner au passage, parmi vingt autres, en déclarant qu'il « faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d'un genre de composition qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol' ». C'est aussi dans l'église de Recelés, nous confia le sacristain, d'un ton pénétré, que fut célébré le mariage du père et de la mère de Nelson, — de Nelson que Chateaubriand devait, parla suite, rencontrer à diverses reprises dans Hyde-Park', tout

1. Le Révérend Peter Routh fut, au rectorat de Recelés, le prédécesseur immédiat de Rence Sparrow, en faveur de qui il se démit de sa charge. Il fut également un des prédécesseurs de M. Rrightley à. la tète de l'école privée de Blyhurgate Street, dont il quitta la direction pour passer à celle de la Fauconherge School, lorsque cette dernière école fut ouverte. Il mourut en retraite à Rungay, le 17 juin 1802, à l'âge de soixante-seize ans. Il est donc plus que probable que Chateaubriand dut le connaître.

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