Mém. d'O.-T., t. I, p. 114 et
146 AU PAYS d'exil de CHATEAUBRIA.ND
parcourir en hâte quelques cantons déjà trop civilisés, le ministre avait séjourné des mois et des années, parmi les grands spectacles du monde primitif, de l'authentique « nouveau monde ». 11 s'était enfoncé dans les savanes, il avait descendu les fleuves en pirogue, il avait vécu sous Tajoupa, fumé le calumet, longuement pratiqué cet « homme sauvage » dont l'auteur des Natchez^ en partie esquissés dès lors, se proposait d'écrire 1' « épopée »', accompli, en un mot, toutes les prouesses que le cadet de Bretagne n'avait réalisées qu'en rêve. On conçoit sans peine de quel intérêt devait être pour l'émigré la conversation d'un hôte aussi renseigné sur le sujet qui lui tenait le plus au cœur. Ajoutez que c'est, selon toute probabilité, dans la bibliothèque de John Ives, et sur ses indications, que Chateaubriand feuilleta de près les relations américaines d'un Garver, d'un Bartram^ qui, avec les œuvres de Raynal', de Gharlevoix et quelques pages des Lettres édifiantes'', ont inspiré tant de
1. « J'étois encore très jeune, lorsque je conçus l'idée de îaire l'épopée de l'homme de la nature et de peiudre les mœurs des Sauvages ». (Natchez, Préface, t. I, p. 2.)
2. Sur les emprunts que Chateaubinand a faits à ces auteurs ainsi qu'au Père Gharlevoix, cf. J. Bédier, Etudes critiques p. 19i-287.
3. Il avait dû le pratiquer dès Combourg. M. de Château briandpère avait un culte pour cet auteur : « Il lisait... VBis taire philosophique des deux Indes, dont les déclamations le charmaient; il appelait l'abbé Raynal un maître homme » [Mém. dO.-T., t. I, p. 192 )
4. Les Anglais, — écrivait-il en 1801 — « n'ont point de monu meut tel que les Lettres édifiantes » {Mélanges littéraires, p. 73)
brillants « motifs », je ne dis pas seulement des Natchez, mais à^Atala, mais du Génie du Christianisme^ — pour ne parlerni du Voyaoe en Amérique ni des Mémoires d' Outre-Tomhe.
Voilà, n'est-ce pas? pour le « pauvre banni' » d'assez bonnes raisons de se complaire dans la société de ces braves gens. Et il me reste à faire valoir la meilleure,, la plus décisive : vous avez nommé Charlotte.
Les registres de iS' Mary mentionnent ainsi son baptême, à la date du 10 mars 1780 : « Charlotte, fille de John Clément et Sarah Ives, clerc, née le 9 ». Sur la fin de 1795, vers l'époque où \e frcnch teaclier de Beccles installa une classe dans la maison de Bridge Street, elle avait donc bien les quinze ans que lui donne l'auteur des Mémoires^. «C'était, — dit Rider Haggard — une jolie et charmante young lady^ avec de grands yeux sombres [large dark eyes) dont on se rappelle encore la flamme dans le voisinage «.Ce que les Mémoires d' Outre-Tombe ont surtout retenu d'elle, ce sont « ses cheveux noirs » et « ses beaux bras », aussi blancs qu' « une chaîne de lis »'. INIais, si vous désirez une imaore d'ensemble, ouvrez les Natchez etvoyezla première apparition de Charlotte, je veux dire de Céluta, dans la vie de René :