‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 18 sur 29 · AU P AYS D'HAMLET · texte numérisé non relu

AU P AYS D'HAMLET

l'enseignement de la langue française des cours spéciaux, que fréquentent cent cinquante jeunes filles.

Nous voudrions pouvoir donner quelques renseignements un peu détaillés sur ces établissements que l'obligeance de la supérieure provinciale, la Mère Marie-Geneviève, nous a permis de visiter, raconter les prodiges d'intelligence, de travail et d'attention que l'examen des cahiers nous a révélés, dire l'impression de satisfaction des bonnes religieuses en nous exposant les résultats de leurs efforts, traduire surtout les sentiments de joie et de patriotique fierté que nous avons éprouvés nous-mêmes, en voyant les mines naturellement graves de ces fillettes blondes, aux yeux bleus et au teint clair, s'éclairer d'un gracieux sourire à notre entrée dans les classes, en entendant leurs voix fraîches où le dialecte maternel laisse un accent légèrement guttural, nous souhaiter la bienvenue, et répondre à nos questions dans notre langue. Nous serions heureux de montrer ce qu'ont fait, à côté d'elles, dans le même sens, les Frères de Saint-Genis-Laval, dont l'école, tout récemment installée dans la capitale, regorge déjà d'élèves.

Il faut malheureusement nous borner, sous peine de ne clore jamais ce trop long chapitre, et nous contenter d'affirmer que les uns et les autres agissent de concert dans l'intérêt de notre patrie, et qu'en répandant en son nom les largesses de leur dévouement, ils se font aimer, en même temps qu'ils la font bénir.

L'humble hommage que nous leur rendons ainsi n'a pas pour but, qu'on le sache bien, d'approuver ou d'encourager, s'il existe, leur prosélytisme religieux. Que leur influence ait contribué ou non au développement du catholicisme en Danemark, que, grâce à eux peut-être, le nombre des fidèles de cette croyance, qui était de trois mille à peine il y a dix ans, qui est du double aujourd'hui, soit devenu assez considérable, pour qu'il ait été utile de pourvoir ce petit troupeau d'un pas-

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teur distinct, nous n'avons pas à le rechercher. Il est un fait certain, indiscutable, que tous les hommes de bonne foi reconnaissent, devant lequel s'inclinent les plus prévenus, le fait de l'expansion des idées françaises par l'entremise de nos missionnaires, et celui-là, nous l'avons vérifié une fois de plus.

Partout où nos congrégations posent le pied, elles y implantent notre civilisation ; partout où elles gagnent des âmes à Dieu, elles y soumettent en même temps des cœurs à la France. Telles elles sont en Egypte, où elles restent, hélas I à l'heure présente, seules à défendre notre cause, dans les régions du Levant, sur les rivages les plus reculés de l'Extrême- Orient, telles nous les avons retrouvées en Scandinavie, en Norvège, où les Pères de la Salette ont repris dans ce siècle l'œuvre d'apostolat interrompue par la Réforme, à Trondhjem, où un de nos compatriotes, M. l'abbé Riesterer, deux fois cher celui-là parce qu'il est fils de l'Alsace, lutte encore sans défaillance, quoique sans grand espoir, pour le maintien de notre prestige.

Les Danois, malgré qu'ils en eussent, ont été subjugués, comme tous ceux qui les approchent, par cette in M fluence secrète. Ils auraient probablement dé Kk siré que ce contact dangereux pour la rW solidité de leur Église, leur fût évité; après

Une rue de Trondhjem (Norvège).

M. taohè Riesterer, curé français Je Trondhjem, dam téglise paroissiale catboliqiee de celte ville.

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l'avoir toléré par affection pour nous, par déférence aussi pour le renom de libéralisme de leur législation, il est arrivé fatalement qu'ils en ont subi les effets. Ils ont admiré nos religieuses pour leur mérite, pour leur modestie, pour leur dévouement désintéressé, et, en faisant honneur de leurs vertus au pays qui les avait envoyées, ils se sont donné un sujet de plus de le chérir.

Pouvons-nous oublier au surplus, que la France n'a pas seulement, pour plaider victorieusement sa cause auprès d'eux, ces avocates muettes, mais éloquentes, qu'elle s'est unie à eux, par un indissoluble lien, le jour où l'aimable princesse, qui a daigné agréer la dédicace de ces modestes pages, est venue s'asseoir sur les marches de leur trône? Ne savons-nous pas que, si son mariage l'a naturalisée danoise, cette fille illustre de notre race nous est demeurée attachée par le cœur et qu'en incarnant, sous ses traits gracieux, son ancienne patrie, elle lui a du même coup conquis la nouvelle? N'avons-nous pas enfin, dans des diplomates tels que M. Pasteur, le distingué chargé d'affaires, dont nous avons plusieurs fois déjà prononcé le nom célèbre, les représentants les plus capables d'affermir ces rapports de cordialité réciproque? Ce sont là plus de motifs qu'il n'en faut pour expliquer la sympathie dont nous sommes les objets : tous nos efforts doivent tendre à ce qu'elle ne s'amoindrisse pas, tous nos vœux à ce qu'un revirement de l'opinion n'amène jamais au pouvoir les radicaux amis de l'Allemagne.

Le gouvernement actuel, nous l'avons dit, en raison de la situation créée au Danemark par les événements de 1 864, a dû se renfermer dans une réserve prudente, et s'appliquer à conserver la plus stricte neutralité ; mais quelque soin qu'il mette à paraître indifférent aux graves problèmes qui s'agitent autour de lui, il est des circonstances, où il laisse percer malgré lui les préférences qui l'animent et qui sont celles de la nation tout entière. Il l'a bien montré en 1891, par la réception triomphale qu'il a ménagée à nos marins à leur retour de Cronstadt.

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Nous avons pu d'ailleurs juger par nous-mêmes du degré d'affection de ce peuple, lors de la visite solennelle de l'empereur Alexandre III à bord de nos navires de guerre, dans le courant de l'automne dernier.

Cette démonstration, le Tsar, pour la rendre plus significative, avait voulu qu'elle coïncidât avec l'arrivée à Toulon de sa propre escadre ; mais s'il l'avait décidée de longue date dans le recueillement silencieux de sa pensée, il n'en avait, suivant sa coutume, communiqué le projet à personne. Sa résolution n'est connue que le matin du il octobre, au moment même où il l'exécute. En un instant, comme si la nouvelle en eût été colportée par un invisible messager, les rues s'emplissent et s'animent. Les Danois prétendent que cette fête des deux alliés soit aussi la leur: l'étendard rouge à croix blanche du Danebrog, ce palladium sacré qui leur tomba, dit-on, du haut des airs, en un jour de péril, et dont ils ont fait leur pavillon national, est arboré aux fenêtres de toutes les maisons, aux frontons de tous les édifices, et lorsqu'à onze heures les voitures de la cour amènent de Fredensborg le cortège de la famille royale, la ville a déjà revêtu ses plus joyeux atours pour accueillir ses hôtes.

A midi, à l'heure exacte où l'amiral Avellan débarque sur la terre française, le Tsar aborde l'échelle de Y/sl r, le plus grand de nos deux croiseurs. Alors, de la foule massée sur les quais s'élève une immense acclamation, à laquelle font écho les hourrahs des matelots debout sur les vergues. Des salves d'artillerie, à chacune desquelles, par une dérogation unique aux règles du cérémonial habituel, répond le yacht impérial V Etoile Polaire, s'échappent des lianes de nos vaisseaux magnifiquement pavoises. Dans le décor magique du Sund. dont les flots réfléchissent en teintes foncées l'azur du ciel, sous le soleil radieux qui avive les couleurs des drapeaux, sous la brise qui en agite les plis, au milieu du concert formidable où les voix humaines se mêlent aux grondements du canon et aux accents des fanfares, la scène prend un

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caractère de sublimité grandiose. Nous avons la sensation qu'une grande chose s'accomplit.

Ces deux peuples que le Danemark a vivifiés l'un et l'autre d'une goutte de son sang, la Russie, à qui il a donné Rûrick, la France, à qui il a donné Rollon, une évocation mystérieuse nous les montre aujourd'hui, s'unissant à son appel dans une fraternelle étreinte, et il nous semble que l'aurore d'une ère nouvelle, dont l'avenir se dévoile devant nous, luise soudain à nos yeux. L'œuvre ébauchée à Cronstadt se consolide et s'affirme. Notre pays, débarrassé entin de cette alliance anglaise, qui, depuis soixante ans, pèse sur ses épaules a la façon d'une tunique de Nessus, qui le paralyse et le tue, nous apparaît grandi et transfiguré, librement appuyé sur l'épaule du géant moscovite, bravant avec la fierté sereine de sa force reconquise, les outrages et les entreprises de ses ennemis, attirant à lui, pour les grouper sous l'égide de son bouclier, les petits États de l'Europe qu'opprime le régime de 1er et de sang inauguré par l'Allemagne, et rayonnant enfin, comme un astre bienfaisant, sur le monde pacifié.

C'est sous l'impression de cette consolante vision que nous avons quitté Copenhague. Dix jours plus tard, nous étions à Lyon, où elle s'achevait pour nous dans les splendeurs d'apothéose des fêtes franco-russes.

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