I. — L'Industrie
M. Skobelef, premier ministre socialiste du travail, fut très étonné, au lendemain de sa nomination, d'apprendre que le capital' social d'une entreprise industrielle ou d'une banque ne figurait pas tout entier en disponibilités liquides au fond d'un coffre-fort. Cette découverte bouleversait tous les projets d'un homme que le Sovet avait délégué dans le gouvernement semibourgeois de Kerensky comme son plus remarquable spécialiste en matière économique. Il eût été si facile, en effet, de faire sauter les serrures et de traiter le capital d'après les clichés agraires en honneur parmi les socialistes russes. Venir, voir et partager : le programme du prolétariat en Russie faisait concurrence au laconisme des Romains victorieux. Et, si telle était la grossière incompétence du premier Sovet où se concentrait, pourtant, la quintessence de la « démocratie révolutionnaire », il est aisé d'en tirer la désinvolture
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avec laquelle la dictature maximaliste socialisa l'industrie russe..,
Le maximalisme n'a qu'à moissonner les récoltes semées sous le ministère de Kerensky et Skobelef.
Avec une passion d'illuminé, le prolétariat russe s'était emparé des définitions marxistes pour chercher, dans la vie quotidienne, les catégories réalisées du patron, du bourgeois, du capitaliste. Après le coup d'État de mars, la classe ouvrière manifestait son superbe dédain pour les contingences par sa réclamation, en pleine guerre, de la journée de huit heures. Sur ces huit heures, une bonne moitié se gaspillait dans des exercices de tir et dans la bousculade des meetings, si bien qu'au bout de deux mois de régime révolutionnaire, la production industrielle accusait déjà une baisse de 50 pour 100. La révobition ne consiste-t-elle pas précisément, pour tous ces paysans déracinés, dans un minimum de travail et un maximum de salaires? Lorsqu'on questionnait un soldat désœuvré, un ouvrier oublieux de son enclume, sur les raisons de cette envahissante paresse, invariablement, ils répondaient : « Nous faisons la révolution. » Pouchkine, le grand poète national, avait parlé une fois de la « sainte paresse slave ». Échappée à l'étreinte de fer de l'ancien régime, cette paresse invétérée, sûre de l'impunité, s'étira désormais sans vergogne dans l'usine et à la caserne. Il avait été établi, depuis longtemps, qu'un petit producteur rural, livré à lui-même, ne travaillait jamais plus de cinquante jours par an. La révolution mettait cet idéal à la portée de tous. Et comme, par surplus, elle légalisait la spoliation du patron et du propriétaire foncier, une invincible ten-
dance poussa le prolétariat russe à se laisser entretenir aux dépens de la nation.
Une effroyable hausse de salaires permit aux ouvriers de Petrograd de goûter, pendant quelques mois, les délices d'une Capoue industrielle. Dans une ville de la Volga, un débardeur, sollicité d'exercer son métier, se bornait, pour toute réponse, à exhiber la semelle de sa botte où s'inscrivait le chiffre fantastique de sa paye : 60 roubles par heure. Et tout était à l'avenant. Les ouvriers du Tréougolnik réclamèrent un jour une augmentation rétrospective qui eût exigé la mise aux enchères de l'entreprise entière. Exemple profondément symptomatique. A saigner le « vampire » professionnel, le bourgeois, le prolétariat russe ne remarquait pas qu'il s'attaquait aussi à la source même de ses propres revenus, qu'il stérilisait l'industrie, se condamnait à la famine et au chômage.
A la dictature des travailleurs la révolution n'a légué que des ruines. La désorganisation des transports a isolé les entreprises de tous leurs centres vivifiants et de tous leurs débouchés ; les prétentions ouvrières ont vidé les caisses ; les violences ont éloigné les ingénieurs : plus de matières premières, plus d'argent, plus de compétences techniques, rien qu'une foule turbulente aux convoitises débordantes et chez qui le titre de prolétaire devenait un titre de créance sur la bourgeoisie. Mais que pouvait la bourgeoisie contre le manque de charbon et l'absence de numéraire? Au moment même où le léninisme célébrait à Petrograd sa sanglante lune de miel, les usines Drouchkof, Kadievski, Constantinov^ka, la Providence Russe cessaient le travail faute de combustible ; l'Union Minière et Sormovo suspendaient leurs payements ; l'une après l'autre, les usines de Moscou se fermaient,
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jetaient sur le pavé une foule de chômeurs faméliques, démoralisés par des salaires trop facilement gagnés. Et, dans le domaine économique, - comme ailleurs, l'individualisation à outrance qu'amenait une révolution à base d'égoïsme brisait, entre les différentes branches de production, tout lien de solidarité : les usines se transformèrent en fiefs industriels, heiTnétiquement fermés les uns aux autres ; l'ouvrier cacha ses stocks de fer, de houille et ses réserves d'argent comme le paysan enfouit son blé sous la terre. Une psychologie immuablement rurale cuirassait le prolétaire russe contre toutes les invites à l'altruisme démocratique et le poussait à tirer de l'industrie ses derniers sucs avec la même rapacité, insoucieuse du lendemain, que le moujik du mir mettait à épuiser son lopin de glèbe.
Tel était, sous le masque de pseudo-marxiste, l'ouvrier auquel un décret de Lénine accordait pompeusement le contrôle de la production nationale.
Ce contrôle s'exerce dans tous les domaines : industrie, entreprises rurales, banques, commerce, coopératives ; rien ne lui échappe, sauf peut-être le travail à domicile, ni les ventes, ni les achats, ni les dépôts. Le décret de Lénine cristallise les tendances plus timides de ses prédécesseurs, assigne aux directeurs des usines le rôle antérieur du gouvernement provisoire, surveillés par leur Sovet respectif, et même remplacés au besoin par des ouvriers élus. Ces Sovets industriels, à l'exemple du grand Sovet central — le prototype métaphysique de la perfection administrative, — disposent effectivement d'un véritable pouvoir dictatorial : ils déterminent le minimum de pro-
duction et le prix de revient, revisent les comptes, examinent la correspondance. A l'heure infiniment grave où l'industrie russe, qui doit tout son développement à la sollicitude de l'État et au protectionnisme douanier, se trouve exposée à la plus redoutable des concurrences et privée de ses commandes de guerre, en pleine période de démobilisation industrielle dont les spécialistes n'avaient jamais cessé de pronostiquer les éventualités ruineuses, les usines russes sont abandonnées sans guide à l'anarchie économique.
Dès ses premières applications, le décret léniniste s'affirme comme le coup de grâce porté à l'outillage national. La majorité ouvrière, devenue maitresse absolue d'une usine, impose au premier chef à ses élus l'égalisation immédiate des salaires, le manœuvre traité sur le même pied que l'ingénieur, et si l'ingénieur, par patriotisme ou par nécessité, s'incline généralement devant les fantaisies les plus arbitraires, les ouvriers spécialistes ne manquent pas de dénigrer violemment un nivellement de leur compétence. De là, au sein même du prolétariat, des antagonismes véhéments, des luttes intestines, dont le travail subit nécessairement le contre-coup. L'histoire du contrôle ouvrier se ramasse tout entière dans la fable — qui n'est pas d'origine russe — de la poule aux œufs d'or. Les ministres, comme les graisseurs de machines, •caressaient la prestigieuse espérance qu'il suffirait, pour •enrichir le prolétariat, de l'installer dans les fauteuils d'un cabinet directorial et de lui passer les clefs des tiroirs. Les uns comme les autres, par ignorance ou par mépris pour des conventions bourgeoises, ont tenu pour nuls les avertissements des « capitalistes » qu'une usine, prise en elle-même, détachée de ses appuis
financiers à la suite de la nationalisation des banques, sans commandes à la suite de l'éclipsé du client, sans matières premières à la suite du chaos des voies ferrées, n'est en définitive qu'un amas de briques improductives et de ferraille stérile. Et c'est seulement sur cette ferraille et sur ces briques que le contrôle ouvrier fut en mesure de s'exercer d'une manière efficace. Après cinq jours de régime léniniste, l'usine métallurgique de Petrograd, abandonnée par le haut personnel, est acculée à la fermeture. Les fournisseurs exigent des garanties de pa^'ement, mais les caisses sont vides, il n'y a plus d'argent, plus de crédit. A l'usine d'électricité c'est la même débâcle. La fabrique d'obus, incapable de passer à une autre branche de production, liquide ses affaires. Les usines Holmstrom et Tuneld se ferment. Le même sort est réservé aux usines Molot et Chouvalof. Et, dans certains centres industriels de l'Oural, profondément déçus par l'inanité économique de leur contrôle, les ouvriers demandent à grands cris le retour des administrateurs bourgeois.
Mais, comme toujours, le maximalisme s'acharne à violenter les faits. Au nom d'une doctrine déjà condamnée par l'expérience il déclare la guerre aux réalités industrielles. Sous le jeu des lois économiques, il découvre les intrigues de l'ennemi, le sabotage du capitaliste aux abois, qui s'applique à immuniser ses richesses contre les offensives du prolétariat. La terreur industrielle se déploie parallèlement à la terreur bancaire, à là terreur agricole, à la terreur politique, à la terreur sans épithète, enfin, où la dictature d'une minorité, rouge est tenue à chercher ses procédés de gouvernement. Au moindre écart des règlements sur le contrôle ouvrier les usines sont confisquées. L'État
maximaliste s'annexe les usines Simsky, Bogoslovsky, Syssertsky, Russo-Baltique, Serguinsko-Oufaleysky, Verch-Issetzky, les ateliers de la Société des Wagons- Lits : il devient un État propriétaire, un État industriel et, pour opérer la transmission des pouvoirs, il suffit d'une compagnie de soldats lettons qui pénètrent dans les bureaux, expulsent les administrateurs délégués et obligent, sous menace de mort, le personnel à signer la promesse de travailler loyalement au service du gouvernement des « ouvriers et des paysans lies plus pauvres ». On arrête le directeur de la Kolomna, on arrête le directeur de la Russo-Belge. Les case-' mates de la forteresse Pierre-et-Paul deviennent de plus en plus le rendez-vous de la société financière. On aurait pu ouvrir la Bourse dans le préau d'une prison... Les hauts fourneaux n'en continuent pas moins à chômer. Les arrestations n'avancent guère l'économie politique.
« Nous ne voulons nullement, disait à Brest-Litovsk le conseiller privé von Krig^e, interrompre les expériences communistes d'une des hautes parties contractantes... )) Ces expériences n'ont-elles pas réalisé le but poursuivi, par l'Allemagne depuis 1905 : la ruine d'une industrie destinée, tôt ou tard, à refouler les produits allemands du plus vaste des marchés?
L'évacuation de Petrograd, décidée du jour au lendemain, sans plans, sans préparation, sonna le glas funèbre d'une région industrielle, berceau de la révolution russe. Les usines Parvianen et Vieux Lesner fermèrent définitivement leurs ateliers. La maind'œuvre abandonna l'usine Ericson après avoir exigé une avance de six semaines. A l'usine Rosenkrantz,
de quatre mille, le nombre d'ouvriers tomba brusquement à neuf cents. Dans l'usine Aivaz l'ordre précipité de tout détruire, communiqué par le Sovet sous l'impression d'une avance allemande, fut religieusement exécuté par le personnel avant la réception d'un contre-ordre, arrivé en retard. A toutes leurs demandes les ouvriers n'obtenaient qu'une seule réponse, dans la panique qui soufflait à travers l'Institut Smolny : « Allez où vous voulez, emportez ce que vous voulez... » Djes masses houleuses chargeaient les wagons pêlemêle de leurs hardes et de l'outillage de leur usine, s'enfuyaient n'importe où, loin du Petrograd rouge. Installées hâtivement au petit bonheur, les usines de la capitale sont toutes menacées par la famine ; leurs réserves de charbon ne dépassent jamais quelque six semaines ; lentement, elles s'enfoncent dans la léthargie de leur exil provincial. L'usine Phénix, évacuée à Rybinsk, parvient tout au plus à livrer une trentaine de wagons avec un déficit de , 250 000 roubles par mois...
Et avec l'outillage émietté et gaspillé, le prolétariat, lui aussi, se disperse à travers l'immensité de la Russie. Les uns retournent vers leurs chaumières abandonnées pour les séductions de la ville ; d'autres piétinent devant la Bourse du Travail. A la place des promesses démagogiques, le néant. Le contrôle ouvrier n'a été qu'un leurre. Le décret sur l'assurance est resté lettre morte. Et, au lieu des 365 000 ouvriers qui défilaient à Petrograd sous leurs bannières écarlates, 140 000 faméliques (i) qui font tourner à vide leurs machines rouillées...
(i) Statistiques au 15 mai 1918.
UN PAYS DÉaIONÉTISÉ 413
IL — Les finances.
Au milieu du mois de mai le « camarade » Goukovsky, commissaire du peuple aux finances, montait à la tribune pour prédire une certitude acquise depuis le mois d'octobre : l'inéluctable faillite de la Russie révolutionnaire. Après Trotzky en matière militaire et Tchitcherine en matière diplomatique, le maximalisme faisait son acte de repentir financier. Aux bravades méprisantes succédait un déshabillage sans pudeur de toutes les tares du régime. Et cette franchise, au lieu de diminuer le prestige du gouvernement, arrachait des applaudissements aux délégués de l'incompétence populaire.
Point par point, le « camarade » Goukovski renouvelait les regrets, les plaintes, les réquisitoires des ministres bourgeois du gouvernement provisoire. Il dénonçait le monstrueux développement des appétits, la bacchanale de lucre qui poussait un télégraphiste à exiger un traitement de 10 000 roubles pour six heures de travail et un aiguilleur 5 000 à la condition d'être relevé toutes les quatre heures. De II 500 roubles sous l'ancien régime, les frais d'exploitation d'une verste de voie ferrée s'élevèrent au chiffre de 120000 roubles par an. En six mois les dépenses ont atteint la somme de 24 milliards et demi, sans compter les traitements des commissaires du peuple, du Conseil économique, du Comité central exécutif, de tous les Sovets, collèges, parlotes, qui ont greffé sur le budget de l'État une opulente végétation parasite. Les pronostics pour l'avenir sont encore plus pessimistes. Le budget des chemins de fer à lui
seul est évalué à lo milliards et celui des voies fluviales à un milliard et demi. Au total, les dépenses de la République des Sovets, diminuées de l'Ukraine, de la Lithuanie, des pro\ànces baltiques de la Petite-Russie et de la Russie-Blanche, de la Crimée et du Caucase, s'acheminent, pour l'année 1918, vers le chiffre fantastique de 100 milliards de roubles, somme supérieure aux dépenses de trois ans et demi de guerre et à toute la dette publique de la Russie.
Est-il humainement possible de combler ce gouffre ou de retenir à son bord la fortune du pays?
^lodestement, le maximalisme avoue des recettes problématiques de 3 milliards de roubles : 1 677000000 de moins qu'en 1917. Les sources fiscales sont taries. L'impôt, depuis la révolution d'octobre, est devenu un -simple épou vantail contre la bourgeoisie, prétexte à déclamations au Sovet et dans la Pravda, mais lettre morte dans ses tentatives de réalisation pratique. L'impôt sur le revenu, annoncé à grand renfort de réclame, finit par rester une menace dans le vide. A chaque instant on l'amende, on l'aggrave, on le perfectionne, on promet aux faubourgs une machine de guerre en mesure d'assurer pour toujours la dictature du prolétariat. Mais les maximalistes n'ont-ils pas au préalable supprimé les revenus eux-mêmes? Il n'y a plus de dividendes, ni de rentes, ni d'intérêts, les titres frappés de stérilité, les coupons devenus des feuilles mortes. Reste alors l'offensive contre le capital lui-même, la mise à sac des dépôts dans les banques, la dévastation des coffres-forts. Une pitoyable ignorance entretient l'illusion que les caves des établissements de crédit regorgent de richesses. Mais à peine l'inventaire ébauché, cette espérance s'effondre à l'exemple de toutes les autres. Le projet de grever
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d'une taxe progressive les billets de banque s'évanouit au lendemain de sa naissance, comme incapable d'atteindre exclusivement la bourgeoisie. La fuite éperdue du rouble vers les bas de laine villageois impose le respect des dépôts. Et l'impôt sur les objets en or a surtout pour conséquence le chômage des ouvriers bijoutiers.
Traqué comme le pain, le rouble déserte le marché et boycotte les caisses de l'État. Les maximalistes ont beau épuiser leur imagination fiscale : l'impôt sur le luxe s'écroule parce qu'il n'3^ a plus de luxe ; le monopole des annonces reste improductif parce qu'il n'y a plus d'annonces et les taxes sur les billets de première et deuxième classes demeurent inefficaces parce que la bourgeoisie voyage dans les wagons à bestiaux. En désespoir de cause, les Sovets sont amenés à inventer un impôt personnel, payable par les bourgeois du fait qu'ils ne sont ni ouvriers, ni soldats, ni paysans ; à l'ancienne classe possédante ils appliquent à rebours des conceptions de moyen âge pour en faire une classe de manants taillable sans pitié. Proscrites dans la vie internationale, les contributions sont mises à la mode dans la vie intérieure, et, le couteau sur la gorge, les marchands, les banquiers, versent en quelques mois environ 400 millions de roubles, dans les caisses extrémistes. Pour apaiser les impatiences du prolétariat, l'Institut Smolny encourage ces confiscations brutales, expédients démagogiques qui ne profitent même pas à l'État : pratiquement, par la bouche de Goukovsk}', le maximalisme confesse que la richesse prêtée à la bourgeoisie est une déception et qu'il faut chercher l'argent ailleurs que dans le butin de la guerre civile.
Les emprunts sont interdits. Le commerce exté-
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rieur chôme. Et, d'ailleurs, même dans l'hypothèse où les commissaires du peuple auraient respecté les engagements antérieurs, quel est l'État philanthropique qui consentirait à placer- ses épargnes dans un pays où les réserves d'or sont tombées entre les mains des aventuriers, où la Banque d'émission, dirigée par un ex-contrebandier, Fùrstenberg, s'abstient de publier les bilans, où l'on imprime le papier-monnaie à tour de bras, où l'élaboration et l'exécution du budget, soustraites à tout contrôle législatif, retardent sur l'administration fiscale de la Perse? Quels peuvent être aussi les échanges internationaux d'une puissance dont le gouvernement reste en état de guerre avec la bourgeoisie de l'univers entier, confisque ses marchandises au nom de la souveraineté économique du prolétariat et se décide à monopoliser toutes les opérations du commerce extérieur, sans omettre que le traité de Brest-Litovsk a rivé un boulet de forçat à la balance commerciale de la Russie?
Cependant, l'argent manque. Il manque au point de provoquer quotidiennement la liquidation des usines et la menace de grèves sur les voies ferrées. Des coins les plus reculés du pays les télégrammes affluent : sovets, banques, administrations diverses, tous n'ont qu'un -cri ; de l'argent. C'est que le régime capitaliste, battu en brèche, foulé aux pieds, pouvait résister victorieusement à toutes les offensives tant que l'argent conservait sa puissance. Incapable d'aller jusqu'au bout de sa doctrine et d'attribuer une valeur économique absolue au travail seul, le parti des réalisations intégrales devenait l'esclave des valeurs conventionnelles. Impuissant à créer des richesses, il se voyait obligé d'en multiplier les signes apparents, les succédanés factices : au lieu du travail — idéal socia-
liste — il se rabattait sur le papier-monnaie, résultat des mauvaises gestions bourgeoises.
Bientôt, de toutes les administrations de l'État, la seule qui fonctionne régulièrement est l'Hôtel des Monnaies, avec ses énormes machines d'imprimerie d'où échappe un flot ininterrompu de chiffons multicolores. La circulation fiduciaire, estimée avant la guerre à i 600 millions et environ à 18 milliards au moment de la révolution d'octobre, a fait, au bout de sept mois d'administration maximaliste, un bond prodigieux pour atteindre le chiffre de 40 milliards. Les machines de l'Hôtel des Monnaies ne connaissent ni la journée de huit heures, ni le repos dominical, ni le droit de grève : infatigablement, elles inondent le pays au risque de l'étouffer sous une avalanche de papier ; 140 millions de coupures s'éparpillent, pimpantes et fraîches, des presses grondantes, 4 milliards par mois, 48 milliards par an, alors qu'en temps normal 2 milliards et demi suffisaient pour répondre aux besoins de la circulation. Mais plus les machines travaillent, plus le numéraire fait défaut : comme une éponge, le pays absorbe des milliards et refuse de les rendre ; des régions entières impriment leur papier-monnaie particulier ; bien des villes suivent cet exemple, et, harassés par les demandes de la province, les maximalistes se résignent à donner cours légal aux titres de cent roubles de l'emprunt de la liberté. Surtout ce sont les petites coupures qui manquent, les presses extrémistes employées de préférence à fabriquer les billets de i 000 et de 250 roubles, lancés sous le régime de Kerensky, et dont la confection est plus rapide et moins coûteuse. Les billets de 5, de 10, de 25 et de 100 roubles deviennent peu à peu une rareté, les coupures de 500 tendent également à disparaître aussi vite,
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de sorte que bientôt, en pleine victoire révolutionnaire, l'argent fiduciaire de l'ancien régime fait prime : irrésistiblement, le peuple recherche les billets chatoyants où les emblèmes de la vieille Russie s'entrelacent autour des portraits d'empereurs, billets sériés, numérotés, signés et contresignés, plutôt que les bouts de papier fabriqués en gros et sans contrôle, émissions de faux monnayeurs politiques. Un billet de loo roubles est coté volontiers avec une majoration de 25 pour 100 ; un billet de 500 est payé 550 : le rouble devient l'objet d'un marché, d'une spéculation, et dans les cafés de Petrograd, on voit des groupes mystérieux remuer des chiffres en sourdine, escompter des chèques au rabais et verser jusqu'à 150 roubles papier pour une pièce de 10 roubles en or.
La fuite du rouble s'explique. La fermeture des banques, leur paralysie ensuite, la possibilité de retirer sur un compte seulement 300 roubles par mois, chiffre porté plus tard à 1 000 roubles, imposent la nécessité de traiter toutes les affaires au comptant. Les transferts de ville en ville exigent l'exploit héroïque et le miracle de passer indemnes par les wagons bourrés de soldats et de gardes rouges. C'est ainsi, néanmoins, qu'au péril de la vie, quelque activité commerciale est entretenue en Russie. Un télégramme est remplacé souvent par des semaines de voyage à raison de 50 kilomètres par jour sans un morceau de pain aux buffets des gares, à travers les fusillades et les violences de la guerre civile.
Mais il suffit que le rouble pénètre au village pour s'y embusquer au plus profond des izbas, y dormir du lourd sommeil hivernal des paysans sur leur poêle. Que peut offrir la ville en échange des roubles dépréciés dont les campagnes sont enflées? En même temps que les importations et l'industrie, le rouble chôme, épuisé
par la folle sarabande des milliards. Il fait grève parce que, dans un pays où il n'y a plus rien, il ne représente rien, lui non plus. Dès le début de igi8, il est impossible de préciser des prix exacts en Russie : comme tout manque, les prix les plus échevelés paraissent acceptables ; le rouble, garanti au maximum par 3-4 copecks d'or, est impuissant désormais à servir de mesure ; sa capacité d'achat s'est abaissée environ au prix de sa fabrication, et l'on pourrait, presque avec avantage, le remplacer par l'ancienne monnaie de cuir historiée en honneur chez les Slaves primitifs.
Obligé de déposer son bilan et de solliciter un concordat, Lénine tente, pour la dernière fois, de bousculer ses créditeurs par un projet de dévaluation dirigée seulement contre les grands . capitaux, c'est-à-dire contre les capitaux bourgeois. La démagogie, même au bord de l'abîme, continue à s'user dans un duel contre un fantôme et se détourne des réalités. Le maximalisme a cru pouvoir s'affranchir des lois élémentaires et défier les résultats des expériences antérieures. Au bout de quelques mois d'h^^stérie économique et politique, un des plus riches pays du monde a rétrogradé à l'état d'une humanité barbare, mourant de faim sur ses terres dévastées et réduite, parmi les débris de son outillage industriel, à troquer des objets de première nécessité dans l'impuissance de se servir de la monnaie courante. Le maximalisme a démonétisé la Russie entière : son honneur, son prestige, sa signature ; est-il étonnant, dès lors, qu'il ait démonétisé aussi le rouble?