‹ Au pays de Mgr. de Laval, lettres de voyageChapitre 34 sur 35 · ZZ · texte numérisé non relu

ZZ

Rouen, 20 août 1891.

M. le Principal, me voilà en route pour rentrer au Canada ; et c'est de Rouen, la Rothomagus de Jules César \ que je vous adresse ma dernière lettre de voyage.

J'ai voulu descendre à Rouen, afin de rendre hommage au siège épiscopal qui exerça durant plusieurs années, sinon de droit, du moins de fait, la juridiction sur la mission du Canada, avant Mgr de Laval. ^

C'est l'archevêque de Rouen qui donna obédience aux premières religieuses de notre Hôtel-Dieu de Québec ; et il fut reconnu durant plusieurs années, même par les Jésuites, comme l'ordinaire de la Nouvelle-France.

1 « César, a dit Chateaubriand, l'homme le plus complet de l'histoire, puisqu'il réunit le triple génie du politique, de l'écrivain et du guerrier.» (I,e Correspondant de 1887, t. IV, p. 29).

2 Sur la juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada, voir la Revue Catholique de Normandie de 1895. — Voir aussi Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Sauveur , Québec, 1904, p. 39 et suivantes.

Que de souvenirs historiques rattachent d'ailleurs Rouen au Canada ! N'est-ce pas ici que résidaient les principaux membres de cette grande compagnie marchande qui faisait la traite dans la vallée du Saint-Laurent, et dont Champlain fut obligé de se servir comme d'instrument pour l'établissement de notre pays? Instrument bien ingrat, que cette société de marchands ! Que de fois le fondateur de Québec dut se rendre à Rouen pour essayer de s'entendre avec eux, ou bien pour les accorder entre eux et leurs associés de Saint- Malo et de La Rochelle ! Que de fois, surtout, n'eut-il pas maille à partir avec le nommé Boyer, « aussi malicieux que grand chicanier», véritable agent de discorde, qui venait sans cesse se mettre en travers de son œuvre colonisatrice avec des arrêts du Parlement ! ^

Terribles gens, ces anciens marchands de Rouen, tout entiers à leur négoce, opposés à toute idée de coloniser le pays et de civiliser les sauvages ! Tout ce que Champlain put en obtenir pour nos premiers missionnaires, lorsqu'il alla avec eux leur faire visite, au printemps de 1615, ce fut la promesse de «les entretenir à l'avenir de leur nourriture ». ^

1 Œuvres de Champlain, pag. inf. 968.

2 Ibid., p. 496.

Une de mes premières visites, en arrivant à Rouen, fut à la préfecture. Je voulais m'assurer s'il ne se trouverait pas dans les'archives départementales quelques documents qui me seraient encore inconnus, relativement à la juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada,

L'archiviste départemental de la Seine-Inférieure, M. de Beaurepaire, est un excellent catholique et un homme très érudit. Il a fouillé avec la plus scrupuleuse attention toutes les archives rouennaises, et m'a assuré qu'il n'y a rien de plus, concernant le Canada, que ce qui est mentionné dans V Inventaire des Archives de la Seine-Inferieure. \'oici ce que dit cet Inventaire :

(f Le Canada et d'autres terres du Nouveau- Monde, soumis à la domination française, paraissent avoir été annexés, pendant plusieurs années, au diocèse de Rouen. On doit le conclure de quelques actes de l'autorité archiépiscopale, cités par Duplessis dans sa Description de la Haute Norjnandie^ et qu'on conserve actuellement encore dans les registres du secrétariat de l'archevêché. Ce sont les lettres par lesquelles François II de Harlay confère à maître Gabriel de Queylus de Tubières, prêtre du diocèse de Rodez, abbé de Locdieu, docteur

en théologie, le titre de son vicaire général et de son officiai dans la Nouvelle-France ; celles par lesquelles il donne à Gabriel Soiiart, du diocèse de Paris, bachelier en droit canon, et à Dominique Galinier, du diocèse de Mirepoix, le pouvoir de prêcher l'évangile dans cette colonie, 22 avril 1657 ; une ordonnance du même prélat, qui met fin aux différends qui s'étaient élevés entre l'abbé de Queylus et le supérieur des Jésuites de la maison de Québec, qualifiés l'un et l'autre de ses grands vicaires dans la partie du diocèse de Rouen appelée la Nouvelle-France, 30 mars 1658. »

L'Inventaire ajoute : « Lorsque Québec fut devenu le siège d'un évêché, il ne tarda pas à se soustraire à la dépendance de la métropole de Rouen, et à relever directement du saint-siège. Cependant V Almanach de Normandie de 1789 nomme encore l'évêque de Québec parmi les suffragants de Rouen ! »

L'archevêque de Rouen, qui prétendait à la juridiction sur le Canada, avait lui-même à lutter contre des prétentions analogues, qui venaient d'ailleurs. Je lis en effet dans le même Inventaire :

« L'archevêque de Lyon se fondant sur une bulle de Grégoire Vil de 1079, prétendit à la Primatie sur l'Eglise de Rouen. Le procès

qni s'éleva à cette «occasion entre Mgr Colbert et Mgr Claude de Saint-George, fut terminé par un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du 12 mai 1702, qui maintint le premier dans le droit et possession où était, de temps immémorial, l'Eglise de Rouen de ne reconnaître d'autre supérieur immédiat que le saint-siège.« M. de Beaurepaire, en compulsant les archives, a pris note de trois faits qui regardent le Canada :

1. Le 8 décembre 1627, l'archevêque de Rouen baptisa dans sa cathédrale un Canadois. Le parrain fut le duc de Longueville ; la marraine, la duchesse de Villars. On avait dressé un théâtre dans la nef de l'église pour la circonstance. Ce fut une grande cérémonie.

2. D'après les archives du chapitre de Rouen, le coadjuteur de Québec, Mgr de Mornay, évêque d'Euménie, fit une ordination à Rouen le 23 décembre 1719, et consacra une centaine de pierres d'autel le 22 décembre 1720.

3. L'année suivante, 1 721, on reçut à Rouen une lettre du Canada, annonçant que le jour de la petite Fête-Dieu il y avait eu à Montréal un grand incendie : cent-cinquante maisons avaient été détruites dans l'espace de trois heures.

Et voilà tout ce que M. de Beaurepaire peut me donner sur le Canada 1

Le siège archiépiscopal de Rouen est occupé aujourd'hui par un homme très distingué, Mgr Thomas, ci-devant évêque de La Rochelle, natif de Paray-le-Monial. Je suis allé lui faire visite hier après-midi.

Je l'avais vu à Paris, dans mon premier voyage, célébrant un grand mariage dans l'église Saint-Roch \ au maître-autel qui se perdait, pour ainsi dire, dans des massifs de fleurs, et dans un chœur converti en jardin. Il avait, à cette occasion, prononcé une allocution remarquable sur le mariage chrétien, sur sa dignité, sur les conditions requises pour que le bonheur véritable règne toujours au foyer conjugal. Je lui rappelai ce fait :

:( Hélas! me dit-il, la jeune femme que j'ai bénie alors est morte quelques mois seulement après son mariage. Elle était déjà mûre pour le ciel. »

Mgr Thomas m'a parlé alors d'un évêque canadien qu'il avait rencontré tout récemment, et dont il avait gardé le meilleur souvenir.

I ly'église Saint-Roch, à Paris, fiat bâtie an 17e siècle. « Les dehors de cette église apparaissent lourds et disgracieux, mais l'intérieur offre une grande noblesse. » (André Hallays, Le Pèlerinage de Fort-Royal, p. 29) .

Seulement, il ne pouvait se rappeler son nom, ni le nom de son évêclié :

« N'est-ce pas, lui dis-je, Mgr Bégin, évêque de Chicoutimi ? Il a fait ce printemps son voyage ad limina. — Précisément. Il m'a fait l'honneur de venir me voir. J'ai été charmé de faire sa connaissance. C'est un homme aimable, instruit et distingué. Veuillez, s'il vous plaît, me rappeler à son souvenir. — Nous avons l'espoir, monseigneur, qu'il succédera un jour à Son Eminence le cardinal Taschereau, comme archevêque de Québec. — Je vous le souhaite de tout cœur, me dit-il. «

Mgr Thomas est très attaché à notre pays, qu'il regarde comme ayant fait partie autrefois de son diocèse. Il a toute Une bibliothèque d'ouvrages canadiens ; et il m'a fait le plaisir d'accepter l'exemplaire que je lui apportais de ma Vie de Mgr de Laval.

Nous nous promenions tous les deux dans la grande et magnifique Salle des Etats :

« C'est ici, me dit-il, qu'eut lieu, il y a quelques années, notre grande fête en l'honneur de Cavelier de La Salle. Il y avait là une petite estrade, et c'est sur cette estrade que votre poète canadien, Fréchette, a lu les beaux vers qu'il avait composés pour la circonstance.

« Je reçois à dîner demain soir, ajouta-t-il ,

M. Hogan, recteur de l'université catholique de Washington. Voulez-vous me faire le plaisir de venir vous-même? — Je suis très honoré de votre invitation, monseigneur, et je l'accepte avec plaisir. — C'est entendu ; à demain soir, à sept heures. »

J'ai passé une partie de la journée à visiter, dans Rouen, les endroits où revit de quelque manière le nom de Jeanne d'Arc: la Tour où eut lieu son procès, où elle subit avec tant de courage et d'intelligence le plus insidieux des interrogatoires, où fut rendu cet inique jugement que le duc de Broglie ne craint pas d'appeler quelque part « un véritable assassinat juridique»^ ; l'église Saint-Ouen, où l'on parvint à lui faire signer une abjuration mensongère; la place du vieux marché, où elle fut brûlée vive (1431) : la sainte et courageuse jeune fille n'avait que dix-neuf ans. Quelle lugubre page de l'histoire !

Une petite statue de la grande libératrice de la France a été élevée sur une des places publiques de Rouen : faible commencement de réparation pour la mémoire de celle qui, disait le cardinal de Bonnechose ^, « a été l'un des

1 Le Correspondant du 25 mars 1869, p. 1107.

2 Cité par l'abbé Sauvage dans son bel opuscule Le Monument de Jeanne d'Arc à Bonsecours, p. 15.

types les plus accomplis et les plus sublimes du dévouement à la patrie suscité et vivifié par la foi. »

Mgr Thomas, tout dévoué à la mémoire de Jeanne d'Arc a entrepris de lui élever un grand monument sur une des collines qui entourent sa ville épiscopale. ^ L'endroit choisi est magnifique : il domine Rouen et tous les environs : on se croirait à quelque endroit du chemin du Belvédère, à Québec, d'où l'œil embrasse la belle vallée de la rivière Saint-Charles, et les immenses faubourgs Saint-Roch et Saint-Sauveur 2.

Dans une allocution que Mgr Thomas prononçait il y a quelques semaines dans son église primatiale, il rappelait le vœu qu'avait exprimé Jeanne d'Arc avant de mourir, qu'il fût bâti des chapelles où l'on prierait pour l'âme de ceux qui étaient morts à ses côtés pour la délivrance de la France :

« Ce vœu de notre chère héroïne, dit-il, nous l'avons pieusement recueilli, et, autant qu'il

1 Avec quelle joie l'illustre prélat eût applaudi au grand acte de Pie X accordant les honneurs de la Béatification à la libératrice de la France ! — Mgr Thomas qui avait succédé en 1884 au cardinal de Bonnechose, est décédé à Rouen en ]893. Il venait d'être fait cardinal.

2 \oir Jean Bourdon et son ami Vabbé de Saint-Sauveur, p. 243.

dépend de nous, il ne cessera pas de s'accomplir sur la colline de Bonsecours, sur la côte des Aigles. Là, devant sa statue, sous son regard, en face de la cité, théâtre de son martyre, est déjà construite une chapelle qui sera dédiée à Notre-Dame des Soldats ; là, on offrira le sang du Rédempteur, pour tous ceux qui, dans les armées de terre et de mer. sont morts au service de la France.

« Là aussi, nous demanderons à Dieu de raviver dans tous les cœurs, avec la flamme du patriotisme chrétien, cette foi des anciens temps, active, ardente, généreuse, qui prépare les libérateurs et engendré les héros ^ »

Près de l'endroit où s'élèvera le monument de Jeanne d'Arc ^ est la magnifique église du

1 JRome vient d'approuver un office et une messe propres, en l'honneur de la bienheureuse Jeanne d'Arc. Cet office et cette messe, accordés à tous les diocèses de France, ont été publiés in extenso dans les Questions Actuelles du 5 mars 1910. La fête, du rite double-majeur, est accordée à tous les diocèses de France : poiar les diocèses d'Orléans, Saint-Dié, Nancy, Verdun, et pour les archidiocèses de Reims et de Rouen, elle est du rite double de seconde classe. La fête est fixée au dimanche dans l'octave de l'Ascension.

Nous devons à Fie X la Béatification de Jeanne d'Arc, et à son prédécesseur, Léon XIII, celle de l'illustre Jean- Baptiste de la Salle, fondateur des Frères des Ecoles Chrétiennes, décédé, lui aussi, à Rouen, «ce grand saint, écrit l'abbé Sauvage, qui a plus fait pour l'instruction publique qu'une génération de ministres. {Le Monument de Jeanne d'Arc, p. 58) .

2 L'inauguration solennelle de ce monument a eu lieu

pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours.

Elle est d'une richesse extraordinaire. Tout le pavé est en mosaïque. Les fresques, les marbres, les dorures, tout cela est éblouissant et merveilleux.

Le dîner, ce soir, chez i\Igr Thomas, a été splendide. Il n'y manquait qu'une chose, la présence du principal invité, M. Hogan, qui a télégraphié de Paris, à la dernière heure, qu'il avait manqué son train pour Rouen !

J'ai eu le plaisir de rencontrer à ce dîner les principaux personnages du clergé de la ville et des alentours. Tous m 'ont paru des hommes de grand mérite et de haute distinction.

Je pars demain pour le Havre, afin de m'embarquer samedi sur la Normandie pour New- York, et de New- York filer vers le Canada , . .

le 30 juin 1892, « presque au jour anniversaire de la réhabilitation ;de la glorieuse suppliciée, » laquelle avait été prononcée dans le palais archiépiscopal de Rouen le 7 juin 1456. {Le Monument de Jeanne d Arc, p. 31) .

Page 1