‹ Au pays de RabelaisChapitre 7 sur 7 · AU VILLAGE DE SEUILLY · texte numérisé non relu

AU VILLAGE DE SEUILLY

caves, des granges,

l'aumônerie ; mais voilà le clos où frère Jean des Entommeura, armé du bâton de la croix, sut si bien tailler en pièces les sept enseignes de fantassins auxquelles Picrochole avait commis le soin de ravager la vendange.

Notre dernière visite sera pour l'église voisine où fut baptisé vraisemblablement le grand Tourangeau. On nous signalera encore, entre Seuilly et la Devinière, le clos Rabelais, puis, au grand trot, nous regagnerons Chinon.

L'excursion est finie.

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Dans le train qui nous ramène vers Paris, après cette équipée de deux jours, la saine fatigue qui nous assoupit ne peut cependant nous empêcher de dire notre satisfaction et la pleine réussite du pèlerinage. Tout en voyageant joyeusement, nous avons reçu du pays même une leçon profitable, et nous projetons déjà de nouvelles excursions pour l'an prochain.

Louis LoviOT.

PosT-scRiPTUM. — Nous tencHs à remercier la Touraine républicaine y V Union libérale, le Journal d* Indre-et-Loire et la Dépêche de Tours, qui ont très aimablement rendu compte de notre excursion dans leurs numéros du 12 mai 1907. Et nos lecteurs nous sauront gré, certainement, de reproduire quelques fragments du charmant article que M. Fernand Bournon a publié dans le Journal des Débats (11 mai 1907) :

... Et tandis que le convoy se desvaloit emmy les plaines beauceronnes, despourvues d'ombraiges comme déserts d'Arabie, conversoit et devisoit avecques ses compaignons messire Abel Lefranc, leur disant : « N'est-ce pas bien et sagement advisé d'avoir ainsy quitté et déserté, — pour ces deux jours seulement, — librairies, archives, grimoires, chartes et parchemins, libelles, traictez, mémoires, et en gênerai tout le scientifique labeur coutumier auquel avons besoigné durant ce long et fascheux hjrver et qui aux uns faict visages pallides et blesmes comme faces lunaires, tandis qu'aux autres, sujrvant complexion et humeur de naiture, donne teint rouge et trop vermeil, ainsi que briques mal cuites? Et combien esbahyseroit nostre cher Gargantua si aussi promptement avoit pu aller, comme nous faisons présentement, de Paris vers les rivages de Loyre et Vienne, luy allant défendre son vénérable père Grandgousier, traistreusement assailly par le félon Picrochole! Certes, eust cru à quelque invention diabolique. » Et tous approuvoient, dodelinant de la teste, comme ont coutume faire gens satisfaits, et rapidement arrivèrent, non sans avoir salué au passaige les inclytes chastels de Bloys, Chaumont et Amboyse, dans la belle cité que l'on vocite Tours...

... L'on fut souper et coucher à Chinon, but principal de l'expédition. Ah! la charmante ville, restée moyenâgeuse et Renaissance si complètement que le costume moderne y est presque disparate et choqtiant; seules, les coiffes blanches des paysannes continuent la tradition. Et les ruines du château où Jeanne d'Arc vit pour la première fois le roi de France, et les quais de la Vienne, et ces rues

étroites et mal pavées, il est vrai, mais si pittoresques,, avec leurs ombrages de lilas débordant par-dessus les murs des propriétés! Afin d'obvier aux entreprises de municipalités parfois assez sottes pour vouloir moderniser, aligner, dénaturer le précieux legs du passé, une Société s'est constituée, il y a deux ans, sous le nom des Amis du Vieux-Chinon; elle a fondé un musée qui grandira, et un Bulletin, dont le premier fascicule vient de paraître. Les pèlerins regrettèrent l'absence de MM. le D' Faucillon, Tourlet et Henry Grimaud, mais ils furent accueillis de la plus charmante façon par MM. Benjamin Foumier et Jules Richard, dont l'empressement ne s'est pas ralenti pendant toute cette journée d'hier...

L'après-midi fut consacré (par un temps devenu radieux) à une excursion aux environs, sur les champs de bataille de la guerre picrocholine que Rabelais a placés dans le cadre même que son enfance et sa jeunesse avaient eu sous les yeux. Trois chars, tant soit peu cahoteux, conduisirent les touristes au pont de la Nonnain, à Parillé (aujourd'hui Parilly) en vue de la Vauguyon et de Vaugaudry, à la Roche-Glermault, où Picrochole tenta, mais en vain, de résister à l'assaut des armées de Grandgousier et de Gargantua. Le château-fort d'alors a fait place à un manoir construit au xvii* siècle, mais les anciennes fortifications du xiv* siècle ont subsisté, justifiant encore l'impression qu'elles devaient produire, alors qu'elles étaient entières. Une heureuse coïncidence fit que c'était hier la fête, 1' « Assemblée » de la Roche-Clermault. Tout le village, et aussi tout Chinon étaient là, dans la prairie, autour de quelques baraques foraines et écoutant des ménestrels de passage leur seriner, pour la vendre deux sous, la Petite Tonkinoise] hélas! Heureusement, à côté, on vendait de la « bonne fouace » de Lerné. Nos Rabelaisiens ne se firent pas faute d'en manger; c'est un gâteau de pâte friable, qui a l'aspect de la galette, sans en avoir le feuilleté ; il fallut, pour le faire passer, humer un piot de vin frais.

On franchit le gué de Vède. Dans la Revue des Études rabelaisiennes^ M. Lefranc a établi que c'est bien là, près de la Roche- Clermault, et non pas sur la Vende en amont de Chinon, qu'il faut placer le gué où la jument de Gargantua, se soulageant, trouva moyen de noyer tant d'ennemis. Le fait ainsi acquis rend claires et intelligibles toutes les opérations de la campagne picrocholine (liv. I, chap. 34), tandis qu'auparavant il fallait torturer le texte. Le Négron passé, on gravit toute la côte pour arriver à la Devinière; c'est aujourd'hui un groupe de métairies, avec caves creusées dans le roc ; quand la famille Rabelais en était propriétaire, c'était un seul enclos. Les visiteurs gravirent « les grands degrés » par où l'on accède dans la chambre où maître François a vu le jour; elle a conservé toute sa physionomie; ils contemplèrent avec respect ces vieilles poutrelles du plafond et la petite table de pierre, établie

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dans l'embrasure de la fenêtre où l'écolier traça sans doute ses premières lignes, tout en embrassant du regard le beau panorama de la plaine.

La dernière visite fut pour Seuilly (jadis Seuillé), Tabbaye où Rabelais ût ses études; c'est là qu'il dut connaître frère Jean des Entommeures et pourtraiturer d'après nature ce moine hardi et vigoureux qui, pour défendre les biens de l'abbaye, savait si bien manier le bâton de la croix. Aujourd'hui, le monastère est devenu une propriété particulière : on n'est admis que par faveur spéciale à voir ce qui a subsisté des vieux bâtiments : un fragment du cloître, un mur de l'église, l'aumônerie. L'heure impitoyable marchait; il fallut, à regret, reprendre le chemin de Chinon et, plus à regret encore, celui de Paris.

Nous devons signaler également une chronique précise et vivante à la fois de M. Henri Glouzot, parue dans le Magasin pittoresque du ler juin 1907 et illustrée de curieux clichés :

On assure qu'Alphonse Daudet, — dit M. Henri Glouzot, — après avoir écrit Tartarin, n'osait plus passer par Tarascon. J'imagine que Rabelais, après la publication à Lyon, par François Juste, de la Vie inestimable du grant Gargantua, ne se risqua guère à herboriser aux environs de Chinon, dans ce petit pays de deux à trois lieues de tour, où il a mis en scène la guerre picrocholine.

Ce point d'histoire, comme tant d'autres, n'est pas encore éclairci. Mais tandis que nous connaissons les pérégrinations de maître François dans toute la France, l'Allemagne et l'Italie, pourquoi aucun de ses biographes ne l'a-t-il rencontré après i535, sur le chemin de Lerné à Chinon ?

Convenons-en. Même à une époque où la diffusion des écrits était fort lente, l'apparition du roman rabelaisien dut soulever un beau toile au pays de Picrochole, ce Tartarin du xvi* siècle. Point de ménagements. Villages, abbayes, châteaux, fermes, chemins, ruisseaux, jusqu'à l'arbre du carrefour ou à .la prairie plantée de saules, tout est désigné sous son véritable nom. Si une partie seulement des personnages sont imprimés tout vifs, les autres restent assez transparents pour que les contemporains n'aient pu s'y tromper.

Fait curieux! Les commentateurs n'ont pas voulu d'une explication aussi simple. Ils sont allés chercher bien loin des allusions métaphoriques et des symboles obscurs quand il suffisait d'ouvrir les yeux. Il a fallu que M. Abel Lefranc, dans son cours au Collège de France, replaçât l'épopée rabelaisienne sur son véritable terrain, pour que l'on s'aperçût que le grand Tourangeau avait pris pour acteurs ses propres compatriotes et pour théâtre son pays natal.

La constatation était trop aisée. On a mis trois siècles à la faire...

Enfin voici des extraits du discours prononcé par M. le docteur Le Double à THôtel des Sociétés savantes de Tours, discours que nous voudrions pouvoir reproduire in extenso; mais il a été publié dans la Galette médicale du Centre (i«r juin 1907, p. 8i-83), sous ce titre : Rabelais initiateur et précurseur de la méthode expérimentale,

... A une époque où on ajoutait aveuglément foi aux racontars les plus fantastiques de tels ou tels voyageurs hâbleurs, voire même à des assertions dont il eût été très facile de contrôler l'inexactitude, Rabelais eut, Messieurs, le goût de l'observation et de l'expérimentation. Celui que la légende a accusé, sans raison, d'une intempérance moins avouable, ne fut qu'un véritable « goinfre de livres ». Mais il ne les dévorait pas pour s'emplir d'une vaine science de mots et de formules, pour citer et répéter ce que d'autres avaient dit avant lui et s'asservir à la tradition, mais pour se rendre plus capable de découvrir lui-même les secrets de la nature physique et morale. Après s'être assimilé les œuvres des théologiens, des grammairiens, des historiens, des poètes, des philosophes, des grands navigateurs de Tantiquité et du moyen-âge et principalement celle des naturalistes et des médecins qui satisfaisaient mieux son penchant pour les sciences naturelles et la médecine, il a, à Fontenay-le-Comte, durant l'été, muni de « cerfouettes, bêches, tranches et autres instruments requis à bien arborizer... passant par quelques près et aultres lieux herbus, visité les arbres et plantes, les conférant avec les livres des Anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen » et découvert la sexualité des plantes, — en prenant à tort, il est vrai, pour le mâle la femelle qui porte la graine, — « et comme en plusieurs plantes sont deux sexes : mâle et femelle, ce que voyons es lauriers, palmes, chênes, héouses, asphodèles, mandragore, fougère, agaric, aristolochie, cyprès, térébynthe, pouliot, péone et aultres » ; il a, à Montpellier, dans la saison des frimas, après avoir commenté les Aphorismes d'Hippocrate et VArs parva de Galien dans des cours où se pressait la foule des étudiants, fréquenté la salle de dissection de l'Université, « anatomisé » des cadavres fleurant mauvais et autour desquels pullulaient les mouches venimeuses, et, en faisant jouer scalpel, érigne et ciseau, reconnu et décrit, trois cents ans avant le chirurgien lyonnais Bonnet, l'aplatissement transversal de la portion cervicale de la trachée, comprimée par un goitre, et, deux cents ans avant le syphilographe Astruc, les lésions pathologiques du sarcocèle vénérien, pratiqué des « entommeures » de la cervelle et de la plèvre semblables à celles qui sont représentées dans les Traités

modernes d'anatomie humaine de Beaunis et Bouchard et de Forti; il a à Lyon, dirigé, pendant deux ans, comme médecin en chef, « un grand nosocome^ » et, en s'attardant au chevet du lit des malades dont l'histoire prétait à quelque considération intéressante, ou des « navrez » dont les fractures ou les plaies nécessitaient l'application d'un appareil compliqué ou d'un pansement difficile, fixé le premier la symptomatologie de la stomatite mercurielle; distingué, plusieurs siècles avant Ricord, auquel on a élevé une statue à Paris, l'écoulement uréthral non virulent de l'écoulement uréthral virulent; « extraict à grands renforts de bezicles, practiquant l'art de veoir choses non apparentes, comme enseigne Aristoteles », le « ciron » de la gale, rangée encore, en 1842, parmi les vices, les cachexies ou les phlegmasies; inventé ou perfectionné des instruments de chirurgie, un glossocomion, glottocomion ou solène mécanique pour la réduction des fractures de l'os de la cuisse et un syringotome pour débrider l'intestin hernie et étranglé; il a, dans l'une ou l'autre ou plusieurs des villes qu'il a successivement habitées, dû, enfin, parfois, « se desporter en Bracque ou es prés et jouer à la balle, à la paulme, à la pile trigone, etc., galantement s'exerçant le corps comme il avait l'âme auparavant exercé » pour avoir pu montrer les avantages de la gymnastique, indiquer même, avec une de ces débauches de style qui lui sont familières et où il est vraiment prodigieux par l'abondance des mots et les tours du langage, celui des exercices gymnastiques de fond, de force ou de vitesse auquel il faut recourir suivant qu'on veut développer les muscles, « exercer le thorax et le poulmon ou galentir les nerfs ».

Adversaire méprisant et résolu de cette éducation « toute livresque » dont a parlé Montaigne et de ces leçons ex cathedra qui se réduisaient à la lecture d'imprimés et de manuscrits traditionnels et se terminaient par de fastidieuses discussions où maîtres et élèves, oublieux des choses mêmes « s'embesoignaient après des paroles », il a, en préchant d'exemple, recommandé instamment et à diverses reprises «l'estude des faicts de nature » et de « Testât humain »...

... Messieurs, l'importance qu'a attachée à l'étude de l'anatomie et de la physiologie « le joyeulx compaignon et tant docte et gentil médecin chinonois », est également attestée par ce fait que sur les dix chapitres qui, dans l'épopée pantagruélique, sont, depuis la première jusqu'à la dernière ligne, réservés aux sciences, quatre le sont à la botanique, les chapitres xlix, l, li et lu du livre III où à propos de « la célèbre herbe nommée pantagruelion » (le chanvre) il est question de l'origine, de la culture, de l'organographie, de remploi industriel, des propriétés médicinales d'une infinité de plantes

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