Au pays de Salammbô. Préf. de René Cagnat
Lorsqu'il m'a fait l'honneur de me demander quelques mois d'introduction auprès des lecteurs, l'auteur n'attendait assurément pas de moi un jugement littéraire sur son livre : je n'ai point qualité pour leur signaler la vérité cl le charme des descriptions, la vivacité des peintures, la poésie des paysages; je ne puis raisonnablement leur parler que d'histoire : là je suis sur mon terrain.
J'hésite d'autant moins à m'y contincr que ce volume contient, à sa façon et sous une forme originale, une véritable esquisse de l'histoire générale de l'Afrique du Nord. M. Martial Douël a parfaitement, je ne dirai pas compris — ce qui serait plutôt d'un historien — mais senti au contact des choses — ce qui
esl le propre du lettré et de l'artiste — l'intensité et la continuité de la vie que ce beau pays a vécue depuis deux siècles et plus. On peut le suivre, en toute confiance, à Carthage, qu'il a traversée son Flaubert à la main ; à Timgad, la cité de ïrajan et des Donatistes ; au cœur des murailles byzantines et dans la basilique de Tébessa ; dans les rues d'Alger et parmi les souvenirs des corsaires barbaresques ; on s'apercevra bien vite que tout ce passé reculé n'est point aussi mort qu'on pourrait le croire, qu'il est même vivant, très vivant. Il suffit, pour pénétrer dans ce domaine mystérieux en apparence, d'ouvrir les yeux, ceux de l'imagination en même temps que ceux du corps et de se laisser gagner à la magie des spectacles qui se déroulent devant le voyageur. C'est surtout, naturellement, au milieu des ruines que cette vision d'autrefois se précise et se colore, non point tant par ce qu'elles apprennent en réalité que par ce qu'elles font deviner, parce qu "elles obligent notre curiosité à reconstruire. Les ruines sont de fécondes inspiratrices, qui rendent possibles de beaux rêves éveillés;
hâtons-nous de les interroger là où elles gardent encore leur éloquence, avant que les exigences, toujours croissantes, de notre civilisation les aient complètement effacées.
Les hommes de notre génération n'ont pas connu l'Algérie des Turcs, qu'il fut donné aux vainqueurs de i83o de saisir sur le vif. Combien même restc-t-il aujourd'hui de ceux qui pourraient nous dire ce qu'était Alger ou Biskra vers le milieu du siècle dernier? Mais nous avons vu, j'ai vu la Tunisie avant la conquête ; et, aux transformations déjà subies par la Régence, nous pouvons mesurer celles qui ont défiguré son aînée. En ce temps-là, un tramway électrique ne coupait pas, dans toute sa largeur, la partie basse de Carthagc ; Byrsa n'était point surmontée de villas quelconques et d'hôtels à vérandas : on ne songeait point à alotir le sol d'Hannibal et de Salammbô pour le vendre par morceaux à des sociétés immobilières en quête de beaux profits. On n'avait point encore amélioré Kairouan en le dotant de boulevards et de trottoirs ; et l'on pouvait aller assister aux fêtes des Aïssaouas sans»
recourir aux bous offices d'un guide d'hôtel, racoleur de spectateurs. Sousse baignait dans l'azur de la mer sa grande muraille intacte et le Kef n'était point ceinturé de baraques à toits rouges, copiées sur les constructions voisines des fortifications parisiennes. Le confort n'avait point pris à tâche de chasser le pittoresque. C'est alors qu'on vivait véritablement dans le passé. Lorsque le paquebot jetait l'ancre au milieu du golfe de Carthage, à deux cents mètres de la terre, vis-à-vis l'imposante forteresse de la Goulette, entouré d'une flottille de barques montées par des indigènes, il était aisé de se figurer l'arrivée en ce point des trirèmes de Scipion, des nefs de saint Louis, des galères de Charles-Quint ; quand on se promenait à cheval, sur le rivage, à travers les champs semés de fragments de marbre, sans crainte de tous ces petits bédouins mendiants qui s'\ sont abattus depuis lors, on avait le temps de songer à tous les spectacles dont ces lieux furent témoins : devant vous, spontanément, se dressait la silhouette de la ville de Didon. de celle de Saint Gyprîen. Quand, au milieu des
plaines coupées de fondrières ou dorées de poussière ensoleillée on cheminait lentement vers Kairouan à dos de mulet, quand on voyait se dessiner, vaguement d'abord, puis grandir peu à peu son long mur crénelé, écroulé par endroits; et, au-dessus, pointer les tours des minarets et les dômes des mosquées, on était, malgré soi, transporté à l'époque de Sidi- Okba et de ses successeurs ; la porte franchie, dans ces rues primitives que ne déparaît la coupe d'aucun vêtement européen , l'impression se précisait, poussée parfois jusqu'à une sorte de gêne physique.
Tout cela est bien fini. En Algérie, comme en Tunisie, surtout dans les grands centres, les bâtisses à cinq étages succèdent peu à peu aux maisons orientales, filles des maisons romaines, ou puniques : la blouse ou la jaquette remplacent sur le dos des indigènes, la gandourah. image de la tunique latine et le burnous aux plis nobles comme ceux de la toge. Nous avons doté le sol africain de la laideur utilitaire, chère à l'occident. Il serait, d'ailleurs, puéril de récriminer : le monde
nous entraîne dans sa course irrésistible. Heureusement, il reste encore dans l'intérieur du pays des villes enterrées sous les apports des siècles, des Timgad, qui gardent le secret d'antan . On les fait sortir une à une de leurs tombes séculaires pour la plus grande joie des savants, pour l'instruction aussi des lettrés qui aiment à connaître le passé autrement que par des livres d'histoire ou des récits de seconde main, pour le plus grand profit des lecteurs auxquels ces artistes confient leurs impressions. M. Martial Douël est un de ces amis des villes mortes. Ce n'est pas lui qui accusera les archéologues de gaspiller l'argent des contribuables « alors qu'on pourrait si bien l'employer à établir des routes ou à éventrer des villes arabes » pour y brasser d'heureuses spéculations. Il sait que sous ces pierres accumulées par le temps, sous la terre et l'herbe qui les recouvrent, nous cherchons, non point seulement le cadavre des âges lointains mais leur âme éternellement jeune, éternellement renouvelée ; et il le prouve. Son livre est plus que l'œuvre d'un voyageur éclairé qui
traduit des sensations vives sous une forme attrayante ; c'est le produit d'une pensée profonde. En lisant les différents chapitres d'Ail pays de Salammbô on comprendra clairement que, suivant les expressions mêmes de l'auteur, « il y a, entre les siècles, non pas ces coupures que nous imaginons abstraitement, mais une continuité silencieuse, ininterrompue, nécessaire » et que « les cataclysmes de l'histoire ne sont que l'apparence extérieure et voyante des choses, derrière laquelle se meut obscurément la profonde réalité des êtres. »
R. Cagnat.
A. travers la plaine basse, presque dans les eaux mortes qui frissonnent à la brise légère du matin, la ligne de Tunis à la Marsa court doucement vers l'horizon à peine distinct de l'autre côté du lac, dont la rive marécageuse s'infléchit vers la droite ; et, passé les dernières bâtisses de plâtre de la banlieue tunisienne, on se sent tout à coup dans une solitude inattendue et désolante, comme si la ville tumultueuse venait subitement de disparaître et de s'abîmer derrière vous : de longues rangées d'eucalyptus monotones bordent d'abord la voie ; puis, ce couloir de verdure ingrate une fois dépassé, on ne trouve plus devant soi que l'aridité de vastes champs déserts en cette fin d'automne ; pas un arbre, pas une maison : des pierres, en attendant les ruines ; pour animer ces lignes tristes et monotones, de rares
troupeaux disséminés, que gardent des bergers immobiles, drapés dans leurs burnous grisâtres et semblables à des statues antiques.
De la plate-forme latérale du wagon, nous nous efforçons pourtant impatiemment de percer les brumes que le matin n'a pas encore chassées de l'horizon, et d'apercevoir cette Carthage à laquelle nous apportons, après tant d'autres, une curiosité presque religieuse, et toute animée de souvenirs... Mais aujourd'hui le lac semble d'humeur maussade ; et c'est à peine si, à travers les buées qui montent en silence de ses eaux blanchâtres, nous parvenons à distinguer confusément la digue du canal qui le traverse delà Gouletle au port de Tunis, l'îlot minuscule de Chekli, avec son fortin, et tout au fond, une ligne plus sombre qui marque sans doute l'étroite bande de terre séparant le lac du golfe.
Peu à peu. cependant, à mesure que nous avançons et ([ne le train haletant se rapproche, les lointaines hauteurs commencent à se dessiner ; et soudain, par une chance inespérée, le vent balaye la plaine, un rayon de soleil perce le brouillard et s'en vient éclairer la masse blanche d'une grande église byzantine,
au sommet dune éminence qui commande toute la plaine : c'est la cathédrale Saint-Louis, c'est l'Acropole, c'est Cartilage enfin !... . Nos cœurs battent plus vite, une grande impatience nous saisit, il nous semble que le train ralentit désespérément son allure, et nous contemplons avidement les sommets de l'antique Byrsa, pendant que mille souvenirs de Salammbô nous reviennent en mémoire, comme pour nous faire tout au long de la journée qui commence un cortège insistant et familier.
A dire le vrai, pendant les heures que nous allons passer en pèlerins sur ces domaines millénaires de l'histoire, il ne dépendra pas de nous d'écarter une telle obsession ; dès notre premier contact avec les ruines sacrées, nous subissons la hantise des personnages, de la mise en scène, de la reconstitution de Flaubert ; et ce sera presque exclusivement — que nous y consentions ou non — la ville d'ïlamilear et d'IIannon que nous imaginerons rétablie sur les pentes des collines qui semblent maintenant grandir à notre approche. Ni les détails allégoriques de l'histoire de Didon, tracés par Virgile d'après la légende et de seconde main, ni les récils mêmes des guerres puniques ne
l8 AU PAYS DE SALAMMBÔ
suffisent à effacer l'impression que laisse la lecture du roman ; d'un côté, c'est la fiction vague ou la sèche réalité des faits, vides de leur contenu psychologique et pittoresque ; de l'autre, au contraire, si c'est encore de la fiction, elle est en tout cas si vivante, si mouvementée, qu'elle emporte irrésistiblement l'imagination ; et de plus, elle se montre d'un tel scrupule dans l'exactitude des détails, qu'elle supporte, qu'elle appelle même l'examen le plus minutieux. L'esprit réaliste du romancier normand ne pouvait s'attaquer à un sujet aussi vaste et aussi difficile que la reconstitution de la Carthage punique sans y apporter cette précision dont le besoin constituait la probité comme la force de son génie. Et c'est pourquoi rien ne sera plus attachant que de prendre pour guide, dans la visite de ces ruines et l'évocation des siècles lointains qu'elles retracent, l'écrivain puissant et laborieux qui ressuscita définitivement la somptueuse et féroce rivale de Rome éternelle...
Maintenant, après une halte brève, le train vient de quitter les rives indécises du lac, et, tournant vers la gauche, coupe à travers les
champs déjà moins nus et les vergers qui commencent. Nous laissons de plus en plus à droite les hauteurs de l'ancienne Carlhage, qui nous apparaissent arides et solitaires, malgré la cathédrale et les couvents qui les surmontent ; et nous filons à travers la plaine, que coupent en ligne droite les arcades ruinées, chancelantes, dorées par les étés innombrables qu'elles ont subis, du vieil aqueduc romain de l'Ariana, celui même que le grec Spendius, dans le roman, parvient à couper afin de réduire par la soif la ville assiégée (i).
Et, tandis que nous approchons de la Marsa, entre les jardins qui ceinturent les villas de ce Versailles tunisien, paresseusement étalé au milieu des fleurs sur l'emplacement de l'ancien faubourg de Mëgara, nous évoquons Flaubert lui-même, comme si, sur le point de voir apparaître pour la première fois ces horizons qui lui furent familiers, nous ne pouvions faire mieux que de nous confier à son souvenir, et de l'imaginer, dans son équipage de pèlerin passionné, lorsqu'il parcourait à cheval, de longues heures durant, les champs carthagi-
(i) Salammbô, chap. XII, p. 257.
nois auxquels il demandait fiévreusement les secrets de leur splendeur disparue '...
C'est une idée psychologique peu exacte, et de plus une erreur de fait, de s'imaginer, comme on le fait volontiers, que Flaubert « conçut » son épopée de Salammbô sur les ruines mêmes de Carlhagc, dans un moment d'intuition soudaine et impérieuse. Nous n'aurions pas la preuve du contraire que le fait semblerait difficile à croire ; le Génie scrupuleux et défiant du solitaire de Croisset n'était pas de ceux qui se laissent envahir tout d'un coup par un sujet de roman, et s'abandonnent volontiers à la spontanéité de leur inspiration.
En réalité, la conception de Salammbô est antérieure de plusieurs années au rapide séjour que fit Flaubert à Tunis, à Carthage et aux environs, en avril-mai 1808. 11 est même vraisemblable qu'elle précéda ce fameux voyage de dix-huit mois au cours duquel il parcourut avec Maxime Du Camp l'Egypte, l'Asie Mineure et la Grèce, en 18/19-1800; de très bonne heure, en effet, il fut possédé de la double curiosité des choses de l'Orient et de celles de l'antiquité.
Dès i844 — il avait vingt-trois ans — il écrivait à Louis de Cormenin :
« Aussi j'admire Néron : C'est l'homme cul- ( minant du monde antique ! . . . Malheur à qui ne frémit pas en lisant Suétone ! J'ai lu
< dernièrement la vie d'iléliogahalc dans
< Plularquc. Cet homme-là a une heauté diffé-
< rente de celle de Néron. C'est plus asiatique, i plus fiévreux, plus romantique, plus effréné.
< C'est le soir du jour, c'est un délire aux ' flambeaux... les masses ont perdu leur poésie ' depuis le christianisme. Ne me parlez pas
< des temps modernes en fait de gran- ( diosc (i). »
Et, deux ans plus lard, cette préoccupation
se précisait :
« Ah ! quelque jour, je m'en donnerai une « saoulée avec là Sicile et la Grèce ! »
Le voyage en Orient ne fit naturellement qu'exaspérer en lui ce besoin d'exotisme : il n'élait pas encore rentré en Fiance qu'il
s'écriait déjà :
Home, 9 avril i85i.
« ...Je deviens fou de désirs effrénés (j'écris « le mot et je le souligne)... Je rêve bayadères,
(i) Corresp. de Flaubert, t. I, p. 72.
<( danses frénétiques et tous les tintamarres « de la couleur. Rentré à Croisset, il est proa bablë que je vais me fourrer dans l'Inde et « dans les grands voyages d'Asie. Je boucherai « mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J'ai « des besoins d'orgies poétiques. Ce que j'ai vu « m'a rendu exigeant... (i) »
Et, peu à peu, tandis qu'il peinait tristement sur les petitesses de la vie « bourgeoise » en écrivant Madame Bovary, son esprit, à force de vagabonder à travers les souvenirs de l'Orient, mûrissait obscurément le dessein qui devait, à peine h la Bovary » finie, l'occuper six années durant :
A Louise Colet. Août i853.
« .... Ah ! qu'il nie tarde d'être débarrassé de
« la Bovary, d'Anubis et de mes trois Préfaces...
« Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour
« me lancer, à corps perdu, dans un sujet
« vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée, je
« voudrais de grandes histoires à pic et peintes
« du haut en bas. Mon conte oriental me
(i) Corresp. t. II, p. 53.
« revient par bouffées ; j'en ai des odeurs « vagues qui m'arrivent et qui me mettent « l'âme en dilatation (i). »
Son parti était sans doute arrêté depuis longtemps déjà ; car il attendit à peine l'apparition de son roman de mœurs pour entreprendre les recherches préparatoires que nécessitait le le nouveau sujet auquel il allait se consacrer.
Madame Bovary parut du iLr octobre au i3 décembre i850, dans la Revue de Paris, et, dès le mois de mars 1807, Flaubert écrivait :
« ...Mais je suis bien empêché pour le « moment, car je m'occupe, avant de 111V11 « retourner à la campagne, d'un travail « archéologique sur Une (\vs époques les plus « inconnues de L'antiquité, travail qui est la « préparation d'un autre. Je vais écrire un « roman dont l'action se passera trois siècles « avant Jésus-Christ, car j'éprouve le besoin « de sortir du monde moderne, où ma plume « s'est trop trempée, et qui, d'ailleurs, me « fatigue autant à reproduire, qu'il me dé- « goûte à voir (2). »
(1) Corresp., t. II, p. 3o3.
(a) Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, t, III, p. 79.
l!\ AU PAYS DE SALAMMBO
Et encore :
« ...Je suis perdu dans les bouquins, et je « m'embête, car je n'y trouve pas grand'chose. « J'ai déjà, depuis une semaine, abattu pas mal « de besogne, mais il y a des fois où ce sujet « de Carthagc m'effraye tellement (par son « vuide) que je suis sur le point d'y re- « noncer (i). »
Un an après, ses études préparatoires achevées, il possédait à fond toute la science archéologique contemporaine sur son sujet : topographie, ethnographie, architecture, religion, mœurs, histoire militaire et politique, il avait tout dévoré, tout assimilé ; il avait même commencé à écrire le roman, au milieu des pires difficultés littéraires, lorsqu'il comprit soudain qu'il lui manquait, pour mener à bien l'œuvre entrevue, un élément indispensable, la connaissance même des lieux, el sa résolution se trouva prise du même coup :
« ...Il faut absolument que je fasse un « voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de
(i) Lettre à Jules Daplan, t. III, p. S!\.
-« mars, je retournerai au (pays des dattes... Ce « voyage, du reste, sera court. J'ai seulement « besoin d'aller à Kheff (à trente lieues de « Tunis) et de me promener aux environs de « Carthage dans un rayon d'une vingtaine de « lieues pour connaître à fond les paysages « que je prétends décrire. Mon plan est fait ê\ « je suis au tiers du second chapitre... (i). -)
... Le train vient cependant de stopper à la Marsa, devant un débarcadère en planches. Des jardins clos de murs, des haies de figuiers de Barbarie rouges de fruits barbelés, des villas dont on n'aperçoit que les terrasses, le drapeau tricolore de la Résidence, et clans un recoin, l'architecture guindée, froide et misérable d'un palais beylical qui semble pins qu'à demi abandonné', tout cela mérite à peine un coup d'oeil : nous parlons sans (aider pour le cap Carthage.
Nous touchons donc au but de nos désirs ! Nous foulons enfin la poussière de la ville dis parue, et le trot alerte des chevaux attelés à la
(i) 23 janvier i858. Corresp.. t. III. p. 119.
mauvaise voiture que nous avons trouvée à la gare nous entraîne maintenant au travers de ce qui fut jadis Mégara, faubourg plein de jardins, de palais et de nécropoles, et qui s'étendait jusqu'au sommet des falaises d'où l'on pouvait contempler le golfe, le lac et la ville !...
Allègrement, nous montons vers l'amas des blanches maisons arabes de Sidi-Bou-Saïd, qui s'escaladent les unes les autres, sur le versant du coteau que surmonte le phare encore invisible. Le soleil s'est de nouveau caché, une brise rafraîchie souffle de la mer, soulevant la poussière à notre passage : et, dans les champs déserts, une impression grise nous enveloppe déjà, subtile, comme si l'atmosphère de mort lointaine et définitive qui baigne les ruines s'étendait impérieusement sur nous...
Il y a quarante-sept ans, aux premiers jours de mai, parmi la splendeur implacable d'un soleil d'été, un rude voyageur errait à cheval sur ces mêmes plaines que nous parcourons aujourd'hui : ses livres à la main, les mille détails de son sujet roulant tumultueusement dans son esprit, rebelles au classement qu'il
cherchait à leur imposer, il allait et venait, tantôt interrogeant du regard l'horizon éclatant de lumière, tantôt, la bride de son cheval en en main, suivant à pas lents quelque sentier, s'efforçant d'évoquer ses personnages, et vivant par instants la haine de Mathô, la perfidie de Spendius ou les terreurs sacrées de la sœur d'Hannibal !... Et peu à peu la tension de son cerveau diminuait, la contemplation ardente des ruines parlait à son imagination, il voyait enfin la ville et les hommes, ressuscites à ses yeux, et, lorsqu'à regret, au soir du quatrième jour, il reprit dans le soleil couchant la route de Tunis, le long du lac incendié de lumière, la flamme passagère du triomphe illuminait son regard !
Il se retournait une fois encore, pour embrasser dans un dernier coup d'oeil le panorama de ces ruines auxquelles il allait rendre la vie ; et, songeant que son évocation ne serait pas inégale à la beauté du spectacle qu'il avait sous les yeux, il dressait son bras vers l'horizon dans un geste d'enthousiasme, avant de disparaître au sein des ténèbres du soir, vers les lumières clignotantes de la Tunis moderne !...
Comme il le prévoyait, en effet, le voyage de Flaubert à Carthage lut d'assez courte durée ; parti de Paris, le iZj avril, il arrivait le 26 à Tunis, après un détour à Constanline ; dès le lendemain, il était à Carthage ; puis il visitait Utique, revenait à Carthage où il séjournait du 4 au 7 mai, explorait les environs, le Djebel- Zaghouan, le Djebel-Bou-Korncïn (Montagne des Eaux-Chaudes) et le Djebel-Ressas (Montagne de Plomb), poussait une pointe jusqu'à Bizerte (Hippo-Zaryte) et finalement regagnait l'Algérie par Dougga (Thugga) dont il visitait les temples en ruines (1) et le Kcf ( S leca), parcourant ainsi l'itinéraire qu'il voulait décrire dans son chapitre II.
Entre temps, il avait dû renoncer, faute de loisir et d'argent, à une partie de son programme initial, qui comportait la visite d'El- Djem (Thysdrus), de Sousse iHadrumèlc) et de Sfax (Taparura), sur la côte sud-est de la Tunisie (2).
(1) « Quant au temple de Tanit, je suis sûr de l'avoir « reconstruit tel qu'il était... avec les ruines du temple « de Thugga que j'ai vu moi-même, de mes yeux, et « dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n'a » parlé... » Lettre à Sainte-Beuve, t. III, p. 242.
(2) « ...Je pars dans deux heures pour Utique, où je
Mais à son retour, il pouvait écrire, en toute conscience, à son ami Duplan :
« ... Je connais maintenant Cartilage et ses a environs à Jond. . . (i). »
Et, un peu plus tard, à Ernest Feydeau :
« ...Je t'apprendrai que Carthage est cornet plètcnient à refaire ou plutôt à faire. Je « démolis tout. C'était absurde, impossible, c faux ! »
« Je crois que je vais arriver au ton juste. (( Je commence à comprendre uns person- « nages et à m'\ intéresser. C'est déjà beau- « coup. Je ne sais quand j'aurai fini ce colossal « travail. Peut-être pas avant deux ou trois « ans.... (2). »
« resterai deux jours, après quoi j'irai réinstaller pence dant trois jours à Carthage même, où il > a beaucoup u à voir, quoi qu'on dise. Ma troisième course sera pour « El-Jem, Sous et Sfax, expédition de huit jours, et la « quatrième pour Kheff. »
« ...Quant à la côte est, je n'ai ni le temps, ni Tarte gent, hélas ! Il fait cher voyager dans la Tunisie, à « cause des chevaux et des escortes. » Corresp., III. p. 128 et i3o.
(1) 20 mai i858. Corresp., t. III, p.101.
(2) Juin i858, Ibid., p. i33.
...Nous voici cependant à l'entrée du village de Sidi-Bou-Saïd ; et la route est devenue si escarpée qu'il faut descendre de voiture, et péniblement, sur des dalles que la sécheresse et la poussière font glissantes sous le pied, gravir l'escarpement au sommet duquel se dresse le phare dont les feux nocturnes marquent, depuis plus de deux mille ans, la pointe du cap Cartilage :
« ...Le phare, bâti par derrière, au sommet « de la falaise, illuminait le ciel d'une grande « clarté rouge, et l'ombre du palais (d'Ha- (( milcar) se projetait sur les jardins comme « une monstrueuse pyramide... (i). »
Mais, dans l'étroilesse abrupte de la rue qui serpente entre les murs hostiles et rongés de lèpre des maisons arabes, dont beaucoup sont abandonnées, portes disjointes, grilles branlantes, nous sommes loin des splendeurs de jadis !... Accroupis sur les seuils, des indigènes en guenilles nous regardent avec une curiosité nonchalante, des enfants loqueteux courent pieds nus dans la poussière, sans
(i) Salammbô, p. 87.
souci des passants qu'ils bousculent effrontément.
L'on monte encore : une dernière rampe dans un chemin rocailleux, d'où l'on commence à dominer L'entassement des blanches terrasses du village, égayées par les verdures de leurs cours intérieures, cyprès, orangers, mûriers ; un terrain vague au fond duquel se dresse la masse ronde, trapue et grisâtre du phare ; un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille ; des odeurs acres de pétrole qui vous prennent à la gorge, une lourde porte entrebaillée, par laquelle s'engouffre en hurlant un terrible courant d'air, puis une ivresse soudaine de lumière, et le plus magnifique des panoramas !... Nous voici sur la plateforme du phare, à i/jo mètres à pic au-dessus de la mer qui se brise à nos pieds avec un fracas assourdi...
Baignées de soleil, éclatantes sous le ciel intense d'où les nuages viennent de s'enfuir, toutes les rives du golfe de Tunis se dressent à l'infini, et vont se perdant sur la droite cl sur la gauche au plus lointain des horizons... Dans le vent qui tourbillonne autour de nous, une sorte de vertige des espaces nous saisit, et
nous nous précipitons droit devant nous, à l'extrême du parapet, comme si les trois pas que nous faisons allaient nous rapprocher de l'infini lumineux qui vibre devant nous ; et nous contemplons avidement !...
La mer, en face, étale son immensité trop bleue, sur laquelle les vagues qui moutonnent jettent la blancheur fugitive de leur écume, et le murmure du flot qui déferle sur les falaises leur prête une voix courroucée. . . Sur la gauche, derrière les vignobles de l'archevêché, au-delà du coin de verdures dans lequel se cachent les villas et les palais de la Marsa, derrière même les hauteurs abruptes et désolées de Kamart, que le flot ceinture d'un liseré d'écume, on devine les vastes étendues marécageuses au travers desquelles la Medjerda fraye péniblement sa route vers la mer ; et, tout au bout, les lagunes de Porto-Farina, au pied des dernières hauteurs' à peine visibles dans la brume qui enveloppe si délicatement de sa caresse les fonds du tableau. De ce côté, jadis, la mer s'avançait beaucoup plus loin dans l'intérieur, et la ville d'Utiquc, à peine marquée maintenant par de vagues ruines, s'enorgueillissait de son port à l'embouchure du Macar... Le fleuve
a tout envahi de son limon, et ces espaces se sont peu à peu transformés en marais...
Nous nous tournons vers la droite, et le spectacle devient incomparable : le golfe de Tunis étale sous nos yeux, l'amphithéâtre des montagnes qui l'encerclent, et l'étendue des horizons n'a d'égale que la variété de leurs aspects... Les plaines s'ouvrent, toutes vertes, au pied des premières ondulations qui semblent, dans la fraîcheur de leurs teintes grises et bleues, sortir à peine de la mer qui les baigne ; çà et là. des villages apparaissent, blottis dans les creux, minuscules et tout blancs : Ilammain-Lif, Soliman, d'autres encore : derrière les premiers plans, les hauteurs s'élagent, tantôt couvertes de verdures sombres, tantôt grises ou rougeâtres, selon les rochers dont elles sont faites, d'abord profilant avec une étrange netteté sur l'azur du ciel leurs curieuses silhouettes, les arêtes féroces du Zaghouan. la double pointe de la Montagne aux deux cornes, les mamelons arrondis de la Montagne de Plomb derrière Laquelle se cache, quelque part, dans l'ombre, l'hallucinant Défilé de la Hache ; cl peu à peu, à mesure que les plans s'éloignent, leurs teintes deviennent
plus tendres, puis s'estompent jusqu'à mourir dans l'indistinct, tout à l'extrémité, vers le Cap Bon, — l'ancien promontoire Hermœum — qu'on devine plutôt qu'on ne le voit, flanqué des îles Zembra et Zembretta — les Aegimures, — dont les silhouettes semblent derrière la ligne d'horizon deux nuées arrêtées sur le seuil de l'infini.
Plus près de nous, luisant au soleil comme un miroir, le lac de Tunis étale sa coupe d'opale irisée que les blanches maisons de la ville, à peine distinctes là-bas, tout au fond, sur la droite, ceinturent d'un triple rang de perles éclatantes.
Et voici enfin, dans toute leur étendue, les emplacements déserts où jadis s'élevait Carthage, et les collines sacrées vers lesquelles bientôt nous allons descendre. Tout de suite, sans effort, avec la joie secrète de saluer de loin des amis qu'on reconnaît sans les avoir jamais vus, nous suivons du regard les limites disparues de la ville punique, nous situons les quartiers, nous réédifions les temples, les palais et les remparts : à nos pieds, dans l'enceinte de Mégara, des vergers, de petites maisons ; où s'étagent les terrasses de Sidi-Bou-
Saïd, Flaubert a rêvé le palais d'Hamilcar, ses bassins, ses jardins, ses communs, ses souterrains... Au-delà, suivant le bord des falaises qui surplombent presque la mer jusqu'à la batterie de Bordj-Djedid, où venait s'appuyer la seconde enceinte de Byrsa, sur l'emplacement de ces champs toujours déserts et incultes, dont la stérilité se crevasse par endroits, et que jalonnent de rares amas de pierres, ruines de ruines destinées à disparaître elles-mêmes, nous revoyons les vastes quartiers, parsemés d'une ligne ininterrompue de cimetières, tous fouillés maintenant, et qui suivaient à peu près exactement la crête des hauteurs : derrière Bordj-Djedid, au pied duquel les Citernes du bord de la mer et les ruines de Dermèche marquent l'ancien quartier des Mappales, nous distinguons la colline de l'Odéon, puis, au delà d'une dépression que traverse dans toute sa longueur un maigre sentier, la colline de Junon, où les Sœurs missionnaires ont remplacé les prêtresses de Tanit ; et enfin, dominant toutes ces ondulations de terrain, l'Acropole, le cœuV même des ruines, qui se dresse avec majesté au-dessus de la plaine, du lac et de la mer, et que marquent, du plus loin
qu'on l'aperçoive, les deux tours byzantinomauresques de la cathédrale, et les verdures qui encadrent le séminaire des Pères blancs!
Quel invincible attrait désormais fixe nos regards sur ce coin de terre abrupte, désolée, où les maigres restes du passé marquent d'imperceptibles rides?... La beauté du tableau que nous offrent les horizons du lac et les lointains de la mer, toute cette nature splendidement étalée à nos pieds semble avoir disparu; nous ne voyons plus que la colline grise et morne qu'écrase la masse trop neuve d'une église disparate, et nous nous sentons incapables de regarder ailleurs...
C'est qu'ici, en face de cette hauteur nue et déserte, sur les flancs de laquelle tant de générations se sont succédé, nous comprenons que la terre n'est pas une vaine accumulation de matière inerte. Cette poussière de peuples que retournent chaque année les pauvres charrues bédouines dans les champs ingrats où palpitèrent les espérances mondiales des Puniques, ces plaines que le silence enveloppe de majesté quand tombe le soir, rappellent d'une manière en quelque sorte tangible la solidarité des générations et nous donnent une impression
nette de L'immortalité vraie, celle des races perpétuées les unes par les autres, et penchées sur les vestiges des siècles les plus lointains pour leur demander anxieusement l'obscur secret de leur propre devenir...
Bientôt, le spectacle de tout ce passé s'anime à nos regards ; le grouillement somptueux de la ville d'Hamilcar, la splendeur de ses temples» l'animation de ses places publiques nous reviennent tumultueusement en mémoire; nous goûtons quelques minutes l'illusion pénétrante de revoir, avec Flaubert, l'orgueilleuse et sauvage cité :
«... La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de monuments. C'étaient des temples à colonnes, avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches, à bandes d'azur, des coupoles de enivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe, comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuiles ; tout cela montait l'un sur l'autre en se cachant à demi,
d'une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées... (i) ».
... Autour de nous, malgré la sérénité du ciel, le vent de mer qui nous fouette au visage continue de gémir avec persistance, menaçant par instants de nous renverser, et s'engouffre à grand bruit dans l'escalier resté béant ; il faut se retenir à la pierre usée du parapet, et fermer la bouche pour ne pas suffoquer dans l'âpreté de cette douche d'air exaspéré !... Mais qu'importe?... T\ous tenons bon et cette lutte contre l'élément nous fait une minute des âmes frustes et violentes, épanouies dans la volupté de leur force !.. . L'espace nous exalte, et nous nous sentons gagnés par des vertiges obscurs de puissance, où le présent s'efface dans une suite confuse de siècles évoqués !...
Il faut pourtant s'arracher à cette ivresse ; à regret nous quittons l'étroite plate-forme, emportant du spectacle que nous venons de contempler le souvenir d'une révélation inoubliable, et nous redescendons impatiemment vers la plaine. Par des routes défoncées, à peine
(i) Salammbô, p. 57.
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entretenues, la voiture nous emporte au trot des deux maigres chevaux, sans souci des ornières, des saignées, des cailloux ; nous iillons, secoués de droite et de gauche, à travers des champs jaunâtres, sur l'étendue desquels n'apparaît pas la moindre trace de végétation ; on se croirait dans une région maudite, d'où la vie se serait à jamais retirée !... Nous laissons à notre gauche la chapelle grise et les bâtiments exigus de Sainte-Monique, au bord de la falaise, et par une brusque descente, nous arrivons au pied des hauteurs, un peu au-dessous du fortin de Bordj-Djedid, en face d'un bâtiment à terrasses très allongées dont quatre coupoles surmontent les angles; ce sont les Citernes...
La porte ouverte, au premier pas que nous faisons dans la pénombre chantante, une bizarre impression nous saisit : il semble que nous venions de pénétrer tout à coup dans une vaste et mystérieuse nécropole ; l'atmosphère saturée d'une tiède humidité, charrie de lourdes et fortes exhalaisons, comme de sépulcres très anciens ; et les galeries voûtées alignent dans des ténèbres infinies la suite de plus en plus vague de leurs cintres surbaissés. Devant nous,
4o AU PAYS DE SALAMMBÔ
sur une double rangée, les bassins s'alignent en profondeur, chacun d'eux supportant une sorte de coupole basse, et des deux côtés circule un promenoir qui ressemble à quelque cloître nocturne. . . A nos pieds, amenées par d'énormes tuyaux de fonte qui se recourbent et se tordent dans la nuit comme des serpents, les eaux invisibles coulent avec un grondement sourd et continu que répercutent au loin les voûtes successives, et dont l'oreille s'effraie comme de la menace ininterrompue de quelque catastrophe...
Ces citernes, peut-être construites avant l'époque romaine, ont été restaurées vers 1862, et jouent à présent pour la petite ville de La Goulette le rôle que jouaient pour la vaste cité punique les réservoirs de la Malga, dont les restes gigantesques s'effritent à i.ôoo mètres de là.
Flaubert n'a pu les visiter que ruinées, et pourtant, il nous en fait une description étonnante de vérité, lorsqu'il montre l'arrivée de Malhô et de Spendius, à la nage, par l'aqueduc de Zaghouan (1), dans les bassins de Malqua :
(1) L'aqueduc de Zaghouan date du 11e siècle après Jésus-Christ ; ilfut construit parles Romains; lesciternes
AU PAYS DE SALAMMBÔ !\l
« ... Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent pendant quelques minutes étendus sur le dos, à humer l'air, délicieusement. Des arcades, les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en une seule nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond laissaient descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait sur les ondes comme des disques de lumière, et les ténèbres à L'entour, s'épaississant vers les murs, les reculaient
de Malqua, cinq siècles auparavant, n'étaient alimentées que par les eaux de pluie ; la description de Flaubert est donc inexacte ; il s'en rendait compte lui-même, d'ailleurs, car il écrivait à Sainte-Beuve, en réponse a ses critiques sur ce point : « Aveu ! mon opinion secrète est qu'il n'y avait point d'aqueduc à Cari liage malgré les ruines actuelles de l'aqueduc. Aussi ai-je eu soin de prévenir d'avance toutes les objections par une phrase hypocrite à l'adresse des archéologues. J'ai mis les pieds dans le plat, lourdement, en rappelant que c'était une invention romaine, alors nouvelle, et que l'aqueduc d'à présent a été refait sur l'ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l'aqueduc romain de Carthage m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée pour Spendius et Mathô. JN'importe ! mon aqueduc est une lâcheté ! Conjlteor. » Corresp., t. 111, p. a5i.
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indéfiniment. Le moindre bruit faisait un grand écho... (i) »
Maintenant, comme alors, sous ces voûtes de ciment, les voix se répercutent avec une intensité sourde qui se mêle au murmure des eaux sans se confondre pourtant avec lui, et nos propres paroles nous surprennent de réveiller tant d'échos dans ces ténèbres...
Revenus au dehors, la fraîcheur vive de l'air marin nous saisit, et nous pressons le pas jusque vers la route ; devant nous, le plateau de l'Odéon étale ses restes informes de murailles ; derrière nous, au delà des batteries, la mer frémit sous la brise; sur notre droite, des pentes crevassées et bouleversées par des traces de fouilles attirent nos pas indécis ; aux citernes, nous nous trouvions dans le quartier des Mappales, sur l'emplacement peut-être du temple de Moloch :
« Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau... (2) »
(1) Salammbô, p. 74.
(3) Salammbô, p. i25.
Sur la crête de la falaise, deux mille ans plus tôt, circulant au travers des stèles funéraires qui sillonnaient à cet endroit les pentes d'une nécropole, près de l'enceinte de Mégara, nous eussions dominé les coupoles et la rotonde, les colonnades circulaires et les cyprès de l'enceinte redoutable ; aujourd'hui, nous foulons d'un pied négligent la cendre des morts, et nous nous promenons sur le bord des tombeaux où reposèrent vingt siècles et plus les contemporains d'Hamilcar, attendant avec sérénité l'heure de revoir le jour et de livrera la sagacité paisible de l'éminent P. Delattre les secrets de leur existence, déjà devinés en partie par l'opiniâtre voyageur normand de i858.
D'innombrables trous noirs marquent l'emplacement des tombeaux ; et à quelque distance, il semble que le terrain ait été bouleversé par un cataclysme très ancien ; mais chacun de ces abîmes a son secret, et ce n'est pas sans la curieuse angoisse de nous trouver tout à l'heure en face de quelque funèbre vestige du passé que nous allons de place en place, nous penchant au-dessus des excavations béantes et nous efforçant de pénétrer du regard
dans l'ombre des hypogées : quelques-uns d'entre eux sont presque au ras du sol, et les ouvriers ont éventré les voûtes des chambres sépulcrales auxquelles on accède ainsi tout à la fois par le puits attenant et par l'ouverture pratiquée dans la voûte ; avec quelques efforts, en s'aidant des genoux et des mains sur le sol argileux, tout mélangé de sable, et par endroits, de débris d'ossements, on parvient, sans trop de mal, à descendre dans ces retraites que les pluies ont remplies de terre, et où l'on retrouve à peine le souvenir des hôtes qu'elles abritaient jadis... Les cercueils de pierre ont disparu le plus souvent, et c'est à peine si l'on retrouve de place en place les débris des minuscules coffrets qui contenaient ces amas calcinés d'ossements humains dans lesquels le P. Delattre incline à voir les restes des victimes que l'on sacrifiait à Moloch, tout près de là, dans l'horrible splendeur des cérémonies si complaisamment décrites par Flaubert (i).
A côté de ces tombeaux à fleur de terre, le plus grand nombre descend dans le rocher à des profondeurs parfois énormes ; une sorte de
(i) Salammbô, ch. XIII.
vertige saisit alors à se pencher au-dessus de ces abîmes au fond desquels le regard ne parvient pas à descendre ; les parois sombrent verticalement dans le noir ; sur l'un des côtés, c'est à peine si l'on distingue un étroit emmarchement, sans garde-fou, tout encombré de gravats, et si peu rassurant qu'il semble inutilisable ; les puits s'enfoncent ainsi bien souvent, étroits et ténébreux, jusqu'à plus de 20 mètres ; les cailloux que l'on y jette pour mesurer la profondeur semblent disparaître dans le néant, comme si ces tombeaux conduisaient aux régions ténébreuses : L'écho de leur chute remonte à peine vers nous, si lentement que l'oreille doit l'attendre des secondes et des secondes; et le faible murmure qui revient alors des abîmes est plus semblable au gémissement de quelque fantôme troublé dans son sommeil qu'au bruit d'une pierre sur le fond d'un puits 1...
C'est dans ces retraites que l'intrépide assurance de l'archéologie a conduit les équipes de fouilles jusqu'aux chambres funéraires où elles ont trouvé, dans la paix inviolée des ténèbres, les restes pulvérulents des contemporains de Salammbô, entourés de tout un mobilier que
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nous retrouverons là-haut, sous les vitrines du musée, où le P. Delattre a réuni à nouveau clans leurs cercueils les morts et les précieux objets qui dormaient à leurs côtés.
Ainsi, grâce à ces cimetières, dont le secret si long-temps gardé préserva l'intégrité, la Mort refait de la Vie sous nos yeux, et nous livre tout palpitants encore les restes inappréciables d'une civilisation qui, sans eux, fût demeurée pour nous hypothétique et froide!... Et c'est à quoi nous rêvons, tandis que, parvenus au bord extrême de la colline, au-dessus de la mer, nous contemplons les champs bossues et crevassés de cette nécropole à laquelle des efforts persévérants arrachent pour ainsi dire chaque jour de nouvelles richesses, et qui n'a sans doute pas dit son dernier mot !...
A nos pieds, au bas de la falaise, le flot transparent vient briser sur des amas de pierres rongées par les eaux, et dont l'alignement peu à peu désagrégé nous représente les restes de ces quais dont l'étendue faisait l'orgueil de la rivale de Rome, et qui marquent encore visiblement leur trace, par delà le palais verdoyant du Bey, jusqu'aux deux minuscules pièces d'eau qui miroitent au soleil, là-bas, tout au
bout, vers la gauche, et représentent — en miniature — les anciens ports de Carthage, le port militaire, avec sa colonnade circulaire, son palais amiral et ses hauts murs d'enceinte, et le port marchand, plus loin, vers le Kram.
Dès le seuil du Musée Lavigerie, où nous pénétrons cpielques minutes après, une curieuse émotion nous attend, peut-être aussi tout d'abord quelque soupçon de désillusion : ces cuves de pierre méthodiquement rangées de chaque côté de la vaste salle rectangulaire, recouvertes de glaces sur lesquelles se jouent les reflets des sculptures ou des poteries voisines, permettent bien de contempler les ossements des Carthaginois; ces vitrines abritent mille curieux débris auxquels vont les regards attentifs et séduits ; mais l'impression première n'est pas celle qu'on en attendait : bercés aux descriptions éclatantes de Flaubert, la mémoire enchantée de toutes les splendeurs qu'il rêva, nous cherchons en vain ces amoncellements de pierreries, d'orfèvreries, de pourpres et de soies qu'il prenait plaisir à répandre sur les palais, les temples et les demeures de
son épopée ; les pierreries des vitrines sont rares el de petite valeur : cornalines, agates, jaspes, améthystes; les bijoux, plus précieux par le travail que la matière ; les bronzes, tout verdis par le temps, semblent rongés de quelque lèpre ; les poteries sont d'argile, les statues de terre cuite ; peu de marbres ; et surtout, revoyant le jour après tant de siècles, tous ces vestiges présentent un aspect en quelque sorte uniforme, revêtent une couleur grise et comme usée ; on dirait qu'il subsiste assez de leur beauté ancienne pour la faire regretter, trop peu pour la laisser comprendre, et il faut, pour échapper à cette impression, s'abandonner à la curiosité des détails, se laisser entraîner par l'examen de plus en plus passionnant des richesses que renferme l'admirable collection. Alors, peu à peu, l'esprit s'échauffe à respirer cette atmosphère inattendue, à revivre d'une manière si précise les goûts, les croyances et les arts de ces lointains ancêtres ; les ossements, replacés scrupuleusement dans leurs tombes, gardant encore au doigt les anneaux qu'ils eurent durant vingt siècles, semblent s'animer ; on s'imagine qu'ils vont tout à l'heure se dresser sur leur séant, ouvrir les
yeux, et venir à nous dans des poses hiératiques, semblables à ces belles statues funéraires, de grandeur naturelle, que nous apercevons de loin, dans le fond delà salle, et dont tout le musée est comme illuminé !... L'imagination se plaît à recréer, à l'aide des mille objets qui garnissaient leurs tombeaux, le milieu dans lequel ils vécurent, les pensées qu'ils agitèrent, la beauté qui plaisait à leurs artistes. En vérité, il faut en faire ici l'aveu, nous avons alors quelques instants oublié Spendius, Hamilcar et Malhô, pour les vrais Carthaginois dont nous avions les restes sous les yeux, pour Baalchillec le chef, pour Himelck, fils de Mattan, pour Magon fils de Gureschmoun ; et les splendeurs orientales de la patrie d'Hannon ne se traduisirent plus à nos yeux que dans l'amas de bijoux, de poteries, de bronzes, de terres cuites et de verreries que nous passions successivement en revue.
Ce qui frappe bientôt, à rechercher parmi tous ces objets disparates les influences auxquelles obéirent les artistes de Carthage, c'est d'abord le peu d'importance de l'art phénicien proprement dit ; à peine si quelques stèles portant l'image grossière de personnages
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debout, la main droite levée, semblent des œuvres originales ; quelques statuettes de terre cuite, familières et souvent grotesques, celle du dieu Bès, par exemple, ou ce minuscule dieu du Silence, un doigt sur la bouche, et l'autre... on devine où! marquent un souci touchant d'imiter la nature, mais sans effort d'interprétation, ni préoccupation de styliser les formes ; il est bien évident que le peuple de Carthage n'a pas eu la culture artistique de ses rivaux grecs et romains, et qu'il a subi à cet égard et successivement toutes les influences ; celles qui se marquent le plus profondément, dans les objets recueillis au Musée Lavigerie, c'est d'abord l'influence de l'Egypte; nous retrouvons partout, dans les bronzes, dans les amulettes, dans les pierres gravées, non seulement les formes traditionnelles des personnages égyptiens, avec leur raideur et leur puissance, mais encore les sujets mêmes des représentations égyptiennes, la déesse Isis, le dieu Horus... il n'y a rien là de surprenant; l'art n'était, en ces temps-là, que le serviteur des cultes, et les divinités puniques se trouvaient apparentées d'assez près aux dieux des bords du Nil.
AU PAYS DE SALAMMBÔ 5r
Plus récente et plus marquée encore, l'influence grecque vint transformer ensuite l'art carthaginois ; à l'époque même des guerres puniques, la statuaire, la céramique, l'orfèvrerie étaient grecques ; et, même alors que la tradition religieuse imposait encore aux artistes les souvenirs de l'Egypte, leur interprétation s'était tout entière soumise à l'esprit hellénique ; cette rencontre devait être féconde : les sarcophages anthropoïdes de la nécropole de Sainte-Monique le prouvent surabondamment. D'ailleurs l'influence de la Grèce apparaît ici à chaque instant ; elle s'est étendue à toutes les branches de l'art décoratif ; et, que nous considérions les poteries, lampes funéraires, amphores, patères aux tons rouges, noirs ou fumés venues de Corinthe ou d'Étruric : les bronzes, œnochoés ciselées, couvercles de miroirs ornés de têtes de femmes ; les statuettes de terre cuite, bustes de Tanits coiffées de bandeaux finement ondulés, largement drapées ou mollement renversées sur des éventails de plumes, tous ces objets sont inspirés de la beauté grecque, et laissent deviner l'industrieuse cité africaine toute peuplée d'artistes grecs, ornée d'oeuvres grecques et for-
mant ses propres artisans à la tradition et à l'exemple des habiles ouvriers de l'Attique et de la Grande Grèce !
...Cependant, après avoir fait le tour du musée, après avoir examiné l'une après l'autre les riches vitrines, avec leurs accumulations éloquentes de bagues, de cachets, de fibules, de rasoirs, de boîtes, de plaques d'ivoire gravées, nous nous trouvons insensiblement ramenés aux grands sarcophages du fond de la salle ; et, contemplant à loisir ces marbres amoureusement modelés, dont le grain doré porte encore des traces de peintures qui leur conservent une illusion et comme un frémissement de vie, le souvenir de Salammbô nous revient, et nous ne pouvons nous empêcher de comparer la statue immobile qui se dresse devant nous à la fille du Sufifète, lorsqu'elle se présentait à son père :
« ...Des perles de couleurs variées descendaient en longues grappes de ses oreilles sur ses épaules et jusqu'aux coudes. Sa chevelure était crêpée, de façon à simuler un nuage. Elle portait, autour du cou, de petites plaques d'or quadrangulaires représentant une femme entre
deux lions cabrés ; et son costume reproduisait en entier l'accoutrement de la Déesse. Sa robe d'hyacinthe, à manches larges, lui serrait la taille en s'évasant par le bas. Le vermillon de ses lèvres faisait paraître ses dents plus blanches, et l'antimoine de ses paupières ses yeux plus longs. Ses sandales, coupées dans un plumage d'oiseau, avaient des talons très hauts, et elle était pâle extraordinairement, à cause du froid sans doute (i). »
Comme la vierge vouée à Tanil, la Prêtresse de Carthage porte un costume de Déesse, et ce costume est égyptien ; mais au lieu de l'ampleur de la robe d'hyacinthe imaginée par Flaubert, la tunique, retenue aux épaules par deux fibules, tombe à petits plis légers sur le torse et disparaît derrière deux larges ailes noires de vautour, l'une sur l'autre étroitement repliées dans un mouvement exquis de défense ; et la coiffure à la fois égyptienne et grecque, rappelle Isis par les lourdes boucles qui tombent de chaque côté sur les épaules, et Omphale par l'épervier qui recouvre les
(i) Salammbô, p. i4o.
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cheveux séparés en deux étroits bandeaux frisés ; quant au visage, dépure ligne grecque, il respire une sérénité apaisée qui se fût sans doute assez mal accordée à lame inquiète et mystiquement torturée de Salammbô.
Faut-il donc regretter que le scrupule historique du romancier ait ignoré toute cette révélation et se soit trouvé amené à imaginer avec les seuls documents livresques dont il disposait une Carthage trop évidemment différente de la vraie Carthage que nous restituent peu à peu la science et l'opiniâtreté du P. Dclatlre ? Assurément, dans un certain sens ; et plus que jamais, en présence de toutes ces richesses d'art qui parlentà nos yeux, nous nous sentons portés à plaindre l'artiste que le défaut de renseignements précis et de monuments réduisait aux suggestions d'une imagination surexcitée par les splendeurs orientales qu'il avait entrevues huit ans plus tôt dans la Basse-Égyptc et en Asie Mineure, et qui s'en expliquait avec une sorte de désespoir à ses amis (i).
(i) Lettre à Eugène Crépet : « Si vous découvriez autre ^hose comme gravures, dessins, etc.. envoyez-les-moi.
Cinquante ans plus tard, avec infiniment moins de peines et de recherches, Flaubert nous eût dépeint une Carthage plus civilisée, plus grecque, plus vraie historiquement qu'il ne pouvait le faire quand il affirmait à Sainte- Beuve pour sa justification, au lendemain de la publication du roman :
« ...Vous m'accorderez que les Grecs ne « comprenaient rien au monde barbare. S'ils y « avaient compris quelque chose, ils n'eussent « pas été des Grecs. L'Orient répugnait à l'hel- « lénisme ( i ) . »
Mais d'un autre côté, le roman archéologique et historique, tel que le conçut Flaubert et tel qu'il l'écrivit, exige-t-il vraiment une exactitude scientifique absolue et rigoureuse !} Le romancier qui se plonge à corps perdu dans les sources, en s'cfforçant de restituer le souffle intérieur aux détails secs, froids, inanimés que lui fournissent l'histoire et l'archéologie, qui recrée ainsi peu à peu les mille
Je paierais je ne sais quoi pour avoir la reproduction d'une simple mosaïque réellement punique... », t. III,
(i) Lettre à Sainte-Beuve, t. III, p. 339.
atomes de l'atmosphère clans laquelle vivaient les héros qu'il tâche de ressusciter, gagnerat— il beaucoup à vouloir lutter d'érudition avec les spécialistes, à s'efforcer de tout apprendre pour tout dire ?... Et ne doit-on pas craindre plutôt qu'un tel souci ne lui fasse perdre de vue ce qui doit être son but principal, sinon son unique préoccupation, reproduire la Vie d'une époque, au bénéfice d'une exactitude de détails qui risque de gâter l'harmonie du tableau qu'il veut tracer, et de submerger l'indispensable sous le flot inutile des accessoires indifférents ?
D'ailleurs, rien n'est plus caduc que l'histoire, si ce n'est l'archéologie : chaque jour une découverte vient détruire une conclusion, et nulle science ne se trouve plus continuellement en devenir : à quoi bon, dès lors, tant se préoccuper d'une « vérité » qui se trouvera fatalement inexacte dans quelques années ? Que la vraie vie circule au travers de l'œuvre, que le romancier, dans un effort puissant d'intuition rétrospective, sache pénétrer jusqu'au plus profond des cœurs de ses héros, pour y retrouver dans leur complexité humaine et dans leur insaisissable mobilité des sentiments,
des souffrances, des aspirations dont il ne subsiste nulle part de trace précise, cette exactitude en profondeur, la seule indispensable, ne sera-t-elle pas suffisante, et ne sera-t-elle pas en outre plus durable que si elle se rattachait étroitement aux hypothèses fragiles et aux conclusions provisoires des archéologues du jour ?
Ainsi, sans nul doute, s'explique la puissance de Salammbô.
Du premier coup, avec les seuls documents hypothétiques dont il disposait, Flaubert avait illuminé son œuvre de cette vérité supérieure qui se crée dans l'harmonie des personnages et du cadre, dans le mouvement de l'action, dans le contenu actif et émotif des âmes, dans ce je ne sais quoi d'indicible qui circule au travers de toutes les pages, les inondant de sa clarté, les emportant dans un mouvement forcené. Une plus grande vérité archéologique ne pouvait rien ajouter à cette création intuitive du Génie.
Ce qui le prouve bien, c'est que, même aujourd'hui, malgré les abîmes qui sont venus séparer les notions archéologiques du siècle dernier d'avec la science qui s'élabore mainte-
nant dans une lente sécurité, l'épopée des mercenaires demeure un maître-livre, qu'il faut relire sur les ruines mêmes qui furent le théâtre de ses péripéties sanglantes et frénétiques pour en mesurer vraiment toute la force et toute la beauté.
...Quand nous franchissons le seuil du jardin des Pères, après une brève promenade au travers de l'amas d'inscriptions tronquées, d'amphores boiteuses et de fragments de statues qui gisent pêle-mêle aux pieds de la chapelle gothique-troubadour de Saint-Louis, maintenant abandonnée, le ciel et la mer flamboient dans l'incendie formidable d'un couchant métallique, et nous nous hâtons vers ces magnificences.
A nos pieds, sur le golfe dont les horizons les plus lointains s'éteignent dans la pureté atténuée d'un azur sans nuages, les pentes des collines appellent les derniers rayons du soleil qui disparaît de l'autre côté, derrière le couvent ; la mer, toujours houleuse, devient à chaque instant plus sombre, et le flux rhythmiquement précipité des vagues s'illumine aux reflets miroitants d'un or vert qui lui
viennent de l'occident, et semblent, de minute en minute, s'abîmer et mourir, pour renaître l'instant d'après, plus pâles et plus doux, à la cime changeante des flots...
En hâte, le long de la cathédrale dont les profils de velours sombre s'enlèvent sur la pourpre du ciel avec une netteté presque brutale, tandis que, de l'autre côté de la route, les ruines d'un temple romain disparaissent dans les ténèbres frémissantes d'un petit bois d'eucalyptus, nous gagnons l'autre flanc de l'Acropole ; et bientôt nous contemplons avidement l'éclatante immensité du soir ; la plaine est toute enveloppée d'une fine gaze de lumière ; le lac semble une vaste coulée de cuivre incandescent jailli subitement des creusets célestes ; sur ses bords, Tunis étale l'amas rose pâle et doré de ses terrasses, de ses coupoles et de ses minarets ; et, tout au fond, derrière les collines mauves de Djaffar et de l'Ariana, derrière les lointains contreforts baignés d'ombre de l'Atlas, qui se silhouettent vigoureusement sur le ciel enflammé, le soleil, qui vient de s'abîmer, projette dans tout leur éclat ses derniers rayons, dont les feux aveuglants s'irradient aux confins de la voûte
céleste, tels une immense gloire, tandis que les stries illuminées des nuages pourpres frangés d'or clair s'attardent mollement en longues traînées horizontales... Bientôt pourtant, insensiblement, cette fanfare s'éteint ; l'horizon se ferme à regret sur la majesté du jour qui s'achève ; seuls, les nuages gardent longtemps encore les reflets violets et roses dont ils restent comme imprégnés ; et la première étoile scintille au-dessus du lac immobile, qui la reflète en un mirage d'imperceptible argent. . .
Sur l'autre face de Byrsa, vers le large, les pentes de la hauteur, qui descendent à pic dans la mer, se sont obscurcies à leur tour, et laissent à peine distinguer les silhouettes plus claires des deux ou trois bâtisses modernes qu'on a construites en face du golfe... Soudain, là-bas, vers la gauche, le phare de Sidi-Boud-Saïd s'allume, et la nuit d'automne, qui semblait attendre ce signal, étend d'un seul coup son voile immense sur l'horizon, noyant tous les aspects dans l'uniformité d'une pénombre cotonneuse, et baignant de mystère les hauteurs de l'Acropole, la plaine vague, le lac éteint et la mer disparue...
AU PAYS DE SALAMMLÔ 6l
...A ce moment, dans le silence absolu, dans l'angoisse trouble de ce crépuscule trop bref, sur le point de nous éloigner peut-être pour jamais du vaste champ de ruines auquel nous étions venus demander fugitivement les secrets de son passé, une sorte d'hallucination nous saisit ; nous nous imaginons, au lieu de la masse confuse des bâtiments qui couronnent maintenant l'Acropole, se dresser devant nous l'amoncellement des édifices que détruisit Sci~ pion, le temple d'Eschmoûn, celui de Melkarth, l'escalier fameux qui montait du forum, le temple de Tanit, les enclos de cyprès et de platanes, les terrasses, les coupoles, toute une fastasmagorie passionnée qui se crée sous nos yeux un instant, puis s'abîme dans les ténèbres, tandis que nous descendons à tâtons l'étroit sentier qui nous ramène à la gare de Carthage — la gare de Carthage ! . . . — trébuchant sur les débris invisibles des murailles disparues !...
Dans le train, au retour, comme la lune se lève silencieusement sur la paix miroitante du lac, une grande mélancolie nous gagne, et nous nous répétons à mi-voix, avec une
étrange volupté, des passages familiers de Salammbô, les yeux vainement tournés vers le fantôme de Byrsa qui s'efface de plus en plus dans le lointain :
«... Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l'Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.
« Salammbô monta sur la terrasse de son palais... (i).
(i) Salammbô, p. 48.
Soir d'hiver à Timgad
Soir d'hiver à Timgad
Ce matin-là, un matin glacial de février, tandis que nous suivions au trot rapide de deux maigres chevaux l'interminable roule de Lambèse à Timgad, ù travers la nudité dos champs où la neige mal fondue s'étalait en plaques blanches sur l'ocre brun des terres détrempées, un air de détresse profonde enveloppait l'aride paysage «les plateaux : et, dans la tristesse de cette nature abandonnée, grise et morne, que limitaient à l'horizon les cimes neigeuses et les pentes abruptes du Djebel Chelia, nous nous sentions loin des enchantements de la lumière, loin des intensités de la vie africaine ; une sourde hostilité semblait nous accueillir au passage et ie silence feutré du ciel baignait à perte de vue l'immense néant de plaines qu'on eût dit mortes.
Devant cette suite toujours pareille de blêmes
horizons alternativement étendus et resserrés, vers lesquels nous montions depuis près de deux heures sans rencontrer âme qui vive, nous avions quelque peine à nous imaginer l'antique activité romaine qui jadis avait animé ces vastes espaces ; Lambèse, entrevue tout à l'heure, avec ses belles ruines éparses dans les jardins défeuillés ou bien encloses derrière les murs de la Maison Centrale, n'avait guère évoqué à nos esprits, malgré l'auguste majesté de son Prœtoriam, qu'une mélancolie anonyme ; et, il faut le dire, pressés par la longueur de l'étape, nous n'avions guère insisté, préoccupés surtout de cette Thamugadi que nous désirions tant voir en détail ; plus loin, Marcouna et son arc de triomphe solitaire au bord de la route ne nous avait pas distraits plus d'une minute de notre croissante impatience ; depuis lors, dans la désolation de ce rude hiver, nous suivions la voie romaine, l'esprit hanté de souvenirs, et déjà, surpris de voir la réalité correspondre si peu à l'idée que nous en avions, craignant d'aller à quelque désillusion.
Autour de nous, la neige fondante emplissait les ornières du chemin, luisait dans les
dépressions des sillons, et coulait en fdets obstinés dans les mille ravins creusés par les pluies au travers des champs ; des bataillons de nuages gris défilaient au dessus de nos têtes sur les ailes d'une bise aigre ; et, pour souligner davantage la mortelle angoisse de cette matinée, nous apercevions, çà et là, dans les terres, au bord de la route, des carcasses de chameaux dresser vers le ciel la tragique pâleur de leurs os décharnés.
A la fin, cependant, un détour de la route nous découvrit au loin, sur les dernières pentes des montagnes, une large tache d'un gris neutre, à peine visible sur l'indécise nuance des terres, et qui nous parut d'abord plus semblable à quelque carrière abandonnée qu'aux ruines fameuses de la Pompeï africaine ; et, tout en cherchant à discerner, malgré la dislance, les détails de l'ensemble encore sans relief qui s'étalait à nos yeux, là-bas, nous éprouvions, plus vive que tout à l'heure, cette impression de désillusion contre laquelle nous n'étions pas préparés à réagir et qui se faisait plus impérieuse à mesure que nous prenions une vue plus précise et plus nette du paysage.
Toutes confondues en un amas chaotique de pierrailles, les ruines de Thamugadi gisaient à présent devant nous, suffisamment rapprochées pour que nous commencions à nous rendre compte de leur étendue et de leur importance ; et, tandis qu'au dessus d'elles, à l'horizon, malgré la teinte plombée du ciel, les cimes des montagnes scintillaient dans la blancheur éclatante de leur parure de neige, les vieilles pierres, au milieu de la plaine assombrie, nous semblaient, par contraste, d'une teinte plus livide ; on eût dit qu'un cataclysme subit venait de renverser de fond en comble la cité hier encore debout, et que ces décombres entassés respiraient encore la stupeur de la destruction !... De fait, sous cette lumière blafarde, dans le silence de cette plaine où rien de vivant n'apparaissait que le vol de grands corbeaux qui s'enfuyaient, l'idée de la mort se présentait impérieusement à l'esprit; et il n'était pas jusqu'à l'aspect même des ruines, avec l'incroyable multitude de leurs colonnes brisées dressant de toutes parts vers le ciel la vaine imploration de leur mutisme, qui n'évoquât l'étrange pensée de ces carcasses d'animaux dont, tout à l'heure, la route se jalonnait.
Lorsque, parvenus enfin au seuil de la ville après avoir franchi la Porte du Nord, nous nous engageons dans le Carclo Maximus, l'impression devient plus saisissante et plus impérieuse encore ; devant nous, droite et vide, la voie romaine monte entre deux rangées de colonnes relevées, qui, jadis, abritaient de chaque côté, tout au long des édifices et des habitations, un portique continu, visible en core ; sur le sol, d'admirables dalles, à peine usées par les traces des chars qui les parcouraient il y a treize siècles, étalent de droite à gauche l'appareil biaisé de leurs jointures net les de toute végétation ; des trottoirs aux arêtes vives les bordent, pareils à ceux de nos villes ; et, le long de la bordure, s'alignent avec une sereine régularité les piédestaux des colonnes, entre lesquels s'ouvrent à des intervalles égaux les carrefours des rues transversales. Assurément, cette apparition soudaine de la cité relevée de ses ruines, redressée, en lie tenue, et jalousement parée, surprend celui qui, tout à l'heure, ne discernait de loin qu'un amas confus et inorganique de débris ; mais ce qui nous frappe le plus, à cet instant, c'est la tris-
tesse qui monte de ce tableau ; la beau lé du cadre, l'ordre et le rythme restitués des architectures, le soin avec lequel on s'efforce d'en chasser toute végétation, ne font que souligner l'irrémédiable déchéance et la mortelle désolation qui se sont emparées de ces régions si souvent dévastées jadis que, seul, un abandon complet put les sauver de la destruction totale !... Où sont-ils, les citoyens romains qui, si longtemps, de cette porte dont on retrouve les soubassements, le long de ce Cardo paisible, montèrent d'un pas majestueux jusqu'au péristyle du Forum dont les colonnes inutiles élèvent à présent leurs fines silhouettes sur l'horizon, juste en face de nous ? Toutes ces pierres, que la lumière grisâtre d'un jour morne a peine à revêtir d'une apparence de résurrection, ne nous disent rien de la vie dont elles furent témoins, des agitations auxquelles elles servirent de cadre. Le Cardo maintenant est désert : au lieu de ces demeures somptueuses qui s'élevaient sur ses côtés, le long des portiques, au lieu de ces thermes, de cette curieuse bibliothèque demi-circulaire dont nous longeons les vestiges longtemps inexpliqués, ce ne sont plus que murailles détruites,
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à grand peine reconstituées dans leurs soubassements, salles béantes dont la distribution même est le plus souvent douteuse, après les mille changements subis au cours des sept siècles que dura Thamugadi ; et, si l'on se laisse aller à rappeler les mille détails de l'activité romaine, vandale ou byzantine qui se déroula entre ces murs exhumés, c'est en vain qu'on s'imagine les chars, les litières, les cavaliers, la foule des oisifs, et les esclaves laborieux, et les matrones respectables, ou, plus tard, aux temps du christianisme triomphant, la théorie des clercs, le cortège des évêques... Tous ont passé, balayés impitoyablement par la mort, souveraine de ces lieux ; dans cette vaste plaine, où tant de voyageurs se sont plu à chercher les vestiges de Rome en Afrique, à évoquer le temps prospère des Antonins et la gloire impériale de César, on ne retrouve en réalité aucune trace de l'existence de ses habitants (i) et la cité n'a pas même encore livré le secret de ses nécropoles !
(i) Il semble cependant que les travaux persévérants du service des monuments historiques soient sur le point d'aiguiller les découvertes dans cette nouvelle direction : Les derniers rapports annuels de réminent
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Quoi qu'on fasse, dans la solitude absolue et le silence mortel qui enveloppent ces vestiges dune splendeur disparue, sous la mélancolie du ciel hivernal et lamentable, au milieu de ces myriades de colonnes tant bien que mal redressées pour supporter d'imaginaires frises et des terrasses absentes, le long de ces
architecte en chef de ce service, M. Albert Battu, donnent en effet le détail d'une série de mises au jour des plus instructives dans cette ordre d'idées, notamment, au cours de la campagne de 1906, celle d'une collection particulièrement intéressante d'objets de terre cuite et de bronze, trouvés dans une usine de céramiepae encore munie de ses fours et des bains réservés à ses ouvriers, et dans une fonderie de bronze détruite par un incendie, parmi les décombres de laquelle on a retrouvée en outre une grande quantité de combustible (bois de cèdre et charbon de bois) à demi consumé dansles fourneaux (Cf, Journal Officiel du 3 février 1907).
Il est à noter d'autre part que la découverte, plus récente encore (1907), d'une cathédrale attenant à un très important monastère, comme d'ailleurs celle qui avait été antérieurement identifiée, a permis de retrouver les premières sépultures chrétiennes, malheureusement sans intérêt. M. Ballu suppose avec la plus grande vraisemblance que les sépultures païennes, dont on ignore jusqu'à présent le véritable emplacement, se trouvent en dehors du périmètre des ruines qui a été concédé à l'Etat, (Rapport de 1909, Journal Officiel du 1 \ janvier 1910).
voies abandonnées, on n'écarte pas de son esprit la pensée des siècles vides qui nous séparent des temps où les rues s'animaient, où Thamugadi retentissait de cris, de chants et de clameurs ; et le seul revenant de ces maisons, qui virent durant sept cents ans les générations se succéder les unes aux autres, et qui sont restées ensevelies depuis les jours de l'invasion arabe jusqu'à l'heure où les fouilles le& rendirent à la lumière, c'est le fantôme opiniâtre du Temps, dont les bras décharnés brandissent la terrible faux mythologique.
Ces ruines sont ses domaines, ce désert est son empire ; et, par instants, aux jours froids tels que celui-ci, on croirait sans effort que, mal sûr de son œuvre de destruction, il continue à veiller jalousement sur elle, comme pour en écarter le tumulte de curiosité qui, depuis 1880, profane un recueillement que nul passant n'avait troublé durant onze cents ans !
Au haut de la rue, les bases disjointes d'une porte monumentale qui donne accès par un large escalier à une sorte de vestibule solen-
nel attirent nos pas indécis et, parvenus au seuil de ce vestibule, nous éprouvons une surprise d'autre sorte ; une vaste place à peu près carrée étend devant nous les restes, par endroits intacts, d'un dallage qui semble neuf tant il est admirablement conservé ; çà et là, sur les pavements, se dressent des socles veufs de leurs statues ; et, tout autour, des colonnes tant bien que mal restées debout marquent encore nettement le vaste portique continu qui entourait la place d'une galerie un peu surélevée ; au loin, par delà les fûts demi-brisés et les chapiteaux mutilés, d'autres colonnes surgissent encore, que domine la masse énorme d'un arc de triomphe, morose dans la lumière blême, tandis qu'à l'horizon transparaissent les profils confus de la plaine grise et des montagnes blanches... Nous sommes au cœur de Thamugadi : de cette sorte de terrasse qu'offre le forum, aujourd'hui dégagé des édifices qui limitaient autrefois de tous côtés son horizon, nous avons l'impression nette du rôle que jouait dans la vie publique et privée de la cité cette place si harmonieusement édifiée au centre même de l'enceinte, au croisement des deux artères principales.
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Ici, vraiment, l'idée de la mort qui nous poursuivait depuis notre première vision de la ruine commence à disparaître ; et, comme nous parcourons l'un après l'autre les édifices qui encadraient jadis le forum Thamugadien, peu à peu nous nous laissons prendre au charme de la classique évocation ; les flâneries, les passions, les jeux, l'agitation de tout un peuple constamment réuni sur cette place où se déroulaient tous les détails de l'existence municipale, les affaires aux magasins, dans la basilique la justice, aux rostres et dans la curie la politique, le culte dans les temples et devant les statues des empereurs, tout cela, qui constitue le tableau cent fois décrit de la vie romaine, s'anime à nos yeux d'une intensité croissante ; et, tout en examinant les monuments qui se groupent autour de la place, il nous semble voir autour de nous, bruyante et affairée, la foule revenue des graves décurions, des magistrats, des prêtres, des citoyens, et toute cette clientèle joueuse, mendiante, paresseuse qui, à l'ombre de ces portiques officiels, vivait de longues journées à dormir ou à poursuivre d'interminables parties sur des sortes de damiers tracés
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à même les dalles et que l'on montre encore. Au premier abord, quand, au sommet de l'escalier donnant accès à l'entrée monumentale, dans l'axe même du Cardo Maximus, on pénètre sous le portique nord, qui a conservé quelques belles colonnes intactes, derrière lesquelles se profile trois cents mètres plus loin la triple arcade de l'arc de triomphe de ïrajan, ce qui frappe le regard, c'est, sur le côté droit de la place, un large soubassement qui dépasse l'alignement des bases de colonnes, et en arrière duquel se dressent encore deux fûts élancés, couronnés de chapiteaux mutilés, vestiges d'un péristyle de temple auquel l'imagination restitue le classique fronton triangulaire : là, véritablement, battit le cœur même de Thamugadi ; au pied de cette tribune aux harangues, de ces « rostres » provinciales, que protégeait la Victoire Partkique, les foules se livrèrent, des siècles durant, aux enthousiasmes, aux colères, aux terreurs que leur inspirèrent successivement les vicissitudes de la fortune municipale; là, sans doute, à travers les conquêtes, les sièges, les exactions et les vengeances, à travers même les fanatismes et les persécutions, prit naissance et se perpétua
jusqu'à la dernière catastrophe l'esprit d'orgueil et de domination qu'apportaient en fondant cette ville après tant d'autres, les légionnaires de la Tertia Augasta, et qui, développé à travers les générations, constitua, dans le mépris et la haine des barbares, l'âme propre de la cité, magnifique et superbe, mais incapable de soupçonner quelle proie elle allait, par deux fois, offrir aux rancunes et à la cupidité des nomades.
Au delà des rostres, le portique, un instant interrompu, alignait à nouveau l'ordonnance uniforme de ses colonnes dont il ne reste que les bases: derrière un soubassement de statue sur lequel s'étale une large dédicace à la « Fortune Auguste », s'ouvrait sur un second vestibule relevé de plusieurs larges degrés, la Curie, lieu des séances du « Sénat » de Thamugadi. Ainsi, dans les quelques mètres de ce côté du forum se retrouvait, des siècles après la chute de la République des Bru tus et des Caton, et dans cette vague colonie numide, l'image toujours vivante, toujours vénérée de cette puissance du « sénat et du peuple romain » qui survécut si longtemps à sa propre réalité et se perpétua, flétrie, mais pourtant vivacc, dans
la constitution politique des moindres cités impériales.
Aujourd'hui, les enseignes ont disparu ; la majesté romaine, ce masque d'un impérialisme effréné, après avoir subi de cruelles vicissitudes, a fini par s'abîmer et sombrer sous l'effort des souverains barbares et de sa propre corruption et c'est en vain que nous cherchons à retrouver le souvenir des lointaines passions qui s'agitèrent dans cette Curie, aujourd'hui vide et morne ; de ces vaniteux Décurions, qui avaient confié à la pierre indestructible le soin d'immortaliser leurs noms en de célèbres albums lapidaires qu'on a retrouvés et transportés à Paris, plus de trace ; c'est à peine si l'on distingue encore, au fond de la salle rectangulaire, l'espèce d'estrade où ils délibéraient, bien à la vue du peuple largement admis aux séances, quelques bases de statues avec leurs inscriptions, et, entre les colonnes, sur le vestibule, l'emplacement des grilles qui fermaient l'entrée du monument.
Si maintenant l'on traverse la place, en suivant le portique du côté opposé à l'entrée principale, on passe devant une série de trois salles sans caractère, qui furent, paraît-il, la
prison ; puis, longeant un certain nombre de petites boutiques séparées les unes des autres par des sortes de terre-pleins surélevés qui constituaient jadis autant de magasins correspondants ouverts sur la rue latérale, en contrehaut de ce côté par rapport au sol de la galerie, on rencontre un passage conduisant du forum dans la rue, et l'on arrive enfin sur le troisième côté du portique, à l'autre monument civil de Thamugadi, la basilique. Là encore, l'aspect en quelque sorte schématique des ruines déçoit la curiosité du visiteur et l'on a peine à s'imaginer la physionomie que présentait jadis cet « antre de ïhémis », dont on retrouve tout juste les dispositions générales ; rectangulaire et construit le long du portique, sur lequel il ouvrait latéralement, ce palais de justice n'offre guère au regard que l'emplacement surélevé sur lequel siégeait le tribunal, dans le fond à droite ; du côté opposé, dans le fond de gauche, trois espèces de vastes niches décorées étaient sans doute destinées à abriter des statues officielles. Rien de plus ; cela est froid comme la jurisprudence ; dans un cadre aussi sévère, il semble que l'esprit se refuse à imaginer les conflits de passions, les luttes d'intérêts, les
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espérances véhémentes et les cruelles déceptions dont retentirent pendant des siècles ces voûtes effondrées ! . . .
De retour à l'entrée monumentale, nous nous disposons à descendre vers la ville, lorsque, soudain, nous iiolis arrêtons sur le seuil, surpris de l'horizon imprévu qui vient de s'ouvrir à nos pieds ; c'est un spectacle dont nulle description, nulle reproduction ne nous avait même suggéré l'idée et , nous restons quelques minutes à contempler la moitié de la ville, étalée au dessous de nous sur la déclivité bien marquée du terrain, et, par delà, jusqu'aLix montagnes lointaines d'Aïn-Yagout et d'El Mahder. la plaine vallonnée, à travers laquelle circulent les sinueux laccls jaune clair de la roule et les détours ravinés de l'Oued brunâtre. Malheureusement, le ciel, impitoyablement gris et barré de nuages qu'un \ciil aigre continue à nous chasser à la figure, mdégage que par de brèves éclaircies les plans les plus lointains et prête un aspect maussade et glacial à ce panorama qui doit être splcndide par les soirs de grandes clartés... Nous nous étonnons cependant de voir quel sens profond de la beaLité des villes montraient ces
architectes de la troisième légion, qui ne construisirent guère de bourgade, si minime qu'elle fût, sans lui assurer les échappées de paysage, les reculs d'horizon qu'il est si doux de comtempler du seuil de sa demeure, et sans lesquels une ville n'est qu'un séjour morose où le ciel lui-même, à la longue, finit par ressembler au toit écrasant d'une prison !
Du portique de cet harmonieux forum, qui dominait tout le côté nord de la ville, nous imaginons les nonchalantes rêveries auxquelles dût s'abandonner plus d'un oisif Thamugadien. à l'heure où la molle brise du soir vient apporter une détente à la chaleur de l'été, tandis que le soleil disparaissant incendie l'horizon de ses tendres splendeurs!... A ses pieds, le Cardo Maximus descendait en ligne droite jusqu'à la porte nord ; l'ombre des maisons, déjà profonde sur les pavés, gagnait les façades et noyait les deux galeries latérales pleines de promeneurs ; des deux côtés, une série de rues parallèles descendaient toutes vers l'enceinte, coupées à intervalles égaux par de silencieuses voies transversales où se jouaient les derniers rayons du soleil ; au delà du mur d'enceinte, percé de trois portes qui
donnaient sur la campagne, les grands Thermes étalaient la masse imposante de leurs constructions de pierre de taille et de briques appareillées, flanquées de deux demi-coupoles, couvertes de larges terrasses que dorait la lumière du soir ; à cette heure de repos et de flânerie, la foule se portait chaque jour aux Thermes, et c'était, vers le monument, par le Gardo et la porte de Girta, un mouvement incessant de riches citoyens, d'esclaves, d'affranchis, de femmes et d'éphèbes. Au loin, vers la plaine et jusqu'aux montagnes enflammées, la paix du soir montait, douce et voluptueuse, amenant avec elle une fraîcheur réconfortante ; et de laisser errer son regard sur l'apaisement de cet horizon clair, d'aspirer la brise lourde des âpres parfums de la terre surchauffée, de s'abandonner à la caresse des jeux de la lumière, une grande quiétude peu à peu gagnait l'âme et l'allégresse intime de vivre détendait les nerfs en une subtile béatitude... Mais voici qu'une bourrasque plus violente du vent qui balaie les plateaux nous rappelle à la réalité; des flocons de neige viennent même voltiger quelques instants autour de nous ; nous nous demandons un instant si,
tout à l'heure, nous n'allons pas jouir du rare spectacle de ces ruines ensevelies peu à peu sous la neige et retrouvant sous cette parure l'éclatante blancheur dont elles durent briller aux premiers temps, sous le règne de Trajan, père de la colonie !...
Ce n'est d'ailleurs qu'une alerte ; chassés par le vent qui les fouette à travers l'espace, les flocons s'envolent bientôt et disparaissent tandis que, pressés par cet avertissement, nous nous hâtons vers d'autres parties de la ville.
La largeur d'une rue sépare seulement le forum du théâtre, dont le vaste péristyle dresse vers l'ouest les fûts décapités de ses onze colonnes ioniques, qui abritaient jadis une vaste galerie surélevée dont la vue s'étendait sur la moitié la plus active et la plus somptueuse de la ville. Arrêtés une minute sur ce promenoir, nous admirons de quelle harmonieuse façon les ruines s'organisent à présent devant nous. En face du portique, dans l'axe même du théâtre, la rigidité d'une rue étroite marque, au travers des soubassements de
murailles à demi-relevés et des colonnes tant bien que mal restées debout, le milieu de ce qui fut le quartier commerçant ; parallèle au decumanus, dont nous devinons à peu près le tracé, sur notre droite, du forum à l'arc de Trajan, elle aboutit sur la gauche, derrière un amas chaotique de vieilles pierres, à un alignement de colonnes qui dressent vers les nuages l'élégance de leurs fûts inégaux, au-delà desquels surgissent encore, sur les vestiges d'un haut soubassement, les deux colonnes cannelées, énormes et magnifiques, du Pronaos du Capitule, dont les chapiteaux, quelque gris que soit le jour, scintillent malgré tout sur le ciel brumeux.
Et soudain, comme si les dieux oubliés en ces plaines désertes devinaient le vœu secret de nos cœurs, une rafale de bise, d'un seul coup, disloque irrésistiblement l'épais rideau des nuages ; et voici que par la déchirure apparaissent l'azur profond du ciel et l'éclat du soleil... Alors, par l'effet d'une incroyable magie, nous assistons à la plus étonnante métamorphose qu'on puisse imaginer : la mort, qui tout à l'heure planait sur ces profondes solitudes, s'enfuit, chassée de la ville-
ressuscitée par les éclatantes fanfares de la lumière ; une immense palpitation semble gonfler la poitrine de pierre du cadavre depuis tant de siècles étendu sur la plaine ; les mille détails des ruines, jusqu'alors noyés dans le gris, s'accentuent au contraste delà lumière et de l'ombre ; les myriades de colonnes scintillent sous la caresse de cette clarté inattendue ; on dirait qu'une pâmoison de volupté descend sur Thamugadi et vibre aux profondeurs de ses débris et jusque dans les entrailles de son passé !
Immobiles, nous aspirons la douceur de oeft instant qui nous concède de la cité une vision que nous n'espérions plus, avec l'angoisse de voir s'éteindre trop tôt des splendeurs que nous pressentons fugitives... Et d'un regard circulaire nous embrassons dans son entier l'inoubliable panorama doré par le soleil.
De quelque côté que nous tournions le regard, sur un fond de montagnes neigeuses aux plans espacés qui limitent la vue d'une onduleuse ligne d'horizon, les divers quartiers s'étagent en pente sur notre droite, par-delà le forum, vers la plaine, puis s'étendent en face de nous, sur la croupe molle du plateau, de
l'arc de Trajan aux propylées du Gapitole ; entre ces deux magnifiques vestiges romains, qui dominent encore la ville de leur majesté et semblent défier l'obstination séculaire du Temps, nous éprouvons une impression d'art qui évoque en nos esprits plus encore la Grèce de Périclès que la Rome des Antonins ; et les deux colonnes qui érigent en face de nous, dans le ciel, bien au-dessus de l'horizon, la masse énorme et sveltc de leurs fûts de marbre, dorés par des siècles de lumière et d'abandon, ces deux colonnes dressées sur la ville, sur la plaine et sur la montagne comme le symbole indestructible d'une ardente et sereine civilisation, nous semblent offrir la grâce mélancolique et la beauté merveilleuse du Parthénon lui-même !...
Mais l'admirable métamorphose est brève; ramenés par le vent, d'épais nuages croisent à nouveau leur voile impénétrable au-dessus de nos têtes et la désolation revient planer sur les ruines assombries.
Quittant le portique du théâtre, nous nous
dirigeons maintenant, par les vastes dalles bleutées qui marquent le Cardo Maximus sud, vers la Porte, la Fontaine et les Thermes du midi ; et bientôt, sortis du rayon des fouilles à travers des champs arides, sous lesquels dorment sans doute d'autres vestiges (les deux tiers de la ville attendent encore aujourd'hui les équipes de chercheurs) nous gagnons les ruines du fort byzantin, dont la niasse abrupte s'effrite à quelque distance de l'enceinte municipale.
Une fois parvenus à l'intérieur de ce quadrilatère de murailles nues, découronnées et pourtant formidables, que flanquent aux angles des tours carrées encore debout, nous éprouvons une sorte de surprise anxieuse. 11 semble que les cinq cents mètres qui nous séparent de la ville des Antonins ont suffi à nous transporter dans une atmosphère toute différente, à nous dépayser complètement, et surtout, peu à peu nous précisons cette impression, à évoquer en nous d'autres temps et des périodes plus âpres de l'histoire thaniugadienne : aux splendeurs de lacitéTrajane, pacifique et révérée, succède sous nos yeux l'âpre nudité défensive des forteresses dont le général byzantin Solomon
couvrit au vie siècle la frontière africaine; l'idée de la guerre succède aux paisibles tableaux dont nous nous plaisions tantôt à rappeler le souvenir ; les pierres elles-mêmes, disjointes de la forte muraille, nous racontent la précipitation avec laquelle construisaient les troupes byzantines, obligées de prendre dans les villes conquises les matériaux des forteresses qu'il leur fallait opposer aux retours offensifs des indigènes. Cène sont que débris d'inscriptions, morceaux de stèles, fragments de corniches à demi-noyées dans la maçonnerie des murs, et que le temps restitue patiemment au jour... On déchiffre là, comme en un livre à demieffacé, l'histoire successive de la ville ; ainsi surgit peu à peu devant nous la notion du devenir de ces ruines, avec la curiosité des destinées qui pesèrent si lourdement sur elles, et leur véritable sens nous apparaît enfin dans toute sa clarté lorsque, parvenus au faîte des murailles, nous contemplons, de cet admirable observatoire qui domine la ville et les campagnes environnantes, le mélancolique et vaste chaos des décombres accumulés sur lesquels, grise et muette, commence à descendre la brume du soir !
C'est que, du bastion central de ce fort, qui rappelle les rigueurs de la conquête et l'implacable férocité des luttes de races, les vestiges de Thamugadi se présentent dans un désordre vraiment tragique ; entre le théâtre, qui limite à notre droite le champ des ruines exhumées, et le Capitole, dont nous ne voyons guère que les deux colonnes émergeant derrière une sorte de monticule aride, c'est un gigantesque éboulis de pierres qui marque à nos yeux l'ancien quartier sud-ouest, celui des affaires, et, à force d'en fixer les détails, nous en venons à nous imaginer assez nettement que ces blocs de pierres déjà 'noyés d'ombre et comme rouilles de reflets noirâtres et fuligineux portent les traces du lointain incendie qui effaça la colonie thamugadienne du nombre des cités, aux temps obscurs de la conquête arabe : derrière le théâtre, dans la pureté de leurs marbres encore éclatants, les temples et le forum semblent plutôt avoir succombé aux irrésistibles efforts de quelque tremblement de terre, ou à la rage méthodique de démolisseurs bien outillés : là peut-être retrouverions-nous la trace imprécise de la première destruction de Thamugadi ; tandis que, éparses dans la plaine
à gauche du Capilolc, àdemi-écroulées dans un étroit ravin, de minuscules pierrailles accusant d'anciennes basiliques parleraient mieux des temps chrétiens.
El ainsi, à travers les péripéties de sa destinée tour à tour pacifique et troublée, dans les alternatives de splendeur et de misère par lesquelles elle passa si fréquemment au cours de ses sept siècles d'existence, nous pouvons évoquer l'histoire si peu connue et si passionnante de la cité dont l'ossature tant de fois séculaire se dessine à nos pieds, et nous comprenons enfin ces ruines, si profondément significatives non pas seulement de la majesté romaine et de la puissance impériale, mais encore, plutôt cl surtout, de l'irréductible, persévérante, et, par époques, féroce antinomie des races indigènes et des races conquérantes, des Latins et des Sémites.
Il est vraiment étrange que jusqu'à présent on n'ait guère vu à Timgad que les deux ou trois premiers siècles d'une histoire qui pourtant s'étendit sur six cents ans (de ioo à 700
après J.-C. environ), et dont les dernières années ne furent ni les moins actives ni les moins curieuses. Il nous semblait même, tandis que nous parcourions ces majestueux amas de débris, cpie les temps romains, malgré leur richesse et leur splendeur, n'étaient pas à beaucoup près ceux qui se présentaient le plus nettement à l'esprit, et que, sur ce fond de temples, de thermes et de palais, d'autres figures se détachaient que les froides et lointaines effigies impériales des Trajan, des Hadrien ou des Antonin. Et, surtout, nous nous étonnions de voir jusqu'à quel point cette dénomination courante de « Pompéï africaine » était inexacte et trompeuse.
Non certes, la colonie impériale de Thamugadi, fondée au début du 11e siècle par les vétérans de la iiie légion en l'honneur de Trajan, ne fut pas la ville exclusivement romaine qu'on se représente volontiers, bâtie d'un seul jet, puis détruite par quelque mystérieux cataclysme, et depuis lors si merveilleusement préservée qu'il suffit de gratter un peu la terre qui en recouvre les vestiges pour retrouver dans toute leur vérité la vie, l'art et les institutions des cités romaines sous l'empire. En
réalité, son histoire, telle qu'on la connaît non seulement d'après de trop rares auteurs, Procope et saint Augustin particulièrement, mais encore et surtout d'après l'enseignement des inscriptions et des fouilles, fut infiniment plus complexe et plus mouvementée ; et tout au long de cette journée, dans le cadre même où se déroula le détail de ses péripéties, nous ne pouvions nous défendre d'une émotion croissante, en nous rappelant à grands traits la cruelle destinée de cette ville qui, au cours de ses six cents ans de luttes, fut tour à tour romaine, chrétienne, vandale, byzantine et peut-être berbère, devint très vite et pour de longues périodes un étrange foyer de fanatisme religieux, fut le centre du plus ardent des schismes qu'eût connus la chrétienté naissante, et, condamnée à périr deux fois, se vit la proie de deux conquérants successifs, le vandale et le byzantin. Genséric et Solomon, jusqu'au jour où après avoir suscité tout au long de son existence la haine tenace des Berbères, elle fut enfin victime de sa splendeur, et tomba pour ne plus se relever à la veille de l'invasion musulmane.
De la ville romaine, il n'est rien qui n'ait
été dit ; les circonstances probables de sa fondation, les besoins politiques et militaires auxquels dans la pensée de ses fondateurs elle devait répondre, tous les détails de son histoire locale, pour autant que les innombrables inscriptions qu'on y a trouvées ont permis de les fixer en l'absence de documents d'histoire générale, le tableau de son activité, de ses plaisirs, de ses mœurs a été tracé d'une manière trop complète et trop définitive pour qu'il paraisse utile d'y insister (i).
Ce qui a le plus frappé les visiteurs et les historiens de la Timgad romaine, c'a été l'étonnante splendeur et l'incroyable richesse des monuments publics et privés de cette petite colonie qui, somme toute, ne fut jamais qu'une bourgade perdue aux portes du Désert ! . . . Que les vétérans de la Tertio, Augusta, au cours d'une laborieuse mais durable occupation militaire, aient pu édifier une ville dans une région aussi lointaine, la rendre habitable et la peupler, cela semble déjà surprenant ; mais qu'ils aient pu, en quelques années, édi-
(i) Voir notamment l'Afrique romaine de Gaston Boissier et le beau chapitre qu'a consacré aux ruines de Timgad M. Louis Bertrand dans son Jardin de la mort.
fier les temples, les thermes, les marchés, les arcs de triomphe, les voies que nous y admirons aujourd'hui, il est certain que cela est plus étonnant encore.
Et cependant, lorsque, portant le regard plus loin, on envisage les destinées de Thamugadi dans leur ensemble, on se trouve amené à moins s'extasier devant cette splendeur, et surtout il devient malaisé de partager entièrement l'admiration de certains savants pour la profondeur de la politique coloniale romaine en Afrique (i).
S'il est vrai que la pensée des empereurs romains, lorsqu'ils faisaient édifier au loin des cites somptueuses, était de forcer les sympathies des populations indigènes en leur inspirant tout ensemble la crainte de leur puissance et l'étonnement de leur richesse, l'histoire de
(1) G. Boissier exprime très nettement cette idée : «..,. Qu'on juge de leur surprise (il s'agit des paysans de l'Aurès)... lorsqu'ils pénétraient pour la première fois dans une ville romaine !,.. La surprise se changeait bientôt chez eux en admiration. Ils entrevoyaient un monde nouveau dont ils n'avaient pas soupçonné l'existence. Le souci du bien-être, le sentiment de l'élégance et de la grandeur s'éveillaient confusément dans leur esprit. Etc. » (Op. cit., p. 21-7 et suîv.).
AU PAYS DE SALAMMBO <j;>
Timgad est l'une de celles qui feraient le mieux ressortir l'échec final auquel devait aboutir une telle politique d'assimilation.
La vérité, c'est que la richesse de Thamugadi fut précisément la cause profonde de ses malheurs successifs, et, à la fin, de sa perte ; et c'est ce que montre le bref résumé du peu que nous sachions sur l'histoire et la destinée de cette obscure colonie romaine.
Aux premiers temps de sa fondation, alors qu'elle était habitée en majorité par les \été rans de la troisième légion et leurs familles, et tandis que, au milieu d'une Numidie pacifiée, et, semblait-il, colonisée, elle voyait ses années s'écouler dans la monotonie d'une existence toute provinciale, loin des événements et loin des puissances, Thamugadi connut l'heureuse médiocrité des petites villes et demeura ignorée du reste de l'empire. Mais d'autres destinées l'attendaient; l'affaiblissement graduel du pouvoir impérial, qui devenait de moins en moins capable d'assurer le maintien de la « paix romaine » sur les confins éloignés de territoires trop vastes, et, corrélativement, l'audace croissante des populations conquises qui, sentant de plus en plus fléchir le joug qu'elles
subissaient, se voyaient renaître à l'espoir de conquérir leur indépendance, vinrent bientôt troubler l'oisive sérénité de l'opulent municipe, et le faire entrer dans l'histoire par le rude chemin des querelles religieuses, au bout duquel la guettaient les massacres, les pillages, les incendies et la ruine.
L'histoire de Thamugadi est en effet assez étroitement liée à celle de l'Eglise d'Afrique ; c'est par celle-ci que l'on possède quelques renseignements sur celle-là ; et les documents qui rappellent, au cours des derniers siècles de la domination impériale, l'existence et l'activité de la ville, évoquent à peu près exclusivement des épisodes de l'histoire religieuse, des noms d'évêques, ou des difficultés sur des points de discipline ecclésiastique et théologique.
Mais, si l'on scrute l'histoire de tous ces démêlés, au travers desquels se fait jour Tàpreté, l'intransigeance et l'esprit de domination des turbulents pontifes qu'étaient ces évêques d'Afrique, sous l'apparence doctrinale des luttes et des controverses où s'épuisent pasteurs et fidèles, on distingue de suite assez nettement les raisons vraies de ces antago-
nismes successifs, et l'on est moins surpris de voir de pareilles querelles se poursuivre durant plusieurs siècles et ne s'éteindre, en résumé, qu'avec la religion elle-même.
Lorsque parurent en Afrique les premiers apôtres du Christ, Rome toute-puissante exerçait sur les races indigènes la plus lourde tyrannie : et si les vastes territoires qu'elle occupait restaient en général paisibles, faute aux tribus berbères de savoir organiser la révolte, cette paix n'était qu'extérieure : la haine de l'envahisseur demeurait au fond des âmes, et, patients éternellement, les Berbères attendaient la première occasion favorable pour se reconquérir et se venger ! Survinrent alors, poursuivis de la méfiance romaine, quand ils n'étaient pas en butte à de véritables persécutions, les prosélytes de la nouvelle religion ; et leurs succès rapides auprès des tribus de la Numidie et des autres régions africaines prit son origine au moins autant dans le désir de battre en brèche, par ce moyen détourné, la puissance de l'envahisseur, que dans l'affinité d'esprit des Africains pour ce qu'offrait de séduisant à leurs âmes ardentes le caractère oriental, mystique, et
même un peu farouche du nouvel évangile. Ainsi s'explique en partie, semble-t-il, la rapide expansion de l'Eglise d'Afrique, et le rôle politique qu'elle se préparait à jouer autour d'elle. Mais les années passaient ; gagnant constamment du terrain, la nouvelle religion s'était peu à peu infiltrée jusque dans les sphères impériales, et au ive siècle, avec Constantin, elle avait fini par devenir le culte officiel ; du même coup, les évêques étaient devenus les agents les plus puissants du pouvoir central ; leur action, désormais, ne pouvait plus s'exercer qu'au bénéfice de l'empire et, naturellement, dans les lointaines colonies, à l'encontre des instincts profonds et des sentiments vivaces des populations asservies et toujours impatientes du joug. Aussi, dès que les circonstances, en amenant, à la suite de la persécution de Dioctétien, la querelle d'où sortit le Donatisme, eurent créé dans le sein même de l'Eglise d'Afrique un violent parti d'opposition, contre lequel les évêques officiels se hâtèrent d'invoquer l'appui impérial, le schisme de Donatus eut vite fait de se répandre au sein des populations indigènes. Leur éternelle haine de Rome se satisfaisait aux pers-
pectives de luttes et de représailles que leur montrait l'ère de conflits ouverte devant eux ; et, de plus, avec ses enthousiasmes frénétiques, sa glorification de la mort et du martyre, le mépris qu'il en vint bientôt à manifester pour le luxe et la corruption des villes, la haine qu'il professa pour la richesse et ses vains ornements, le Donatisme répondait trop aux intimes détestations des tribus nomades pour ne pas trouver chez elles, sinon des prosélytes convaincus, dii moins d'audacieux auxiliaires ; et ce fut parmi les indigènes que se recrutèrent ces bandes redoutables de Civconcellions qui se répandaient dans les campagnes, dans les fermes, dans les villages, dans les villes quand ils pouvaient, se livraient à de sauvages dévastations, à d'atroces massacres, puis disparaissaient à la manière des tribus pillardes de l'Extrême-Sud ou du Maroc dans leurs actuelles razzias. L'amour de Dieu, la haine du Diable n'étaient que le prétexte ; au fond, ces révoltés vengeaient comme ils pouvaient, et peut-être inconsciemment, des siècles d'humiliations et de souffrances (i). L'instinct de destruction qui
(i) P. Monceaux, Les Africains, p. 27 et 3g.
les guidait pouvait bien se masquer d'un fanatisme religieux ; il n'était au fond que le déchaînement d'une férocité trop longtemps contenue ; il devait se survivre à travers les générations jusqu'à la disparition complète et définitive de l'envahisseur et des témoins -de l'ancienne servitude.
Thamugadi fut précisément, dès l'origine, l'une des capitales, sinon même la capitale du Donatisme ; sa situation géographique, aux confins de la Numidie, juste au pied de l'Aurès, qui fut toujours la forteresse, pour ne pas dire le repaire des plus intraitables parmi les éléments de la population berbère, la désignait tout naturellement pour ce rôle. Aussi, la voyons-nous, au travers des cent cinquante ans que dura le Donatisme, de Dioclétien jusqu'à la conquête vandale, se faire remarquer par la fougue de ses évêques, contre lesquels l'Église de Carthage, demeurée orthodoxe, n'eut pas assez de condamnations, ni saint Augustin d'éloquence, offrir aux bandes des Circoncellions l'appui politique de quelques-uns de ses pontifes, parmi lesquels le fameux Optatus, et finalement, à l'occupation vandale, appeler de tous ses vœux le nouvel envahisseur.
...Et voici que, dans le soir morne qui baigne de sa froide pénombre les ruines étendues à nos pieds, surgissent devant nous les silhouettes imprécises de plusieurs de ces évêques anarchistes, qui, du fond de leur cathédrale, agitaient de fermentations révolutionnaires la masse trouble de leurs ouailles demi barbares, liaient partie avec tous les ennemis de l'empire, et répondaient aux anathèmes de Carthagc par d'autres anathèmes contre la corruption des Églises du Nord, lâchement soumises à César et préoccupées uniquement d'honneurs terrestres et de jouissances !...
C'est Novatus, dont le nom seul nous est parvenu, pour ce qu'il figurait parmi les évêques numides venus au Concile de Cartilage en 255, au temps encore où la foi du Christ, tenue en suspicion par les Romains, se préparait à la persécution de Dioclétien, aux apostasies qu'elle amena, et à la réaction donaliste qui s'ensuivit ; Sextus, le premier donatiste que nous connaissions, et qui fut avec sa ville en butte à l'hostilité de Constantin (820) ; des années après, sous le règne d'Honorius,
voici la grande et vivante figure d'Optatus que nous connaissons mieux, grâce à son ennemi l'évêque d'Hippône, et qui, assez étroitement mêlé à la politique de résistance et au mouvement national de libération indigène pour être appelé le « Chef des Circoncellions » , suscita autour de lui des passions si vives qu'il nous apparaît aujourd'hui, selon les sources, tantôt comme « le fléau de l'Afrique (i) » tantôt comme le saint de Thamugadi, martyr du donatisme et protecteur de l'ardente cité (2). Alternativement soutenus, par Julien l'Apostat, et persécutés, par Constantin, par Gratien, par Honorius, les donatistes, plusieurs fois soulevés et battus, voyaient renaître à la voix de leur évêque les espérances de liberté que suscitait en eux la révolte désespérée du berbère Gildon, à la fortune duquel Optatus venait d'attacher les destinées de son parti ; et sans doute plus d'une fois, en ces jours de batailles, Thamugadi se vit-elle agitée de passions fu-
(1) Saint Augustin. Œuvres, t. II, p. 71 « per lot annos totius Africœ gemitûs... »
(2) Ragot, le Sahara de la province de Constantine. Recueil des notices de la Société archéologique de Constantine, 1875, p. i4i.
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rieuses et connut-elle les pires angoisses... La chute de Gildon, la mort tragique de l'évêque au fond du cachot où l'avait conduit la défaite, les persécutions qui s'ensuivirent, eurent pour résultat d'exaspérer l'esprit de révolte des Numides, et ce fut. plusieurs années durant, dans ce pays mal défendu par l'empire et de plus en plus livré à lui-même, un déchaînement de férocité sur les campagnes dévastées que les Circoncellions parcouraient le fer à la main sans assouvir jamais leur haine de l'étranger ni leur soif d'impitoyable destruction !... Pourtant, ces illuminés ne s'attaquèrent pas encore aux villes ; soit par l'effet d'une crainte superstitieuse, soit par le sentiment de leur impuissance momentanée, soit enfin parce que Thamugadi, sous ses évèques donatistes, constituait bien la citadelle du schisme, la rage des forcenés se détourna de sa splendeur, et la ville de Trajan fut respectée... N'avait-elle pas d'ailleurs tous les droits à ce respect, la vaillante cité que les empereurs persécutaient encore vingt-cinq ans plus tard, vers 420, et que son évoque, Gaudentius, défendait contre les théories de saint Augustin par des écrits théologiques dont on a récem-
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ment trouvé de nouvelles traces, et contre les poursuites des tribuns impériaux par la menace de se brûler dans sa cathédrale avec tout son peuple réuni (i) ?
La conquête des Vandales ne changea guère la face des choses ; d'abord accueillis en sauveurs par les Donatistes persécutés, puis redoutés pour leur force tant que régna le grand Genséric, les nouveaux maîtres du pays ne tardèrent pas à se voir en butte à leur tour à l'esprit d'indépendance des Berbères ; et, peu à peu, trop faible lui aussi et trop désorganisé pour résister longtemps, l'empire vandale se laissa invinciblement refouler vers le littoral, abandonnant aux tribus indigènes les territoires du sud et tout le massif de l'Aurès ; dès lors, c'en était fait des villes et de toute civilisation, et bientôt, au milieu des solitudes qu'avaient étendues autour d'eux les donatistes, ayant perdu leur ancien prestige religieux dans l'esprit des Numides, sans nul doute promptement redevenus fort indifférents
(i) Voir Ferrère, La situation religieuse de l'Afrique Romaine, p. Mo et l'intéressante communication faite par M. P. Monceaux à l'Académie des Inscriptions en juillet 190G.
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à tout ce qui leur rappelait l'ancienne servitude', les malheureuses cités romaines se sentirent condamnées à succomber tôt ou tard sous les coups d'ennemis que nul ne contenait désormais ; et ce dut être, pendant les cinquante années de désordre et d'impuissance qui sépare la mort de Gcnséric de la conquête byzantine, une période effroyable dans l'histoire de Thamugadi.
Solitaire au pied de ses montagnes hostiles, environnée d'un cercle sans cesse plus étroit de haines et de convoitises, à peine défendue par ses derniers habitants latins et grecs, obligée sans cesse de se tenir en garde contre les surprises d'ennemis qu'elle savait implacables pour les avoir lancés jadis contre ses propres adversaires, désertée de plus en plus par tous ceux qui pouvaient coûte que coûte gagner des régions moins dangereuses, voyant son activité commerciale anéantie, ses industries disparues, ses marchés désertés, elle fut bientôt contrainte, pour mieux défendre son existence, d'abandonner pied à pied les vastes et riches faubourgs qui avaient peu à peu débordé de son enceinte primitive, aux siècles de prospérité, et de restaurer cette muraille du u° siècle,
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dont nous retrouvons à présent les vestiges au milieu des habitations elles-mêmes (i), en abandonnante tous les hasards de la guerre tant de si beaux monuments, jadis l'orgueil et la gloire de la pauvre cité maintenant réduite aux abois : les thermes du nord, le majestueux Capitole et ses propylées, le temple du Génie de la Colonie, puis, sacrifice plus cruel encore, les basiliques qui s'étaient élevées à l'ouest, et jusqu'à cette cathédrale (2) dans laquelle, depuis le ive siècle, battait le cœur ardent de la cité !...
Si encore, par cette amputation, elle avait pu croire qu'elle conjurait le destin qui s'acharnait contre elle, et que, ainsi réduite, plus facile à défendre, et par ailleurs trop déchue pour exciter encore les cupidités berbères, elle échapperait à la destruction dont elle sentait la menace constamment suspendue sur sa tête !... Mais combien cet espoir eût été vain !
(1) A Ballu, les Ruines de Timgad, p. 8.
(2) Ou plutôt ces cathédrales, car les fouilles semblent de plus en plus démontrer qu'il y avait à Timgad deux cathédrales, l'une orthodoxe et l'autre donatiste. Cf. notamment à ce sujet les rapports officiels de 1908 et des années suivantes.
Nous imaginons, en ces temps anxieux, par des soirs pareils à celui-ci, la foule des derniers Thamugadiens plus d'une fois groupée, silencieuse et morne, sous le portique du théâtre abandonné, interroger les profondeurs tragiques de l'horizon crépusculaire illuminé de lueurs lointaines, écouter les rumeurs vagues qui passaient dans les brises, en cherchant à discerner l'approche redoutée des tribus hurlantes qui venaient parfois jusqu'à portée de trait de la muraille, incendiaient et dévastaient quelque coin du faubourg, et s'enfuyaient au galop de leurs chevaux, en poussant des cris de mort vers la ville apeurée !
Puis, à la fin, brusquement, voici que les événements se précipitent ; des porteurs de nouvelles se suivent, qui apprennent aux pauvres habitants de la ville perdue toute une série d'événements confus et de bruits alarmants : c'est l'intervention de l'Imperator de Byzance, Justinien, dans les affaires d'Afrique ; c'est l'arrivée du général grec Bélisaire, qui lance contre les troupes de l'usurpateur vandale Gélimer une formidable armée... C'est le siège et la chute de Carthage, c'est la défaite des Vandales à Tricamara, c'est sans doute la
conquête de tout l'empire vandale par les lointains héritiers de Rome !
Bientôt, cependant, les bruits se précisent : les années grecques viennent d'envahir la Numidie ; les tribus berbères, oubliant un instant leurs ennemis des villes, s'arment pour défendre une fois de plus l'intégrité de leurs territoires menacés par les généraux byzantins ; les « rois de l'Aurès », lesYabdas, lesMassinas, ces indomptables chefs de tribus, abdiquant leurs haines réciproques, s'allient et s'unissent pour résister à l'envahisseur... Et l'on imagine aisément quel dut être alors l'état d'esprit des Thamugadiens, et avec quelle anxieuse espérance leurs vœux allaient au succès des armées grecques, seules capables de leur assurer une protection réelle contre l'hostilité des montagnards berbères... Hélas ! les heures de la cité Trajanc étaient désormais comptées !... Un jour, à la suite sans doute d'une période d'attente plus cruelle encore, les bandes innombrables des Numides apparurent aux portes de la pauvre Thamugadi, massacrèrent ses derniers défenseurs, et, se répandant par les rues de la ville, accomplirent leur œuvre de destruction avec des cris~dc joie féroce ; les bar-
bares déchaînés assouvissaient les cinq siècles de haine et dejalousie qui s'étaient accumulés dans leurs cœurs inflexibles ; les statues brisées, les meubles mis en miettes, les mosaïques et les peintures saccagées, une désolation s'étendait à mesure dans les quartiers de la ville agonisante... Et soudain, comme par une entente secrète, les flammes de l'incendie, sous l'effort du vent, crépitèrent aux quatre coins de l'enceinte, et, toutes ensemble, montèrent en colonnes ardentes vers le ciel embrasé, éclairant de leur lumière atroce et magnifique la première destruction de Thamugai, qui, dans un formidable écroulement de ses temples et de ses palais, flamba longtemps, cependant que, satisfaits de leur œuvre, et pressés de porter le fer et le feu dans les cités voisines. Barjaï ou Mascula, et de faire le vide devant les années byzantines, les Berbères s'enfuyaient sans même détourner la tête et que, parmi les décombres, expiraient les derniers témoins du massacre et de la destruction de leur trop belle patrie.
Les destins de Thamugadi n'étaient cependant pas accomplis !
A quelque temps de là, vainqueur des rois
Berbères et lancé à la poursuite de Yabdas l'insaisissable (i), Solomon apparut sur les ruines fumantes de la ville, où, malgré leurs terreurs et leurs souffrances, quelques-uns des fugitifs étaient revenus, afin de sauver de leur bien ce qui pouvait encore se sauver; et là, comme la position stratégique était forte, et comme le général grec comprenait tout l'intérêt, pour la domination impériale qu'il avait entrepris de restaurer en Numidie, de s'approprier la tradition romaine dont les villes demeuraient, jusque dans leur misère la plus extrême, les symboles indestructibles, il résolut de laisser à Tbamugadi non seulement un poste provisoire, mais une véritable garnison ; et tandis qu'il continuait à traquer lui-même, au travers des mille obstacles de la montagne et parmi l'hostilité des habitants, le malheureux Yabdas aux abois, il laissait sur les ruines une laborieuse équipe de soldatsouvriers qui, hâtivement, prenant au hasard leurs matériaux parmi les décombres, élevaient la puissante forteresse sur laquelle nous nous attardons encore à rappeler, ce soir, dans la
(i) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, p. 171.
demi-obscurité du jour qui baisse, tant de souvenirs accumulés.
Yabdas enfin assiégé dans Thurnar, battu, puis fugitif, les Berbères voyaient disparaître leur dernier espoir de liberté ; Byzance était parvenue à reconquérir l'Afrique, et, pour quelque temps, malgré la révolte de 543, dans laquelle périt Solomon, la « paix grecque » allait remplacer l'antique « paix romaine ».
C'a été une opinion longtemps admise parmi les historiens, qui s'en tenaient un peu trop étroitement au bref passage où Procope mentionne en passant la destruction de Thamugadi par les Maures(i), que la ville, ainsi ruinée avant l'arrivée des troupes grecques, ne s'était jamais relevée, et que les Byzantins, dédaigneux de ce vaste champ de décombres où ils ne voyaient qu'une carrière toute prête à leur fournir des matériaux, s'en étaient tenus à la construction du fort (2).
Mais depuis, certaines constatations furent faites, qui ouvraient sur l'histoire de la ville des horizons nouveaux, et projetaient une lueur
(1) De bell. Vand. II, i3.
(2) Cf. en ce sens Masqueray, Revue africaine, 1878, p. 465 et sq.
plus précise sur les ténèbres de l'histoire d'Afrique à l'époque byzantine. Ce furent les traces de certains remaniements subis par la cathédrale à une époque tardive et certainement postérieure à la première destruction de la ville (i), la construction du couvent et de la basilique du patrice Grégoire, des modifications évidemment grecques dans l'aménagement intérieur de certaines maisons, et jusque dans l'alignement de quelques rues, dont l'une se vit môme complètement obstruée lôrs de la construction d'une basilique chrétienne dans le quartier ouest. Et ce fut tout l'honneur du service des monuments historiques, d'arriver à établir avec certitude, grâce à une infinité de découvertes au sein même des ruines, que non seulement l'incendie de 535 n'avait pas à jamais ruiné Thamugadi, mais que la cité, promptement et miraculeusement restaurée, avait connu encore, sous des maîtres nouveaux, deux siècles d'activité, de plaisirs et de richesses !
Sur l'histoire de ces deux siècles, nous ne savons d'ailleurs rien de précis ; et les monu-
(i) Ch. Diehl, l'Afrique byzantine, p. 38g.
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ments ne sauraient nous livrer que des éléments hypothétiques : les temples peut-être relevés, plusieurs basiliques édifiées, soit en ville, comme on l'a vu, soit aux alentours les plus rapprochés, vers le Capitole et vers le fort de Solomon, témoignent de l'activité religieuse de la nouvelle Thamugadi ; les marchés restaurés, d'autres construits, notamment au milieu du quartier est, sur le Decnmanus même, attestent que la nouvelle population ne devait guère le céder en nombre à l'ancienne ; sans doute, même, les quartiers en dehors de l'enceinte primitive avaient-ils bientôt retrouvé leur prospérité d'antan. Et dans la ville apaisée, la tradition s'était renouée de l'existence facile qu'y menaient aux premiers siècles les Thamugadiens insouciants sous la protection des aigles romaines. Puis, le cycle des destinées adverses se rouvrit; l'anarchie byzantine, aux prises avec l'irréductibilité berbère, se vit, elle aussi, peu à peu contrainte de reculer; les révoltes locales surgirent plus nombreuses et plus sauvages que jadis ; les Bélisaire et les Solomon n'étaient plus, qui eussent refoulé et réduit à l'impuissance les hordes de montagnards en armes...
IlZi AU PAYS DE SALAMMBO
Byzance. comme jadis Rome, n'avait plus le loisir de prendre souci de ses lointaines possessions... Une fois encore, les villes se trouvèrent isolées et perdues dans l'immense hostilité des territoires berbères; une fois de plus, leur fortune allait causer leur perte ; une fois encore l'incomparable Thamugadi allait payer de son existence les jalousies qu'avait excitées sa prospérité ! . . .
Mais la face du monde était sur le point de changer : du fond de l'Orient, flot irrésistible devant lequel fuyaient les pauvres tribus indigènes, les armées fanatiques des disciples de Mahomet s'avançaient ; et c'est alors que surgit, pour opposer au nouvel envahisseur les forces réunies de tous les douars de l'Aurès, cette étrange figure d'héroïne voluptueuse, féroce et maternelle, la Kahena, dont les chroniqueurs arabes (i) nous retracent à l'envi les exploits et les faiblesses, et qui domine de son relief barbare la dernière page de l'histoire de Thamugadi.
Juive de naissance, la Kahena, en hébreu
(i) Voir notamment les récits d'En-Noiveir i, dans Ibn- Khaldoun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes dans l'Afrique septentrionale. (Trad. de Slane).
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la « Devineresse », avait été reconnue comme « reine de l'Aurès » après la mort du fameux Koçeïla ; sans doute l'ascendant que lui valait une faculté de prescience dont elle fit par la suite un usage plutôt désenchanté avait-il contribué à lui assigner l'autorité sur les chefs de là montagne ; toujours est-il que le chef de l'invasion musulmane dans le Maghreb, Hassanibn-en-Noman, dans sa marche vers l'ouest, ne tarda pas à la retrouver dressée en face de lui, et décidée coûte que coûte à lui interdire les territoires de Ylfriqya que de son côté il avait juré de soumettre au croissant. La virago, symbole imprévu mais saisissant de l'indépendance berbère, commença la campagne par la dévastation de Baghaïa et infligea aux Musulmans, près de YOued-lSini, la plus sanglante défaite que leurs armes eussent jusqu'alors connue ; puis, au lendemain de la victoire, dans une crise de passion malaisée à comprendre chez cette guerrière brutale et sauvage, la Kahcna triomphante ne sut pas résister à l'admiration que lui inspira le plus beau de ses prisonniers ; ce caprice devait lui coûter plus tard le succès et la vie... sans compter la liberté des siens : « Quatre-vingts
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des nobles compagnons de Hassan étaient restés entre les mains de la Kahena ; elle les renvoya tous à l'exception de Khalid-Ibn-Jezîdel-Kaîci : « Je n'ai jamais vu, lui dit-elle un « jour, d'homme plus beau et plus brave que « toi ; je veux t'allaiter pour que tu deviennes « le frère de mes fds ! (i) »
Une telle « générosité » masquait sous les apparences de la tendresse maternelle des ardeurs évidemment moins pures et plus conformes au tempérament oriental. Elle trouva d'ailleurs assez vite sa récompense , car, ainsi qu'il devait arriver, le bel Arabe dont la Kahena sauvait la vie et qu'elle accablait de bienfaits n'attendit que la première occasion favorable pour la trahir, et n'eut pas le moindre scrupule à la perdre.
Cinq années durant, délivrée momentanément de la crainte des troupes arabes qui s'immobilisaient dans l'est, elle demeura maîtresse absolue de tous les territoires numides ; et ce furent alors, pour les villes perdues au milieu de ces Berbères en armes, les temps les plus effroyables. Les misérables
(i) Fournel, Les Derbers, t. I, p. 220.
et farouches tribus de la montagne étaient enfin les plus fortes ; rien ne pouvait désormais résister à leurs hordes affamées de vengeance et de butin ; la dévastation de ces régions, jadis florissantes, fut terrible ; pas une ville ne demeura debout, pas une ferme ne fut préservée ; les cultures furent ravagées, les travaux d'irrigation détruits, les vergers dévastés, les forets abattues ; et les reflets des incendies éclairèrent impitoyablement les scènes de massacres les plus affreuses !... « Ce pays, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, n'était qu'un seul bocage et une succession continue de villages, et tout fut détruit par cette femme... » écrit En-jNoweïri (i) ; et le même chroniqueur, expliquant les desseins politiques de cette dévastation, dont [Thamugadi devait être l'une des victimes, marque bien à quel sentiment de jalousie obéissaient au fond les Berbères de l'Aurès, lorsqu'ils se ruaient sur les cités désormais sans défense, avec l'ivresse d'en effacer définitivement jusqu'aux traces : « À l'approche de Hassan, la Kahena dit à son peuple : « les Arabes
(1) Ibn-Khaldoun, I, 34o.
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« veulent s'emparer des villes, de l'or et de « l'argent, tandis que nous, nous ne désirons « posséder que des champs pour la culture et le « pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un « plan à suivre : c'est de ruiner le pays [afin « de les décourager... (i). »
Ces dévastations, d'ailleurs, ne servirent guère la cause numide ; car, dès que la campagne reprit, et malgré leur vaillance désespérée, les Berbères furent taillés en pièces au premier combat.
Mais leur héroïne sut trouver dans le sort contraire des batailles une fin véritablement pleine de grandeur : « Quand la Kahena vit approcher l'avant-garde arabe, elle fit venir ses deux fils, ainsi que Khaled-Ibn-Jezîd, et leur annonça qu'elle serait tuée, et que, pour eux, ils devaient se rendre auprès de Hassan et solliciter leur grâce. Le général musulman accueillit les deux transfuges et les mit sous la sauvegarde d'un de ses officiers ; puis, il ordonna à Khaled de repartir en avant au galop. Les troupes arabes engagèrent avec celles de la Kahena un combat acharné, et le
(i) Ibid.
carnage fut si grand que tous s'attendaient à être exterminés ; mais Dieu étant venu au secours des Musulmans, les Berbères furent mis en déroute, après avoir éprouvé des pertes énormes. La Kahena fut atteinte et tuée pendant qu'elle s'enfuyait. Les Berbères demandèrent grâce à Hassan, et obtinrent leur pardon à la condition de fournir aux Musulmans un corps auxiliaire de 12.000 hommes. Cette troupe fut aussitôt mise par Hassan sous les ordres des deux fils de la Kahena. Dès cette époque, l'islamisme se propagea parmi les Berbères (1). »
C'en était fait désormais de la civilisation occidentale dans l'Afrique du nord ; fatiguées par sept cents ans d'efforts et de luttes, ces terres entraient en sommeil ; et le Désert y retrouvait, pour des siècles, son antique royaume, hanté seulement de souvenirs effacés, et jalonné de la majesté d'innombrables ruines !...
Il faut cependant descendre du fort que les ombres de la nuit enveloppent à présent de
(1) Ibid.
leur silencieux manteau ; autour de nous les formes s'atténuent, les plans se confondent, et là-bas, vers l'ouest, où de vagues lueurs grisâtres s'attardent encore à l'horizon nuageux, on ne distingue plus guère que la silhouette trop précise des dernières colonnes dont les fûts brisés s'enlèvent sur le ciel plus clair et dominent de leur élancement la masse informe des substructions environnantes.
Et, soudain, voici que, par un nouveau coup de théâtre, l'agonie de ce jour maussade inonde l'horizon d'une immense et tragique clarté!... Tout au loin, vers les montagnes confuses, la fuite épaisse des nuages s'est déchirée, en même temps qu'un flot cuivré de lueurs sanglantes se répandait sur les espaces ruiniques, illuminant les vestiges subitement resurgis sur toute l'étendue de l'antique Thamugadi, se jouant aux murailles, aux fûts des colonnes, aux chapiteaux, aux frontons, aux portiques...
En vérité, c'est une hallucinante impression qui monte vers nous de ce tableau de feu et de sang; et tandis que nous redescendons lentement vers la cité muette, les yeux ardemments fixés sur les détails fugitifs de cette
évocation dernière, il nous semble entendre, dans le vent qui s'élève en tempête, les cris de haine et de triomphe des Berbères de la Kahena, le tumulte des écroulements, l'incendie qui crépite de toute part ! A travers l'opaque tourmente des fumées qui tourbillonnent, les splendeurs de la ville disparaissent l'une après l'autre, les temples s'effondrent, les palais s'écroulent, l'admirable Capitole luimême, dans une dernière convulsion, s'abîme à son tour, et, dans le lugubre silence de la cité définitivement abolie, la longue plainte funèbre du dernier des Thainugadiens monte vers le ciel ! . . .
Tout s'est éteint. La nuit vient d'engloutir silencieusement la vieille cité, invisible maintenant dans la profondeur des ténèbres ; et voici qu'au moment de quitter ces nécropoles de l'âme latine et grecque, un frisson nous saisit comme si, revivant ces dernières heures d'une lointaine agonie, nous venions de ressentir à notre tour la tragique émotion qu'en curent les contemporains, et comme si, à rappeler les pages ardentes de l'histoire dont ces ruines furent le trop somptueux théâtre,
nous sentions leur âme ancienne éveiller en nos âmes de secrètes correspondances et d'impérieuses sympathies.
... Et c'est bien, cette minute crépusculaire ainsi vécue dans l'âpreté mordante de la bise, au seuil de Thamugadi la morte, la minute intense vers laquelle, obscurément, nous étions venus, celle qui nous a révélé le passé, celle qui nous montre, à travers les siècles disparus, les vies antiques rejoindre en nous la vie présente, par l'invincible effet de cette émouvante solidarité qui fait naître les unes des autres les générations et les races, évoluant inflexiblement vers leur avenir éternel dans une continuité féconde et cruelle d'efforts et de souffrances !
Des Ruines
Des Ruines
Terre africaine.
Guelma, ior novembre. — L'admirable matinée d'Orient !... Une lumière bleutée vibre sur les lointains montagneux qui bordent l'horizon, en face de nous, de l'autre côté de la fertile vallée où la Seybousc roule nerveusement ses eaux jaunâtres... Le clair soleil baigne d'une allégresse quasi-prin tanière les cimes pâles des collines silvestres, les espaces bruns des vastes champs frais labourés, les verdures tendres des oliviers ; l'arrièrc-automne s'enveloppe d'une tiédeur voluptueuse et parfumée ; et, n'était la hâte du crépuscule à monter vers nous, le soir, nous croirions à la mollesse attardée de quelque avril éternel !
Du portique du théâtre romain , au pied des
colonnes qui jadis dominaient en ce point la vallée, et marquaient de loin aux voyageurs qu'ils approchaient la vieille cité de Calama, nous nous sommes attardés à contempler le paisible horizon qui s'étend à nos pieds, par delà le rempart moderne ; et malgré la nudité de cette muraille qui forme devant nous un triste premier plan, nous imaginons aisément, de ce promenoir autrefois fréquenté par la foule des Calamiens amateurs de spectacles, que ni la vue ne devait être moins belle, ni les forêts moins vertes, ni la campagne moins fertile, ni le soleil moins caressant, aux jours lointains de la prospérité de cette colonie îomaine, réédifiée par nous après treize siècles ; et nous nous abandonnons insensiblement à cette illusion, fleur des ruines, d'abstraire la suite intermédiaire des siècles vides et de revivre les temps où brillaient aux frontons des édifices, sous les jeux pareils de la lumière, les vieilles pierres muettes sur lesquelles nous appuyons à présent notre nonchalance.
Comme les siècles, tout de même, semblent de peu, sur cette terre africaine où, parmi l'activité présente, malgré l'usure des ans, malgré l'usure plus rapide des générations,
surgissent à chaque pas sous les rayons ardents de l'immuable soleil, les vestiges de tant de civilisations successives !
Et qu'elle est attachante, l'antique glèbe que se disputèrent tant de convoitises, d'accorder ainsi, pour le repos de nos pensées, la longue suite de ses ruines à l'éclat de sa parure éternelle de vie et de lumière, comme pour nous mieux, faire sentir qu'il y a entre les siècles, non pas ces coupures que nous imaginons abstraitement, mais une continuité silencieuse, ininterrompue, nécessaire : et comme pour nous convaincre que les cataclysmes de l'histoire ne sont que l'apparence extérieure et voyante des choses, derrière laquelle se meut obscurément, attardée en ces pays essentiellement traditionnistes, la profonde réalité des êtres !...
Théâtre antique.
Des gradins supérieurs du théâtre antique, restaurés en grande partie, et dont les arêtes vives contredisent l'ensemble effrité de la ruine, avec les géraniums et les herbes folles qui se sont donné libre carrière dans les jointures disloquées de ses énormes blocs, nous examinons passionnément l'ensemble parfait des vestiges de ce monument aux proportions exquises et si bien conservé : c'est vraiment là, en petit, le type même du théâtre antique, moins grandiose, sans doute, qu'à Orange, moins somptueux qu'à Arles, mais d'une disposition si nette, d'un rythme si franc qu'il semble réaliser la perfection même. D'où nous regardons, par delà le Pulpitum, dont le mur antérieur vient d'être élégamment restauré dans toute sa hauteur, avec son socle et sa corniche de marbre rose, par delà le mur de scène, remonté lui aussi de quelques mètres, par delà le portique dont les piédestaux seuls
ont été remis en place, c'est encore la fascination de l'horizon lointain : et l'admirable lumière matinale prête à l'ensemble de ces substructions si faciles à déchiffrer, grâce aux restaurations, un charme si vivant et un pittoresque si prenant qu'ils font un peu tort au passé.
Nous continuons cependant notre examen de détail : voici les divisions des gradins, une des tribunes placées au-dessus des passages de l'orchestre, les restes des dallages de cet orchestre, les deux voûtes qui descendent de l'extérieur de l'édifice au proscenium, avec leurs salles attenantes, dont les parois s'illustrent de mosaïques enlevées au sol même de l'édifice, et qui doivent peu à peu s'enrichir d'autres trouvailles, puis la scène, avec son mur de fond, également marqué d'un commencement de reconstruction qui accuse le squelette de l'ancien décor, ses trois portes et ses trois absides semi-circulaires. Tout cela, consolidé, restauré, remis en place, est si facile à compléter en imagination, si harmonieux de lignes, si plaisant de rythme, qu'on s'y attarderait volontiers des heures, la pensée doucement errante au fil des souvenirs qui se
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lèvent en foule de ces vieilles pierres, témoins éloquents d'un passé dont parfois revient la nostalgie à travers nos lointaines hérédités latines et grecques... Grecques surtout... car Rome a eu beau faire, toute sa puissance et sa continuité n'ont imposé en aucune région un art latin, et partout où elle a passé, ses monuments, dans leur harmonie générale et jusque dans les détails de leur décoration, demeurent bien helléniques, malgré la majesté un peu massive avec laquelle elle interprétait ses modèles, et à vrai dire, ne nous charment que dans la mesure même où ils restent grecs !... Singulière et noble loi des civilisations qui maintient malgré tous les obstacles la suprématie finale de l'esprit, et sait mettre toujours la Force brutale au service de la Culture et de la Beauté !
Nulle part d'ailleurs, et pour mille raisons, cet hellénisme de l'art romain n'est plus éclatant que dans les théâtres antiques et dans nulle ruine de théâtre peut-être davantage que dans celui-ci : et ce furent de nobles soirées que celles où, récemment, grâce aux efforts patients et opiniâtres d'un archéologue doublé du plus dévoué des organisateurs, les vieilles
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pierres romaines, un instant sorties de leur mutisme millénaire, retentirent des échos de la sublime légende grecque, réveillés dans l'enceinte restaurée du théâtre de Calama par une compagnie de tragédiens ardents et magnifiques, en présence d'une foule toute vibrante de sentir renaître soudainement en elle les splendeurs d'un art et d'une culture qu'elle se voyait toute surprise et ravie d'avoir ainsi gardée dans le sang !...
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Les thermes interdits.
Dans l'enceinte de la Casbah, où durant le jour les plantons de turcos et de spahis dévisagent les passants qui suivent la route entre les cours des casernes, voici, au bord du chemin public, des ruines encore : d'énormes pans de murailles crevassées qu'ouvrent de vastes baies en plein cintre, encadrent une sorte de fosse subdivisée en salles basses qui 'communiquent les unes avec les autres ; vaguement déblayés des terres qui les comblaient, nous examinons ces thermes romains avec la curiosité malaisée d'en deviner le plan et la distribution, lorsque surgit à nos côtés un grand diable de sergent nègre qui roule vers nous deux gros yeux blancs, à la fois terribles et craintifs :
— « Mossié!... Mossié !... faut pas rester là!...
— <( Et pourquoi, sergent, s'il te plaît ?
— (( Ça, c'est défendou !...
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— « Défendu ?... Tu veux rire !...
— « Y a pas bon rire avé le commandant, tu sais ! Si tu restes là, moi y sera pouni ! Allons, va-t-en, Mossié... que te dis !.... »
La consigne est sérieuse, sans doute, car déjà le turco fait mine de nous expulser ; il faut donc se résigner, mais, tout en partant, accompagnés de notre cerbère, nous l'interrogeons, et au Bravera de son sabir, nous parvenons à comprendre que les secrets de la défense nationale exigent qu'on ne visite pas ces ruines, et que le salut de la patrie sera compromis si seulement on s'arrête une minute pour leur jeter un coup d'œil !... C'est L'ordre du commandant de place, et il n'y a qu'à s'incliner : ces messieurs sont les maîtres !...
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Jour des morts.
Au cœur de la ville, en face de l'église, un jardin nous attire de ses verdures parfumées, et de l'ombre de ses grands arbres, dont les riches feuillages, en ce début d'hiver, sont à peine blondis par la saison ; le soleil darde encore sur nous des rayons brûlants, et le mystère frissonnant de ces espèces de sousbois que nous promettent les allées du jardin semble plein de [fraîcheur et de mélancolique intimité. C'est l'heure où, là-bas, la nature dépouillée consacre la dernière splendeur de ses chrysanthèmes au souvenir ému du passé et se recueille un instant bref dans la triste évocation de ses disparus...
Ici, dans un ciel de printemps, dans la joie de la lumière, au milieu de cette végétation ardente que nulle saison ne paraît devoir ralentir, nous accomplissons cependant un pareil pèlerinage : dans le jardin solitaire, où de pieuses mains ont réuni mille débris antiques,
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statues de dieux, d'empereurs, de consuls, belles figures drapées dont les silhouettes mutilées n'ont pas diminué la conventionnelle majesté, tronçons de colonnes, inscriptions et stèles funéraires, nous examinons ces restes si lointains, et, par un sentiment inconscient de solidarité humaine, nous nous surprenons à évoquer la personnalité propre de tous ces morts lointains, comme s'ils étaient nos morts à nous, et à laisser errer sur les stèles votives des bons citoyens et des tendres épouses de de l'antique Calama la respectueuse curiosité de nos hommages filiaux ; pour un peu, après avoir sacrifié sur quelque autel pareil à celui de la bonne chance (BONO.EVENTVI.SA- CRVM) que voici dans son coin de verdure, nous nous inclinerions pieusement sur les dalles de ces tombeaux vides, et nous répandrions sur eux, après dix-sept siècles, les libations expia toircs qui honorèrent jadis ces morts, dont les noms sur les stèles conjugales implorent encore l'hommage du voyageur : ValerkiAnnia Restitula, morte à 71 ans et son époux, Q. Basilius Saturninus mort à 77 ans, Kalpurnia, Lucllius, tant d'autres qui surgissent devant nous en de charmants bas-reliefs, autour des-
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quels pleurent des génies ailés, appuyés sur des torches éteintes !
Douce illusion d'effacer en nos cœurs l'œuvre décevante des siècles, et, rattachant ainsi les générations aux générations, de créer une minute en nos cœurs la vie immortelle et véritable !...
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Soir dans les Ruines.
...De Souk-Ahras, par les interminables lacets d'une véritable route de montagne qui grimpe capricieusement vers les plateaux dénudés, tantôt dominant des échappées admirables de lointains, dont les plans s'espacent à l'infini dans une brume nacrée de lumière, tantôt serpentant le long d'un minuscule Oued bourbeux et resserré, nous allons vers l'antique Thayura, l'une de ces mille petites cités romaines inconnues qui ont disparu depuis la fin de la domination byzantine.
Comme nous n'avons décidé cette excursion que tard dans la journée, le soleil est déjà presque à l'horizon quand, à un dernier détour après mille autres, nous arrivons au pied d'un rocher abrupt que couronnent d'énormes murailles effritées et qui a dû commander le plus étroit et le plus aride des défilés : nous sommes en face du fort byzantin de Thagura ; derrière le monticule qui- nous
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barre la vue, sur une pente douce que nous atteignons enfin après un dernier lacet de la route, le plus long à notre gré, de vagues amas de pierre se distinguent à peine parmi des broussailles montant jusqu'aux murs écroulés du fort, tout en haut dressé devant la grande lumière dorée du soir : ici fut la ville ; à nos pieds, dans cette solitude absolue, sous l'amas des terres éboulées, apport de quatorze siècles d'abandon, il semble que nous devinions la cité ensevelie, intacte, respectée du temps et de l'homme, vierge de toutes les curiosités qui se sont donné carrière en mille autres endroits plus fameux ; dans les broussailles de ce maquis étrange, que la demilumière du couchant commence à remplir d'or et de mystère, comme pour nous inviter à nous abandonner au fil ténu des suggestions millénaires, nous découvrons, pas à pas, mille vestiges inattendus, grâce auxquels l'activité si longtemps endormie en ces lieux renaîtrait presque devant nos esprits attentifs : c'est une arcade écroulée, reste de quelque arc de triomphe ; des amas de pierres disparates, portes en plein cintre, murailles enterrées profondément, couloirs à peine distincts,
niches vides, tout un ensemble confus de vestiges qu'on prétend avoir été quelque basilique chrétienne.
Au-delà, des fûts de colonne gisent à terre, brisés, près de leurs piédestaux disjoints, à demi enfouis dans le sol, et par instants, jettent un scintillement inattendu des cassures lointaines de leur marbre... voici, debout encore jusqu'à hauteur d'homme, des piedsdroits de porte, ornés de sculptures usées par les pluies et tellement délavées qu'elles sont devenues indistinctes... En deux endroits, très nettement, nous discernons comme à Timgad le dallage intact d'une rue avec ses larges pierres plates en biais, et, de chaque côté, les ornières des chars et le mince caniveau où circulait l'eau pure et bienfaisante.
Mais les plantes folles ont tout envahi ; et deux pas plus loin, leur fouillis semble avoir dévoré les derniers restes de la ville mystérieuse.
Au-dessus de nos têtes, sur le ciel du couchant qui s'enflamme des lueurs d'une fournaise à chaque instant plus ardente, les murailles du fort enlèvent dans une pénombre de velours leur masse énorme et branlante dont
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il nous faut enjamber par instants des blocs entiers, jadis écroulés parmi les ruines ; nous montons cependant, et dans, une lente escalade parmi les débris qui roulent sous nos pieds à peine visibles dans la tiède obscurité, nous atteignons enfin la plate-forme supérieure : ruisselante d'or fondu, elle baigne dans les rayons du soleil mourant à l'horizon, et lamas de débris qui s'étale sous nos yeux s'anime soudain d'une vie silencieuse : dérangés par notre approche, une bande de renards fauves bondissent légèrement, sans un bruit, tournant vers nous une seconde la pointe aiguë de leurs museaux qu'éclairent des yeux phosphorescents, puis d'une course preste, disparaissent au loin, nous laissant à peine le temps d'apercevoir encore la silhouette de leurs oreilles dressées sur la clarté du ciel !...
Le soleil disparaît alors et la nuit accourt vers nous de toute une mystérieuse vitesse ; sur ce mince plateau qui domine au loin les horizons perdus, nous nous trouvons seuls, gagnés invinciblement par l'espèce de terreur qui monte des ruines à peine distinctes ; et rien ne trouble le silence absolu du soir que d'inquiétants bruissements d'insectes, seuls
agents invisibles et sans nombre de la vie secrète de ces ruines vierges qui, depuis tant siècles, s'effritent lentement, avec la nostalgie de leurs belles activités de jadis.
Basilique chrétienne.
Nous voici maintenant en face de vestiges plus clairs, — sinon plus frappants — des siècles latins : cet ensemble de ruines accumulées qui érigent au nord de la Tebessa moderne leurs colonnes redressées, leurs escaliers presque intacts et leurs murailles percées de baies en plein cintre, furent deux ou trois siècles durant une basilique, un monastère, une hôtellerie, sans doute un marché, une forteresse à coup sûr ! Et nul doute qu'aux heures sombres et lamentables où les empereurs de Byzance, épuisés par leurs luttes intestines, oubliaient définitivement leurs lointains sujets perdus dans les immensités de la Proconsulaire ou de la Byzacène, le vaste et riche monastère de Théveste dut abriter la frayeur éperdue des chrétiens pourchassés par les bandes féroces des nomades Berbères, peut-être même par les tribus farouches du musulman Sidi- Okba !
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Aujourd'hui, mis à jour presque en totalité par des fouilles intelligentes et respectueuses, cet ensemble de constructions nous montre avec précision ce qu'étaient les monastères des premiers siècles, immenses refuges à l'abri desquels vivaient, dans une ardente surexcitation d'extases et d'angoisses, des villes entières de clercs et de laïques, au cœur d'une région où l'activité religieuse, durant trois siècles, atteignit une intensité peut-être inconnue ailleurs !
...A quelques centaines de mètres du rempart byzantin, tout au bord d'une plaine immensément déserte qui s'en va, brûlée de soleil, vers les hauteurs lointaines et dénudées où gisent les richesses minérales dont s'enorgueillit aujourd'hui ce pays, au seuil presque déjà du désert, les restes de la Basilique s'étalent sur un vaste quadrilatère ceint jadis d'une muraille continue et dont le plan demeure très visible, à gauche de la route, à peine dépassés les derniers jardins poudreux qui nous masquent probablement la plus ancienne Théveste, celle deLla IIIe légion Augusta.
On franchit un débris majestueux de porte,
que marquent encore les piédestaux de ses colonnes disparues, et déjà, du seuil de quelques marches qui descendent à l'enceinte, l'antique cité religieuse surgit dans la noble grandeur de ses ruines désertes, soigneusement ordonnées par les soins d'une administration tutélaire : à droite, un vaste escalier conduit au vestibule de la Basilique, tandis qu'à gauche, de l'autre côté de l'allée qui sépare en deux l'ensemble des substructions. s'ouvre une vaste cour entourée sur trois côtés de promenoirs en terrasses dont une partie même forme une espèce de portique jadis couvert, presque semblable à ceux de nos cloîtres du moyenâge, et qu'en face de nous, à l'autre extrémité de l'ailée centrale, une seconde porte pareille à la première ouvre maintenant sur la campagne. Du milieu de la vaste cour, que des balustrades à hauteur d'appui partagent en allées perpendiculaires, la basilique elle-même étale au sommet d'un large escalier la disposition très nette de ses trois nefs précédées d'un atrium et conduisant le regard vers l'abside semi-circulaire et surélevée où se dressait jadis l'autel avec, derrière, les stalles du clergé à droite et à gauche de la chaire épiscopale ;
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aujourd'hui les murs élèvent à quelques mètres les vestiges branlants de leur antique solidité, les colonnes, plus ou moins exactement replacées sur leurs bases, dressent vers la pureté du ciel leurs chapiteaux inutiles, et sous une couche de terre protectrice, les dallages en mosaïque dorment leur sommeil obscur et définitif.
Tout en parcourant lentement, d'un regard intéressé, les diverses parties de l'église, le baptistère avec la vasque circulaire de son antique piscine régénératrice, la vaste chapelle trifoliée qui s'ouvre à droite, en contrebas, avec les vestiges somptueux des marbres qui la revêtaient autrefois, l'abside semi-circulaire, que les balustrades séparaient du reste du temple, et les autels, marqués encore par les vastes dalles vierges qui les supportaient jadis — nous recréons en pensée l'animation de ce vaste enclos mystique ; derrière l'église. dans un fouillis de pierres et de végétations folles que les recherches des archéologues ont jusqu'ici respectées — où sans doute de nouvelles découvertes, habitations ou sépultures, attendent les chercheurs — s'élevaient les cellules des religieux, minuscules dés de pierre
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encore nettement visibles par endroits, à l'abri du rempart dont les tours d'angle menaçaient constamment les barbares agresseurs : et l'on imagine aisément ces asiles de méditations enflammées ouvrant sur la perspective d'un jardin-cimetière, comme dans nos chartreuses, ainsi que la vie monacale ouvrait sur l'éternelle perspective de la mort.
Dans la basilique, les clercs, assidus autour de l'évêque, quelque Donatus, quelque Optatus ou quelque Gaudentius, psalmodient les liturgies de l'église de Cartilage, ou dévorent des yeux leur pasteur préchant au peuple entassé dans les trois nefs la haine des traditeurs, tandis que, sous l'atrium, par les portes en tr' ou vertes, la foule pitoyable des catéchumènes et des pénitents se hausse et s'efforce d'entendre à l'intérieur et de participer à la cérémonie qui leur est encore interdite... En haut, dans les tribunes qui s'étendent des deux côtés de la nef centrale, les femmes prosternées invoquent le Christ...
Et l'ardente communion de toutes ces âmes vers le Dieu de leur pasteur embrase l'atmosphère du lieu sacré!...
Dehors, dans la cour, sur les terrasses,
sous le portique, se déversera tout à l'heure la foule infinie des fidèles, et, sur la droite, devant ces séries d'auges de pierre alignées et jadis couvertes, en façade sur des séries de minuscules pièces dont la destination n'a pu être encore exactement déterminée, mais qui semblent être des boutiques, nous imaginons, à de certaines datés commémoratives, s'ins taller les menus commerces de la piété, comme on voit faire encore maintenant, lors des pèlerinages, aux portes de nos grands sanctuaires historiques, Sainte-Geneviève à Paris, Sainte-Radcgondc à Poitiers, et tant d'autres.
Ou bien, à quelque alerte, aux temps où, quasi-abandonnée, la cité de Théveste n'ose plus s'abriter, faute de troupes en force, derrière le vaste mur de Solomon qui s'aperçoit là-bas, gigantesque et vainc forteresse, la foule apeurée des vieillards, des femmes et des enfants s'est réfugiée dans l'enceinte du monastère, implorant l'Eternel en de longues prières et d'interminables litanies, tandis que, la petite troupe des hommes valides, sur les tours hautes et le chemin de ronde, interrogeant anxieusement l'horizon, attend que
surgisse tout à coup la horde dévastatrice pour l'accueillir bravement de toutes ses armes et lui faire connaître le poids redoutable de la vengeance divine.
Au moment de partir, embrassant d'un dernier coup d'oeil l'ensemble imposant de cette belle ruine, toute dorée sous le soleil de midi, notre lointaine évocation s'efface peu à peu et le temps nous semble reprendre du même coup l'entière possession de ces domaines, marqués de sa griffe, et que nous allons laisser derrière nous dans la tristesse millénaire de leur abandon !...
Théveste.
Nous sortons du petit temple romain, où les débris de la ville impériale et militaire, statues offieiellcs, fragments de divinités, et deux grandes mosaïques de la belle période ont un instant sous nos yeux rappelé un passé plus obscur et plus ancien que eelui des temps ehrétiens... Nous avons revu le touchant sarcophage enfantin avec la btèVe et triste inscription funéraire : DIRSIL A MIMA DUL- CIS... devant laquelle s'émut la tendresse de Gaston Boissier, cl maintenant nous errons dans lélroitesse populeuse de la ville moderne. Voici, surplombée de maisons neuves dont les toits semblent se rejoindre sur la télé des passants, la rue Caracalla, qui dévale péniblement vers l'arc de triomphe dont nous apercevons, au-dessous de nous, à l'extrémité de la rue, les chapiteaux corinthiens, les médaillons, la frise et le couronnement, veuf de sa coupole effondrée. De petites boutiques euro-
péennes, une mosquée toute blanche ouvrant sur l'étroitesse d'une impasse latérale, des boucheries, de minuscules cafés maures, tout cela forme un tableau quelque peu incohérent et disparate, mais animé par une incessante circulation de piétons, de turcos, d'arabes, d'amers conduisant nu-pieds des bandes de pauvres petits quadrupèdes chargés à tomber, et les poussant de la trique et de la voix, sans pitié, des caravanes de chameaux, à la démarche majestueuse, devant lesquels il faut se ranger dans l'étroitesse périlleuse de la rue et dont les charges balancées rythmiquement vous frôlent au passage... Et, quand on arrive au pied du fameux arc de triomphe de Caracalla, dont les Byzantins firent une des portes de la puissante forteresse qu'ils édifiaient sur les ruines de l'antique Thévesle, c'est, sous la voûte magnifique, toute ciselée d'inscriptions votives, un encombrement pastoral de bétail affolé que conduisent, avec d'étranges cris gutturaux, des indigènes misérables drapés dans leurs loques couleur de poussière avec une superbe majesté d'attitudes et une étonnante noblesse de mouvements... On dirait que toute cette vie grouillante est contemporaine
de ces admirables vestiges, tant l'une et les autres s'harmonisent au soleil flamboyant ; et, par moments, on s'abandonnerait ici volontiers à la curieuse et pénétrante illusion d'éternité que nous avons plus d'une fois éprouvée sur la terre d'Afrique, et qui lui prête ce charme profond et langoureux dont la mollesse insidieuse nous pénètre chaque jour davantage d'une subtile volupté !...
Soir sur le rempart.
... Détournant nos pas de la ville étroite où grouille silencieusement la foule des burnous qu'attire le marché du lendemain, nous longeons le chemin de ronde extérieur qui circule sur le rempart de Soloinon, vers l'arc de triomphe romain; à nos pieds, le temple de Minerve baigne aux derniers rayons de la lumière tombante les chapiteaux involutés de ses colonnes et les métopes grossières de son fronton ; cependant que, dans le silence, les voix psalmodiantes des éphèbes montent de la zaouïa installée dans une partie de l'enceinte sacrée du vieux temple : ici, comme partout sur cette terre en sommeil, les dieux païens n'ont pas eu de surprise à céder la place au Dieu unique, en attendant le Prophète de l'Islam 1...
Par delà les murailles, au bas desquelles somnolent, étroitement entassées les uns contre les autres, les caravanes des maigres chameaux
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et les troupes misérables de petits ânes pelés, dans la patience infinie de leur attente, la plaine étend devant nous ses colorations à larges teintes fondues, presque grises, en contraste avec l'éclat sombre et profond d'un ciel ardent, jusqu'à la ligne des hauteurs qui profilent à l'horizon leurs noires silhouettes dentelées... Lentement, le silence monte, la nuit vient... La paix infinie du crépuscule baigne à présent l'étendue déserte qui s'efface et disparaît dans l'ombre ; elle nous gagne bientôt, à notre tour, puis, derrière nous, vient noyer de ténèbres l'amas confus des masures de la ville qui s'endort, et protéger le repos des bêtes maintenant couchées à terre sous la garde de leurs bergers, étendus pêlemêle dans la même poussière, enveloppés dans les plis noirâtres de leur burnous effilochés...
Au-dessus de nos têtes, le ciel se pare peu à peu de la splendeur profonde des nuits africaines ; le scintillement des étoiles éclaire d'une lueur irréelle l'immensité comme à plaisir grandie ; un reflet bleuâtre, laiteux, fluide, descend alors des hauteurs, plus subtil, plus atténué qu'un clair de lune ; et c'est à
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peine si, dans le silence de la nuit à chaque minute plus profonde et plus tendre, nous distinguons les ruines d'avec la vie ; la- même sérénité enveloppe la masse énorme et verticale du rempart, le profil contourné de l'arc de triomphe, les détails confus de la hasilîque lointaine, le fronton vague du temple romain, le minaret de la mosquée, et les maisons à terrasses que de pâles lumières marquent à peine de ci de là, d'un semblant de réalité... Dans les ténèbres, pourtant, des robes blanches, drapées ainsi que des statues antiques, vont et viennent gravement, muettes comme des fantômes, et nous pourrions nous croire en quelque moment reculé du passé le plus lointain, n'était la plainte vague et comme étouffée d'une nasillarde musique arabe, dont les rythmes lascifs parviennent par instants à nos oreilles, tristes et doux comme le chant nostalgique d'une vie terne qui s'en serait doucement allée !...
Le Charme d'Alger
Le Charme d'Alger
L'arrivée à Alger, au déclin du jour, est incomparable.
Depuis longtemps, dans la chaude tranquillité de la mer frémissante, on apercevait du bateau se dessiner peu à peu les premiers horizons de la terre d'Afrique, les lointains sommets de l'Atlas, perdus dans la vibration lumineuse du ciel intense, les premières collines pins proches ; mais ce n'élaienl encore que les fantômes dn continent voisin, et l'im précis de leur aspect donnait à douter de leur réalité.
Puis, insensiblement, l'apparition se précise; les côtes, dans leur détail un peu chaotique, s'avancent comme pour offrir aux arrivants la bienvenue muette de leur beauté hospitalière ; et tout à coup, après un dernier détour, c'est l'apparition imprévue de la vieille
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cité des pirates, toute blanche dans le soleil, au fond de sa baie de nacre et d'azur, au milieu de son cadre verdoyant.
Non qu'aujourd'hui, comme il y cinquante ans, on puisse encore, du large, reconnaître la ville à cette odeur pénétrante de benjoin qui frappait le peintre Fromentin à son arrivée (i). Bien des transformations se sont accomplies depuis lors ; la « ville charmante » s'est agrandie, étendue, européanisée ; les coteaux boisés du Hamma, leurs habitations champêtres ont peu à peu cédé la place aux Aillas, aux jardins puis aux maisons locatives : et des casernes à cinq étages s'élèvent maintenant non seulement aux endroits où se promenait jadis la belle Zoraïde, dans le jardin somptueux* de son père Agi-Morato (2), mais bien au-delà même des limites de Mustapha, où, vers 1862 se trouvaient encore ces « petites maisons du plus pur style arabe et d'une blancheur de lis » qui faisaient la joie de l'enthousiaste peintre de l'Orient.
Aujourd'hui, depuis la rangée massive et
(1) Une année dans le Sahel, p. !\.
(2) Don (Juichotte, 1"-' partie, ch. !\o.
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monotone des arcades qui soutiennent les maisons du boulevard de la République, jusque vers le fond de la baie, sur la gauche, les toits et les terrasses se succèdent pour marquer l'étendue de la ville, les besoins sans cesse croissants de sa population, et l'avenir que lui réservent les espaces dont elle peut indéfiniment s'agrandir vers Hussein Dey.
Mais derrière le mince ruban de maisons qui s'étendent le long de la côte, les verdures des coteaux forment un fond de fraîcheur et de richesse immédiat ; et les jardins en terrasses qui encadrent si splendidement les villas de Mustapha-Supérieur, avec la variété de leurs frondaisons que les reflets du couchant assourdissent et réchauffent tout ensemble, donnent à imaginer quel peut élrc le charme de leurs ombrages, en face du panorama qui s'étend à leurs pieds, et qui, lui, n'a guère dû changer, depuis les temps les plus lointains des états Barbarcsques :
A droite, la côte, mollement inclinée en demi-cercle jusque vers le cap Matifou, marque de taches qui scintillent sous le soleil les deux villages de Fort-de-1'Eau et de Maison-Carrée, derrière lesquels s'étagent en un amphithéâtre
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d'azur, à des plans infinis, les hauteurs de la Kabylic, et la citadelle neigeuse du Djurjura ; à gauche, de profil, étage sur sa colline abrupte, l'entassement du vieil Alger, ce a bloc de marbre blanc veiné de rose », s'enveloppe à cette heure comme d'un poudroiement d'or incandescent. De ce côté, c'est une nouvelle révélation, plus frappante encore au moment où, à l'arrivée en rade, on embrasse d'un premier regard l'aspect d'ensemble de la ville proprement dite.
L'opposition est, en effet, si brusque et si tranchée entre les quartiers européens avec leurs hautes maisons symétriques, bien alignées, percées de larges fenêtres, couvertes de tuiles, et l'amoncellement hétérogène des petites maisons mauresques, avec leurs insaisissables silhouettes, toutes fondues dans la grande clarté uniforme de leurs surfaces blanchies à la chaux, que pas une ouverture ne vient souligner ni différencier, le contraste est si frappant qu'il donne l'impression de deux agglomérations juxtaposées, étrangères l'une à l'autre, qui appartiendraient à des peuples, à des époques, à des civilisations différentes : comme si le présent et le passé demeuraient
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ici l'un près de l'autre, sans pénétration, dans une sorte de mépris réciproque et persistant.
Et c'est peut être ce contraste, cette antithèse, qui donnent à la blanche El-Djezaïr un caractère si particulier, un accent si spécial, un charme si prenant.
Non seulement, elle offre au passant, pour le retenir, la douceur enveloppante de son climat, la caresse de sa lumière, le parfum de ses jardins d'orangers et de mimosas, mais encore et surtout, dans les recoins de sa Casbah, dans l'ombre silencieuse et chantante de ses vieilles maisons, dans les glorieux débris de ses remparts, trois siècles de civilisation, de richesse, de piraterie et d'héroïsme parlent encore aux yeux, à l'esprit et au cœur ; et c'est une Aille unique que celle où les ruines demeurent en quelque sorte vivantes sous nos yeux, où les descendants des Maures vaincus il y a soixantedi\ ans vivent cote à cote avec les petits-fils de leurs vainqueurs, réfugiés dans ce que ceux-ci ont bien voulu respecter de leurs maisons et de leurs temples, mais aussi superbes dans leur misère qu'au temps où ils se proclamaient les Rois de la mer !
Aussi est-il malaisé de promener dans les
rues d'Alger, de Bab-Azoun à Bab-el-Oucd, de la mosquée de la Pêcherie à la rue de la Casbah une curiosité quelque peu avertie, sans évoquer, du même coup, les trois siècles de l'épopée barbaresque, et sans retrouver au détour des moindres rues le souvenir dé ces captifs européens du xvie et du xvii0 siècle qui furent malgré eux témoins de la vie intense et fiévreuse que menaient les Corsaires d'Alger dans leur citadelle imprenable, luxueuse et débauchée.
Si les origines d'Alger se perdent dans les ténèbres de l'histoire romaine, la petite bourgade d'Icosium put devenir, après d'obscures vicissitudes, la ville berbère cYEl-Djézaïr, sans voir s'accroître sa population ni son importance ; son heure ne devait sonner que bien plus tard ; il lui fallait attendre jusqu'à l'aube du xvie siècle pour voir se dresser devant elle les perspectives de puissance, de gloire et de fortune dont elle allait connaître les enivrements pendant trois cents ans. Rien ne serait plus attachant que de suivre par le détail les étapes successives, brillantes, héroïques, à la
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fois sauvages et raffinées de son histoire, à partir du jour où elle se libéra en fait de toute autorité étrangère, s'empara du royaume de la Méditerranée et devint le repaire incomparable et unique d'un étrange ramassis d'aventuriers, de renégats plus débauchés et plus téméraires les uns que les autres, et dont l'unique préoccupation était de se livrer sans obstacle ni contrainte au métier périlleux, mais passionnant et fructueux de la Course : écumer les routes de mer, piller les navires, s'emparer des cargaisons et des équipages et s'en revenir au port, chargés de richesses qu'ils réalisaient et dissipaient, pour repartir vers de nouvelles aventures et de nouvelles orgies !
L'épopée prit son origine dans une sorte d'invasion étrangère venue d'Espagne ; les trois royaumes arabes de Tlemcen, de Fez et de Tunis en étaient venus, à la fin du xvc siècle, à plonger tout le nord de l'Afrique dans la plus complète des anarchies, et à lui retirer toute espèce d'influence dans la Méditerranée ; il ne fut donc pas difficile aux Espagnols et aux Portugais, alors dans la période la plus brillante de leur développement, de s'emparer sans coup férir de tous les ports de la côte
africaine ; Alger subit le sort commun ; mais le Roi très catholique ne profita pas bien longtemps des exploits des conquisiadors qu'il avait lancés à la conquête des terres d'Afrique ; ces étranges mercenaires, dès qu'ils eurent un peu goûté le charme d'El-Djézaïr, et compris tout le parti qu'ils pouvaient tirer de l'admirable position maritime de ce port, au cœur même du bassin méditerranéen, sur la route du commerce avec l'Orient, oublièrent tout à coup l'Espagne, et saisirent la première occasion qui se présenta de briser le lien qui les rattachait à la mère-patrie. Alger n'était pas espagnole depuis dix ans, que sa population, cependant «eh grande partie européenne, était déjà lasse <du joug chrétien ; malgré la menace que constituait pour elle « l'imprenable forteresse » que le gouverneur du roi Ferdinand avait élevée sur l'îlot principal de la rade, à trois cents mètres de la ville, le Peïïon, les Algérois firent appel aux indigènes, et, se plaçant sous la protection des deux frères Barberousse, Aroudj et Kheired-Dln, bien faits pour conduire ce peuple indiscipliné mais invincible de coquins, ils parvinrent à se libérer des Espagnols, auxquels ils infligèrent dès i5i6 une sanglante
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défaite ; ils s'emparèrent du Penon, qui devint la position avancée de la ville et. relié à la terre par une digue, rendit le port incomparable : du même coup, surtout, ils s'affranchirent de la foi catholique, plus gênante à leurs consciences, pourtant peu exigeantes, que la musulmane qu'ils adoptèrent afin de se mettre sous la dépendance parfaitement illusoire des sultans de Constanlinople.
De nouvelles tentatives pour réduire ce dangereux état naissant, dont les ravages paralysaient la navigation et inquiétaient les puissances, furent failcs depuis lors de temps à autre, et n'aboutirent qu'à des désastres plus retentissants encore que n'avait été l'échec de Diego de Vera. L'empereur Charles-Quint luimême ne dédaigna pas de venir en personne avec une armée formidable et une flotte magnifique, que commandait l'amiral vénitien Doria, mettre le siège devant Alger.
Mais les éléments se firent les complices des pirates ; et la défaite de l'Empereur fut si complète, sa flotte perdue, son armée prise ou taillée en pièces, qu'il put à peine s'échapper, et que les corsaires se virent, pour de longues années, les maîtres incontestés de la Méditer-
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ranée. Dès lors, la ville connut une prospérité qui ne devait plus se démentir.
Rendez-vous indiqué des aventuriers chrétiens auxquels elle devait sa renaissance, elle offrit désormais ce caractère unique de rester une ville d'Orient, magnifique, fastueuse, mais habitée, gouvernée par des européens transformés ; elle fut la ville des renégats, née dans l'exaltation de la victoire, l'odeur de la poudre, et la terreur qu'elle inspirait, la cité cosmopolite par excellence, où toutes les classes dirigeantes étaient d'origine étrangère, qu'elles fussent en majeure partie grecques ou italiennes, comme la Taîffe des Reïs, ou corporation des -Corsaires, qui constituait la véritable aristocratie algérienne, celle de la richesse, ou turque d'Asie-Mineure, comme la garnison, cette curieuse milice des Janissaires, farouche, égali taire et imbue de sa supériorité, qui lutta sourdement jusqu'à la fin. pour arracher aux Reïs le premier rang dans la ville.
Et dès lors, dans l'enceinte triangulaire des hautes murailles percées d'étroites portes, toujours garnies de cadavres de suppliciés pendus à des ganches de fer, la population ne fit qu'augmenter et s'enrichir, les monuments
sortirent du sol comme par enchantement, les palais élevèrent leur somptuosité un peu hétéroclite, selon le goût de leurs propriétaires, à côté de la misère des bagnes où s'entassait pêle-mêle la foule sans cesse accrue des captifs dont on attendait rançon. La vie s'organisa, trop aisée, avec ce mélange de cruauté, de laisser-aller, de facilité de mœurs et de brutalité qui est l'apanage des agglomérations vite enrichies, et l'intensité fiévreuse qu'apportaient à vivre ces intrépides marins qui narguaient sans cesse les dangers et pour lesquels le plaisir avait toujours un arrière-goût de sang !
Cent-trois mosquées, dix-huit marabouts, deux palais, sept casernes de Janissaires, un nombre infini de demeures ornées de toutes les manifestations de l'art, un entassement de maisons plus modestes, de fontaines, de jardins verdoyants, de bagnes, de places ombragées, marquaient au commencement du siècle dernier, la splendeur et la fortune étonnantes de cette ville incomparable, dont l'étoile allait tout à coup s'éteindre et disparaître dans la nuit de l'histoire.
Trois siècles durant, ce nid de pirates avait tenu tête à l'Europe entière, et la ville qui
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avait pu résister à Charles-Quint et à Louis XIV T se croyait toujours l'Invincible.
Un jour, cependant, le rêve héroïque des descendants des Barberousse prit brusquement fin ; les temps avaient marché plus vite qu'ils ne le croyaient ; et Hussein-Dey donna le fameux coup d'éventail de i83o, sans se douter qu'il renversait du coup son trône, et brisait à jamais le destin de son peuple, sans prévoir enfin quelles ruines il allait amonceler sur lui-même !
Car, au lendemain de la victoire, il ne suffit pas au conquérant de détruire la résistance du vaincu, de se substituer à lui dans la puissance politique, le gouvernement et l'administration ; il sembla que la victoire ne serait pas complète si les traces matérielles du passé subsistaient ; et la ville des arts, la cité des minarets, Alger la Blanche, vit jeter bas l'un après l'autre les joyaux de sa splendeur défunte, démolir ses palais, transformer en églises, en magasins militaires ou en bureaux, ceux de ses monuments qu'on ne pouvait abattre, et finalement ne conserver des merveilles passées que juste assez de vestiges pour permettre à ceux qui viendraient plus tard de regretter l'irrépa-
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rable destruction de tant de richesses inutilement sacrifiées.
C'est, en effet, la pensée qui se présente la première à l'esprit, lorsque de la place du Gouvernement, parmi le grouillement lumineux de la foule la plus cosmopolite qui se puisse rencontrer, on jette un coup d'oeil d'ensemble sur la ville ; quatre-vingts ans ont passé sur l'œuvre de la conquête — à peine une journée dans l'existence des monuments — et cependant, que resle-t-il de ce cœur de l'ancien Alger, dont quelques lithographies nous ont reproduit l'aspect si vivant ? Où est le palais de la Djenina, où, les mosquées de Kkeir-Eddin, de Mesdjed-Ketsckawa, d'Es-Saïda, tant d'autres encore ? Des seuls vestiges qui nous restent pour recréer, en pensée, la Aille de jadis, les deux mosquées Djema-Djedid et Djema-Kebir, la première est écrasée par le voisinage du Palais Consulaire, qui la masque complètement du côté du port, la seconde défigurée par cette étrange galerie qui la longe du côté de la rue de la Marine, et qui fut l'invention ingénieuse et si orientale dos
artistes fiançais de 1887 ! Et toutes les deux hier encore étaient menacées de la pioche des démolisseurs ; l'esprit de spéculation a pu succéder à l'esprit de conquête ; l'œuvre de destruction ne s'en poursuit pas moins avec une impitoyable sûreté !
Il en est de même dans toute la partie actuelle de la ville que limitent à peu près le square Bresson, la rue de la Lyre, l'ancienne porte Bab-el-Oued, et la mer. et dont précisément la place du Gouvernement occupe le centre ; là se trouvaient avant la conquête les plus beaux édifices, les maisons les plus riches, les rues les plus curieuses et les plus animées, avec leurs innombrables boutiques et le mouvement infini de leurs promeneurs.
On y cherche aujourd'hui les rares vestiges du passé : trois ou quatre maisons mauresques, la maison de Hassan-Pacha (Palais d'hiver), la maison de la fille du Sultan (archevêché), la maison de Mustapha-Pacha (Bibliothèque), une ou deux maisons privées, une cathédrale pseudomauresque, qui a remplacé une des plus belles mosquées (Djema-Ketchawa) démolie tout exprès vers i83i ; il ne reste guère autre chose.
Heureusement pourtant, cet esprit de des-
traction, qui exerce ses ravages dans Alger depuis la conquête n'a pas encore achevé son œuvre ; et si la belle partie de la ville demeure à jamais défigurée et mutilée, il n'en n'est pas de même pour l'autre, celle qui occupe les pentes abruptes de la colline et que sa pauvreté autant que son accès malaisé ont jusqu'ici mise à peu près à l'abri des desseins malfaisants de la « civilisation » et de F « hygiène ».
Tout ce côté de l'ancienne ville subsiste avec sa population mauresque, sa vie intérieure à peine modifiée et peut nous donner une idée de l'aspect que présentait jadis la cité des Corsaires. Entassée dans l'espace le plus restreint, occupant le sommet du triangle dessiné parles remparts, au-dessous de la Casbah, où les zouaves ont remplacé les Janissaires, la vieille ville arabe constitue aujourd'hui encore une cité d'un caractère absolument particulier et qu'on ne peut visiter sans ravissement, malgré la pauvreté malodorante qu'elle respire, et la population interlope qui s'empare de plus en plus de ses recoins inaccessibles.
Dès qu'on a pénétré dans le dédale de ses rues étroites, dans la pénombre mystérieuse de ses passages voûtés, de ses interminables esca-
liers, où l'on circule entre des maisons jalousement fermées, toutes éclatantes de peintures à la chaux, blanches, roses ou bleu tendre, il semble vraiment que l'on soit subitement transporté dans un pays nouveau, encore inconnu, tout à fait étranger et lointain ; point d'Européens ou presque ; des Maures à turbans, drapés dans des burnous blanchâtres," passent lentement avec la majesté du mépris que leur inspire encore le Roumi ; les femmes vont par deux ou trois, la figure voilée de blanc, ne montrant que de grands yeux noirs, marqués de tatouages bleus et de sourcils peints, tout enveloppées de haïks blancs, et les jambes empêchées dans des pantalons bouffants trop larges qui leur imposent une démarche hésitante et attardée ; les enfants jouent sur les pavés, demi-nus, criant, chantant, se cachant à votre approche, ou venant effrontément mendier un sou avec des sourires angéliques ; à votre passage, les portes basses entr'ouvertes, les rares et étroites fenêtres grillées se ferment sans bruit ; le chrétien est encore l'ennemi ; les habitants sont bien les fds des Maures de jadis, demeurés si longtemps mystérieux pour le reste du monde, et mal résignés
maintenant encore au voisinage des vainqueurs.
On sent que l'aspect de ces quartiers obscurs à dessein, aérés par leurs seules terrasses, inhospitaliers et hostiles au passant, n'a pas dû changer depuis des siècles; les rues d'aujourd'hui sont telles qu'elles étaient au temps de Cervantes et du dey Hassan, et non seulement l'imprévu de leur aspect, le charme de leur contraste de lumière et d'ombre, le pittoresque va-et-vient de leur population, en font un objet d'enchantement pour tous ceux qui s'y égarent, mais encore, elles constituent pour la reconstitution dupasse d'incomparables documents, animées qu'elles sont de ce mouvement et de cette vie si particulière que seule l'imagination peut recréer dans le reste de la ville.
Déjà, en (852,1a Casbah ravissait Fromentin qui ne se lassait pas d'y revenir et la décrivait en quelques traits qu'il faut citer autant pour ce qu'ils ont gardé aujourd'hui encore d'exactitude, que pour leur couleur et leur vie (i) : « Des rues en forme de déniés, obscures et fréquemment voûtées; des maisons sans fenê-
(i) Fromentin, op. cit., p. 27.
très, des portes basses, des échoppes de la plus pauvre apparence, des marchandises empilées pêle-mêle, comme si le marchand avait peur de les montrer ; des industries presque sans outils, certains petits commerces risibles, quelquefois des richesses au fond d'un chausson ; pas de jardins, pas de verdure, à peine un pied mourant de vigne ou de figuier qui croupit dans les décombres des carrefours; des mosquées qu'on ne voit pas, des bains où l'on va mystérieusement, une seule masse compacte et confuse de maçonnerie, bâtie comme un sépulcre, où la vie se dérobe, où la gaîté craindrait de se faire entendre ; telle est l'étrange cité où vit, où s'éteint plutôt un peuple qui ne fut jamais aussi grand qu'on l'a cru, mais qui fut riche, actif et entreprenant. J'ai parlé de sépulcre et j'ai dit vrai. L'Arabe croit vivre dans sa ville blanche, il s'y enterre, enseveli dans une inaction qui l'épuisc, accablé de ce silence même qui le charme, enveloppé de réticenses et mourant de langueur. »
... « La ville arabe nous offre à peu près les mœurs, les habitudes extérieures ou domestiques d'autrefois ; c'est à peu près l'Alger des
Turcs, réduit seulement, appauvri, et n'ayant plus que le simulacre d'un état social. Quand on entre d'emblée dans cette ville, quand on y pénètre comme je le fais habituellement par une brèche ouverte à mi-côte, et sans passer par les quartiers francs, quand on oublie l'histoire au milieu de la bizarrerie du présent et les ruines pour ne considérer que ce qui survit, on peut encore se procurer des illusions de quelques heures, et ces illusions me suffisent. N 'existât-il plus qu'un Arabe, on pourrait, d'après l'individu, retrouver le caractère, physique et moral du peuple ; ne restât-il qu'une rue de cette ville, originale même en Orient, on pourrait à la rigueur reconstituer l'Alger d'Omar et du dey Hussein. »
L'Alger des Turcs!... Pour l'évoquer dans son ensemble, il faut se placer au pied des voûtes de l'Amirauté, sur l'emplacement de l'antique et célèbre Pefion, et là, tâcher de restituer au chatoyant panorama de la ville moderne l'aspect de la capitale ancienne, telle qu'on la retrouve, sans doute fantaisiste et arrangée, mais malgré tout sincère, dans certaines rues et plans cavaliers gravés au xvne et
xviiie siècles par les Anglais ou les Italiens, sans nul cloute d'après les souvenirs des captifs qui en revenaient après quelque séjour forcé.
Du port, la ville a perdu depuis longtemps cet aspect terrible et menaçant que lui donnaient et les remparts baignant le pied de leurs murailles dans l'écume des flots qui venaient briser contre la ceinture des rochers sur lesquels elles s'appuyaient, et les gueules des canons braqués sur le large comme pour braver toutes les puissances et affirmer la suprématie de la Reine des mers... les murailles sont tombées, les portes se sont ouvertes, les quais pacifiques s'étendent à l'infini, la mer a dû reculer, les remparts ne sont même plus un souvenir pour le grand nombre des passants, et les torpilleurs minuscules ont remplacé les élégantes et orgueilleuses galères d'autrefois !...
N'importe! qu'on s'imagine, à la place des quais encombrés, les roches sur lesquelles le flot vient doucement briser, à la place des rampes et des escaliers, la masse énorme du rempart, avec ses tours carrées et crénelées, ses bastions d'angle retentissant du bruit de leurs
garnisons, et, ouvrant sur la mer, les trois portes de l'Arsenal, de Cité et de la Marine, la dernière, fortement défendue, et commandant la digue de Kheïr-ed-Din qui relie à la terre la forteresse avancée à l'abri de laquelle les galères et vaisseaux armés en course procèdent fiévreusement à leurs préparatifs de départ.
Derrière le rempart, la ville elle-même s'étage. confuse, entassée, tout hérissée de mi narets polychromes qui dressent au soleil leur élégance et leur richesse, de dômes surmontés du croissant, d'une blancheur immaculée, semblant, comme aujourd'hui, trop neufs ; et l'œil se perd à chercher la direction des rues principales, à distinguer la foule des mosquées et des palais qui se pressenl les uns contre les autres, depuis le rempart jusqu'au sommet de la colline, vers cette forteresse d;ins la forteresse qui s'appelle la Cashah.
Si maintenant l'on pénètre en ville par la porte de la Cité, par exemple, aussitôt dépassée la mosquée de la Pêcherie on se trouve jeté dans le dédale des rues étroites, populeuses, commerçantes, qui se suivent, se croisent, serpentent à l'infini ; tout de même, on s'oriente à peu près, et dans leur direction sinon dans
leurs tracés, on retrouve sensiblement les rues anciennes ; voici l'artère principale du commerce, la grande rue du Souk, qui va de Bab- Azoun à Babel-Oued, comme maintenant, et forme déjà l'artère principale ; à la parcourir, parmi la foule pressée des Reïs opulents, des Janissaires altiers. des juifs retors, des esclaves craintifs, des mauresques voilées et majestueuses, des nègres robustes, — foule qu'on s'imagine aisément pareille, la misère en moins, à celle qui se presse vers le soir clans les méandres de la rue de la Casbah et de la rue Porte-Neuve, — nos regards sont attirés par une suite incomparable de monuments de toute sorte. Voici, depuis Bab-Azoun, une série de baings ou sérails qui s'étendent dans toute cette partie de la ville, élevant leurs fortes murailles le plus souvent à l'abri même des remparts et parfois au-dessus des petites maisons et des étroites boutiques des souks ; les mosquées surgissent dans tous les coins, et s'entassent en particulier out autour de la place du Roy, aux environs de laquelle on on compte jusqu'à dix-huit ! Cette place formait le cœur même de la ville, et son mouvement devait être infiniment plus intense encore que
ne l'est celui de la place du Gouvernement, la ville, jadis étroitement renfermée dans ses remparts, ayant compté bien souvent plus de 100,000 habitants; près de la place du Roy, devant la mosquée du Badistan, voici le marché aux esclaves, où les captifs, à leur débarquement en Alger, sont exposés nus et mis en vente ; puis en continuant vers Babel-Oued, toujours suivant la rue des Souks, consacrée successivement à chacun des corps de métiers— maréchaux-ferrants (souk-es-semmarin). grainetiers (souk-el-Rabba) , tourneurs (souk- Kharratin), cent autres, jusqu'au Grand-Souk, au-delà de la place du Roy — on arrive au quartier des Palais, où se succèdent les somptueuses habitations des plus riches parmi les Reïs ; le roi lui-même donne le ton, avec ses deux palais, la Djcnina sur la place du Roy, et le palais de la Marine, à deux pas de la mosquée Djema-Djedid ; puis, presque côte à côte, dans les environs de la Marine, les palais cYAli- Chibili (1), de Chibabi, à'Albamet, d'autres encore, placés là de façon que les corsaires fussent
(1) Ces noms sont cités d'après des vues italiennes d'Alger au xvnc siècle, conservées à la Bibliothèque d'Alger.
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à portée de leurs navires, qu'ils pouvaient surveiller de leurs terrasses.
Au-delà de la rue des Souks, les pentes delà colline commencent et les rues montent à l'assaut, d'abord insensiblement, puis de façon plus rapide ; et en supprimant par la pensée les grandes voies percées depuis la conquête, la rue de Chartres, la rue de la Lyre, la rue Randon, le vieil Alger retrouve encore aujourd'hui la complication de son orientation primitive : c'est tout en haut, presque parallèle à la muraille de la Casbah qui ferme l'enceinte de la ville au sommet de la colline, la rue Neuve, de laquelle descendent, comme aujourd'hui les mille ruelles et passages qui conduisent au centre et aboutissent plus ou moins directement à la place du Roy ; la rue Porte- Neuve est telle que jadis, alors qu'elle descendait vers la place au Beurre (Souk-es-Semen) et le marché au Chanvre (Souk-es-KllianJ en passant devant plusieurs mosquées, parmi lesquelles Bab-el-Djedul adossée au rempart, et Ben-Chemoun, et se rafraîchissant à la grande fontaine de El-Cheik-Hussein ; de l'autre côté, la série des tronçons accidentés qui forment aujourd'hui la rue de la Casbah n'ont sans
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-doute pas beaucoup plus changé de physionomie ; la belle mosquée d'Ali-Bitchini, tout au bas de la rue du Souk, est devenue l'église Notre-Dame des Victoires ; ce qui s'appelait le « Bain des Anons », la « Voûte du vent ». le « Puits de la Grenade », a été réuni sous une dénomination unique, et l'influence du temps s'est à peu près bornée là ; de ce côté, encore, toujours près des remparts se trouvait une autre série de bagnes : celui de Chtiabi, celui de Mami Arraëz (i).
Dans toutes ces rues, la foule circule à de certains moments du jour vers les mosquées, lorsque la prière appelle les croyants, vers les souks à l'heure de la promenade, vers la marine, lorsque quelque retour d'expédition loinlaine est signalé; cl. dans le cadre actuel, toute cette animation semble parfois se reconstituer d'elle-même sous les veux du promeneur; mais ce qu'il est plus difficile de se figurer maintenant, à errer par les rues de la vieille ville, c'est la largeur de In vie. la facilité de l'argent, le luxe des vêtements et des parures, la beauté des demeures et l'art
(i) Ibid.
étrange, mi-européen, mi-oriental avec lequel les rois de la mer ornaient le secret de leurs habitations.
C'est à peine s'il subsiste encore, soit dans la ville, soit dans les environs les plus immédiats, quelques-uns de ces palais d'extérieur sévère et fermé qui abritaient à l'intérieur toutes les beautés de la décoration, tout le charme du luxe le plus riche, toutes les merveilles de cet art composite et raffiné que fut l'art mauresque. Et c'est là qu'il faut aller chercher le secret délicieux de la vie privée dans le vieil Alger.
Voici par exemple l'une des rares et splendides maisons de campagne dont se paraient autrefois les environs immédiats de la ville, et qui n'ont heureusement pas encore toutes disparu : habitation jadis princière, elle constitue peut-être aujourd'hui le plus beau spécimen algérois de l'art mauresque : car elle doit au goût fastueux et éclairé de deux générations d'artistes, non seulement d'avoir été conservée dans son état primitif, avec toutes les délicatesses de sa riche décoration de peintures, de sculptures et surtout de faïences, mais encore de servir de cadre à un mobilier
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d'art arabe patiemment réuni, et qui constitue la plus charmante en même temps que la plus curieuse des collections : qu'on s'imagine, sur les hauteurs de Mustapha, placées au milieu de vastes jardins en terrasses à l'orientale situés de façon à dominer toute la baie, un amas irrégulier de blanches constructions surmontées de deux ou trois dômes ; une longue avenue de vieux arbres conduit à un large escalier de marbre par lequel on accède à une porte basse, enfoncée, hostile ; la porte s'ouvre sur une vaste cour entourée d'arcades, toute dallée de marbre blanc, au milieu de laquelle chante doucement un jet d'eau dans une vasque, tandis qu'aux angles frémissent à peine les verdures des palmiers ; les parois, sous les arcades, sont égayées des claires harmonies de carreaux de faïence qui courent tout autour de la galerie, et dans ce cadre lumineux, sous le ciel éclatant, au milieu du silence que la porte fermée a rendu plus complet, on devine se réaliser pleinement le rêve suprême de l'oriental : le silence et le repos infinis !
Tout autour des arcatures arabes, aux profils élégants, que supportent deux légères colon-
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nettes de marbre, des réduits intimes s'ouvrent, pour la retraite des hôtes de la demeure ; comme il s'agit ici d'une maison privée, où vécurent les femmes de quelque pacha, voici au-dessus de la porte d'entrée la loge de l'ennuque veilleur, auquel rien n'échappe de ce qui se passe au dehors et dans la maison ; et dans un coin, le réduit obscur, parfumé, tout orné de peintures, meublé de divans bas, éclairé de curieuses lampes de cuivre qui pendent de la voûte, le boudoir de la favorite qui semble sur le point de paraître, belle indolente, dans la splendeur de ce costume que portent encore aujourd'hui les mauresques d'Alger et qu'il faudrait voir dans ce cadre si exactement approprié :
a De larges pantalons de soie qui descendent jusqu'aux genoux, une tunique d'une étoffe très légère et une espèce de corsage en drap brodé en or qui ne couvre qu'une petite partie du dos ; la tunique qui laisse à nu la gorge et les bras souvent tatoués en bleu, est attachée autour du corps par un mouchoir de couleur, et autour des hanches par un châle ou une pièce d'étoffe de soie de couleur, nouée par devant et descendant sur les jarrets. Un mou-
choir qui pend sur la nuque couvre la tète sans cacher entièrement de longs cheveux noirs rassemblés en queue et entortillés d'un ruban rouge. Une petite fleur peinte sur le front, de grosses boucles d'oreilles en or, souvent un œillet à calice doré placé dans les cheveux, des bracelets en or ou en argentautour de l'avant-bras et de la cheville du pied, le bout des doigts peint en orange avec le henné, et des pantoufles brodées en or... » (i)
Dans une seconde cour plus vaste que la première, un grand bain de marbre blanc, dans l'eau dormante duquel sommeillent quelques verdures aquatiques, fait songer à l'heure merveilleuse du jour où les rayons dorés du soleil venaient se jouer sur les nudités paresseuses des sultanes, afin de réjouir les yeux blasés du maître qui de la salle où il se tenait, dans une sorte de trône, auquel on accédait de la cour, par une série de degrés en marbre, pouvait suivre distraitement leurs ébats. Et toujours la même richesse discrète et précieuse •de décoration : bois de cèdre sculptés, dorés
(i) Olh. Esquisses africaines.
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ou peints par des artistes d'origines diverses et dont plus d'un venait sûrement du Nord, et ces tapis somptueux, chatoyants et pourtant discrets de ton, et ces faïences harmonieuses qui relèvent de toutes parts la nudité un peu sévère des murailles et semblent les rendre en quelque manière transparentes.
Et si l'on pénètre à l'intérieur du logis, par un de ces escaliers étroits, raides et compliqués qui étonnent de leur exiguïté, tout de suite, ce sont des salons qui ressemblent à des mosquées, avec le dôme qui les surmonte, le lustre de cuivre qui les éclaire, les tapis et les divans répandus à profusion sur les dalles, les recoins où s'entassent les vieux coffres ouvragés, les petites tables incrustées, les vases de cuivre et d'argent ciselé, les cuirs ouvragés, et cette odeur subtile et pénétrante des vieux bois aromatiques, odeur de sanctuaire ou de musée !
Les chambres, à l'infini, dans un dédale de couloirs inhospitaliers, sont semblables de caractère, d'ornementation, d'ameublement et finissent par conduire aux terrasses qui dominent un incomparable panorama, et permettaient jadis aux recluses du palais de venir
quclquefois jeter sur la campagne qu'elles connaissaient à peine l'inévitable regard d'envie de leur captivité dorée !...
Du dehors, la villa profile au milieu des frondaisons ses dômes blancs et ses hautes murailles dont la couleur trop vive disparaît sous une parure veloutée de rosiers grimpants et de bougainvilléas, tandis que, dans l'allée centrale du jardin, les iris blancs en fleurs exhalent leurs frais parfums ambrés...
Quelle vie menait-on dans une telle cité, mystérieuse à plus d'un égard, et, par les conditions mêmes de son histoire, fermée à toute curiosité extérieure ?
Il serait malaisé de répondre à cette question, si ce n'est par des conjectures, sans les relations que nous ont laissées quelques-uns des captifs européens dont nous avons déjà parlé. Deux d'entre eux surtout sont précieux à consulter aujourd'hui : le premier est le grand Cervantes, dont tout un épisode de la première partie du Don Quichotte (le récit du captif) n'est autre chose que la relation fort
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exacte de la propre captivité de l'auteur, qui fit aux bagnes d'Alger un séjour aussi mémorable que prolongé, de 1675 à i58o ; l'autre, un Français de Dunkerque, Emmanuel d'Aranda, subit également de longs mois de captivité un siècle plus tard, et écrivit, en un petit volume extrêmement vivant, la relation de cette captivité qu'il publia en 1657. C'est en feuilletant principalement ces deux auteurs, que compléteraient, pour une étude plus approfondie, d'autres ouvrages tels que la Topographie d'Alger du P. Haëdo, et son Histoire des rois d'Alger (1) que le cadre du vieil El Djezaïr s'évoque avec son animation vraie, son pittoresque, ses splendeurs et ses vices.
D'abord nous apparaissent, en des portraits pris sur le vif, les tout-puissants maîtres de la ville, les Reïs, auxquels obéit une foule bigarrée de serviteurs, de femmes et de captifs, et qui exercent sur tout ce monde l'autorité la plus absolue, souvent lyrannique et sanguinaire, quelquefois bienveillante, et, pour autant qu'on peut le croire, magnanime. C'est d'abord le maître de Cervantes, parvenu au
(1) Trad. par M. de Grammont, Alger 1881.
premier rang, et renégat, comme il convient.
« Mon maître s'appelait El-Chali Fortax, c'est-à-dire en patois turc le Renégat Teigneux, et il l'était. C'est une coutume, en effet, chez les Turcs, de se donner des surnoms tirés d'un défaut ou d'une qualité apparente. Ce Teigneux rama quatorze ans, esclave du Grand Seigneur. Il abjura sa religion à 34 ans pour pouvoir se venger d'un Turc qui l'avait souffleté. Il déploya tant de capacité que, sans se servir de l'intrigue et des moyens ordinaires aux familles du Grand Turc, il parvint aux fonctions de Roi d'Alger, puis <lr général de la mer, troisième dignité de l'empire ottoman. Il était Calabrais d'origine, traitait avec beaucoup d'humanité' ses esclaves, arriva à en avoir trois mille. Il cul pour successeur Azon Aga, très riche cl très cruel (i). »
Puis cet Amante Mami, renégat, d'origine albanaise, que Cervantes cite, et dont le P. Ilaedo écrivait qu'il « était si cruelle bête que sa maison et ses vaisseaux étaient remplis de nez et d'oreilles qu'il coupait pour le moindre motif aux pauvres chrétiens captifs. »
(1) Don Quichotte, part. I, ch. ko.
Voici maintenant, toujours d'après Cervantes, Hassan- Aga, un autre roi d'Alger, celui-là né à Venise, et d'une cruauté qui révoltait non seulement ses esclaves, mais les « Turcs » eux-mêmes :
« Bien que la faim et le dénuement nous tourmentassent quelquefois, et même à peu près toujours, rien ne nous causait autant de tourment que d'être témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens. Chaque jour, il en faisait pendre quelqu'un ; on empalait celui-là, on coupait les oreilles à celui-ci, et cela pour si peu de chose, ou plutôt tellement sans motif que les Turcs eux-mêmes s'en indignaient (1) ».
D'Aranda. un siècle plus tard, nous fait assister à l'audience intéressée que donnait le Roi aux captifs, dès leur arrivée dans la ville, et dans laquelle il choisissait sa part de butin :
(i On nous mena au palais du Pacha (c'est gouverneur), aucuns l'appellent Roy. mais il n'est que vice-roi, parce qu'il devait recevoir sa part des nouveaux esclaves, à savoir de huit un. Il était assis dans la salle d'audience, les
(1) D. Quich. /. cit.
pieds croisés comme un tailleur, sur un banc large, couvert d'un tapis bleu. Il avait dans sa main un éventail de plumes. Son habit était une longue robe de soie rouge ; et sur sa tête, il avait un turban curieusement entrelacé ; les jambes nues (i). »
A côté des Reï's, leurs adversaires constants, les Janissaires. Voici la description d'un Fondouk, où des soldats logent en ville, servis eux aussi par des esclaves; « ... Nous allâmes au logis d'un Turc... appelé Cataborne Mustapha. Il demeurait dans une fundicque (ou grande maison où beaucoup de soldats demeurent ensemble, comme en Flandre, les baracques). Cette fundique était un beau bâtiment avec ses quatre galeries en carré, et haut de quatre étages, et chaque soldat avait là sa chambrette nettement entretenue par les garçons. Car presque tous les soldats ont un garçon, ou chrétien, ou renégat, esclave pour le servir (2). »
Après les maîtres, les esclaves. Aranda nous décrit le bagne du général Ali Pegelin qui fut
(1) E. d'Aranda, op. cit., p. i3.
(2) E. d'Aranda, p. 60.
son premier maître ; il faut se l'imaginer sans doute près du rempart, du côté de Bab-el- Oued :
« Premièrement, il avait l'entrée étroite, et on venait dans une grande voûte, qui recevait sa lumière telle quelle, par quelques petites fenêtres d'en haut, mais si peu qu'en plein jour et à midi, dans aucune des tavernes dudit Baing, on devait allumer les lampes. Les Taverniers sont esclaves chrétiens du même baing, et ceux qui viennent là pour boire sont des corsaires et soldats turcs qui s'amusent à boire et à faire des péchés abominables. En haut, c'est une place carrée, entre des galeries de deux étages ; et entre ces galeries, il y avait aussi des tavernes et une église de chrétiens, capable de contenir trois cents personnes. Le haut est plat avec une terrasse à la mode d'Espagne. Nous étions là cinq cent cinquante esclaves chrétiens, appartenant tous à notre patron Ali-Pegelin ; sans toutefois qu'il donnât à personne aucune chose à manger... chaque jour, nous pouvions trois ou quatre heures, chercher la vie (i). »
(i) P. ai.
La condition qui était faite aux captifs, lorsqu'ils avaient la chance de tomber sur un tyran bienveillant, n'était pas, toutes proportions gardées, aussi dure qu'on pourrait se l'imaginer ; nous avons, sur ce point, le propre témoignage de Cervantes ;
« Dans ces bagnes, dit-il, les captifs ne vont point au travail de la chiourme à moins que la rançon ne tarde à venir, parce qu'alors pour les forcer d'écrire d'une manière plus pressante, on les fait travailler, et on les envoie, comme les autres, chercher du bois, ce qui n'est pas une petite besogne. »
La tolérance religieuse était aussi grande que possible ; non seulement les offices étaient célébrés dans les chapelles des bagnes, mais les esclaves, entre eux, trouvaient moyen d'organiser des processions et de jouer des mystères !
Le pire était pour eux l'absence de ressources, et la nécessité où les mettait l'avarice de leurs maîtres d'employer toute leur ingéniosité à se procurer coûte que coûte la nourriture. Certains d'entre eux, si nous en croyons d'Aranda, pouvaient manquer d'honnêteté — ce n'était pas la vertu maîtresse des Algérois
I g4 AU PAYS DE SALAMMBÔ
du temps, et pour cause! — mais ne manquaient pas d'habileté, comme le prouve l'aimable anecdote que voici :
... « Fontimamamcna Saldens chez quelques juifs changeurs de monnaie, dont il y a un grand nombre à Alger dans les rues avec une petite table, où ils ont des aspres qu'ils changent des pataconsel des demi-patacons, faisant de cet échange leur profit. Fontimama demande des aspres pour un demi-patacon, montrant sa pièce qui était bonne : il aida le juif à compter, et le compte fait, il présenta au juif une pièce fausse. Le juif, qui connaissait bien l'argent, chassa Fontimama : mais quelques aspres étaient demeurés entre les mains de ce larron : et de là, ils allaient chez un autre juif; finalement, il sut si bien négocier que, vers le midi, Fontimama revint au baing avec deux grosses gélinotes et assez d'argent pour boire tout son soûl de bon vin (i). »
D'ailleurs, cette nécessité où étaient les captifs de gagner leur vie en exerçant mille petits métiers les contraignait à se mêler étroitement à la vie des habitants, leur ouvrait mille portes
(i) D'Aranda, p. 1 16.
AU PAYS DE SALAMMBÔ ig5
jalousement fermées, même aux habitants de la ville, et eut pour résultat artistique d'introduire dans les manifestations de l'art local cette variété d'influences que l'on a aujourd'hui tant de plaisir et de difficultés à démêler.
Il n'est pas un mahométan à qui un de ses compatriotes eût permis de contempler sa fille ou sa femme aussi librement que put le faire l'heureux esclave Cervantes, lorsqu'il rencontra Zoraïde dans le jardin de Bab-Azoun :... « Ce serait chose impossible que de vous dire à présent avec quelle extrême beauté, quelle grâce parfaite, et quels riches atours parut à mes yeux ma bien-aimée Zoraïde. Je dirai seulement que plus de perles pendaient à son beau cou, à ses oreilles, à ses boucles de cheveux qu'elle n'avait de cheveux sur la tête. Au-dessus des cou-de-pied qu'elle avait nus et découverts à la mode de son pays, elle portait deux carcadj (c'est ainsi qu'on appelle, en arabe, les anneaux ou bracelets des pieds) d'or pur, avec tant de diamants incrustés que son père... les estimait dix mille doublons, et les bracelets qu'elle portait aux poignets valaient une somme égale. Les perles étaient très fines et très nombreuses, car la plus grande
If)0 AU PAYS DE SALAMMBÔ
parure des femmes mauresques est de se couvrir de perles en grains ou en semences (i).»
Grâce à cette sorte de convention d'après laquelle les chrétiens ne comptaient pas assez dans le inonde pour qu'on prît la peine de leur fermer la porte ni même de dissimuler devant eux, les esclaves avaient belle d'observer la vie privée et d'apprécier les mœurs de ces gens cyniques et raffinés ; ils ne s'en faisaient pas faute d'ailleurs, et c'est ainsi que la relation d'Aranda contient quelques récits assez topiques et d'amusantes observations sur la vie privée des Turcs au xvne siècle ; voici, malgré sa longueur, un savoureux chapitre de sa façon, sur la manière qu'on se marie en A Iger :
« Mon camarade J.-B. Calocn demeurait chez une vieille aïeule de Mustapha Jugles, qui était un des cinq Turcs qui devaient être ('changés avec nous. Ce Mustapha avait un frère appelé Ahmet Jugles, âgé de vingt et deux ans, mais fort débauché, paillard, ivrogne au possible ; de sorte que la vie que menait ce misérable Turc ne pouvait pas durer long-
(i) D.Quich. ï, 4i.
temps. L'aïeule et la mère dudit Ahmet le surent si bien persuader qu'il leur promit de laisser le vin et les putains, et qu'il vivrait dorénavant comme un Mahométan de bien et d'honneur; et pour montrer qu'il désirait vivre ainsi, il leur dit: je suis content de me marier. Ce désir qu'il leur témoigna plut extrêmement à sa grand'mère et à sa mère ; lesquelles proposèrent à Ahmet différentes filles de sa qualité ; et entre autres une qui lui plaisait fort à cause de ses richesses ; car en Barbarie, comme partout ailleurs, on aime l'argent. Pour effectuer ce mariage, la grand'mère d' Ahmet en fit parler aux parents de la jeune fdle ; et Ahmet employa pour espionne et ambassadrice une vieille femme qui portait dans les principales maisons des étoffes de soie à vendre.
« Cette vieille sut si bien acheminer ses affaires que dans peu de jours la fille engagea sa parole, elle sut aussi si dextrement décrire les beautés de cette fdle, ses vertus, manières et richesses, qu'Ahmet devint charmé d'amour par les discours de cette vieille ; les parents des deux côtés approuvèrent ce mariage. On destina le jour pour les noces : le futur époux envoya un présent à sa maîtresse de bagues,
bracelets et semblables bagatelles, et pour faire le présent avec les solennités requises, Ahmet appela vingt esclaves de ses parents et amis, entre lesquels j'étais.
« Nous marchions l'un après l'autre, chacun avec son plat couvert où étaient les présents : Ahmet conduisait les esclaves jusques à la porte du logis de sa maîtresse ; où étant arrivés, il demeura dans la rue et les esclaves entrèrent dans la maison, bâtie à l'italienne, avec une place carrée entre quatre galeries. La future épouse était assise à l'entrée d'une salle sur un coussin de velours rouge, richement chamarré d'argent; chacun des esclaves mit son plat au lieu préparé à la réception, faisant une grande révérence à la future épouse. Les autres esclaves avaient enseigné à M. Caloën et à moi, ces mots : ey la a, ey la a, que nous devions crier à haute voix, ayant mis tous les plats à terre; les esclaves domestiques, tant hommes que femmes, répondirent à même musique. Nous fîmes ensuite une grande révérence et sortîmes du logis.
« Ahmet nous attendait à la porte, et comme je passais devant lui, il me dit en espagnol : « Est-elle belle, Dunkerquois? » Je répondais:
« Très belle, patron », prenant la beauté à l'opinion d'Afrique : car ils estiment les femmes belles étant grasses, comme y ayant plus de chair ; cette nouvelle plut fort à Ahmet, car il n'avait jamais vu le visage de sa maîtresse, parce que la coutume du pays est que les femmes allant par les rues ont le visage couvert de deux voiles, un qui couvre le front jusques aux yeux, l'autre qui couvre tout le nez. Quand elles sont au logis, elles ne sont pas si scrupuleuses pour les esclaves chrétiens ; car elles disent que les chrétiens sont aveugles ; mais si un mahométan leur voyait le visage découvert, ce serait un grand péché, et qu'un jeune homme parlât à quelque fille de bien dans le logis de ses parents, cela n'est nullement permis et se rencontre peu : l'on croit que cette façon de vivre est très nécessaire pour les mauvaises inclinations des femmes : car nonobstant que les barbares, avec toute sorte de diligence, tâchent de tenir leurs femmes et leurs fdles dans la maison, elles inventent mille finesses pour se baigner ou pour faire des visites, ou, sous prétexte de dévotion, pour visiter un marabout ou un santon, et sous ce prétexte, elles s'abandonnent
quand elles trouvent l'occasion à tous ceux qu'elles rencontrent, fussent des coquins, de& scélérats, ou des sodomites ; mais à mon avis cette grande passion de voir des hommes leur vient de ce qu'on leur défend, et qu'elles n'aiment guère leurs maris qui leur sont de vrais tyrans, et abandonnés à toutes sortes de vices, sans aucun souci de leur rendre le devoir. »
Il faudrait citer mille autres détails encore pour restituer avec tout son relief l'étonnante activité et la spéciale mentalité des maîtres de la mer, dans cette admirable, somptueuse et mystérieuse El-Djézaïr, qui réalisa, trois siècles durant, la paradoxale union du luxe le plus effréné et de la plus sauvage énergie. Et surtout, comment ne pas déplorer que la chute politique de ce royaume de la piraterie ait dû entraîner la destruction de ce qui faisait sa gloire, en face des autres nations, et devait .également la faire au regard des générations futures. Quelle nécessité se présenta de livrer aux démolisseurs, ou de laisser tomber de vieillesse la centaine de mosquées dont Alger
aurait pu conserver la gloire unique ; quel besoin de transformer cette étonnante cité, d'un style si libre, d'un pittoresque si achevé, d'une couleur si particulière, en une ville banale, sans cachet, profondément laide même, à de certains égards, où le visiteur ne saura bientôt plus retrouver de souvenirs du passé ?•
Et puisque la vie européenne, avec ses exigences légitimes, ne pouvait s'accommoder du cadre turc, ne pouvait-on simplement juxtaposer les deux villes, et tout en respectant le joyau des Reï's, édifier peu à peu, vers la baie, la ville spacieuse, commode, hygiénique qui n'a pas manqué de s'y établir, après coup, comme pour retirer aux démolisseurs l'excuse même de leur mauvaise action ?
La culture artistique des Français à l'époque de la conquête explique et excuse jusqu'à un certain point le vandalisme de notre occupalion ; l'heure n'était pas encore venue des préoccupations d'art ; les archéologues ne formaient encore qu'une petite avant-garde, peu écoutée, surtout de ces troupiers entre les mains desquels reposa si longtemps le sort de la nouvelle colonie, et qui n'étaient que trop disposés à traiter en pays conquis la
terre où leur bravoure venait de s'exercer.
Mais aujourd'hui, après tous les efforts qui ont été tentés pour améliorer la culture artistique des foules, et faire comprendre aux élites elles-mêmes l'inutilité en même temps que la sottise de toutes ces destructions de chefsd'œuvre, on voudrait espérer une fois pour toutes que les démolitions systématiques de i83one pourront plus désormais se poursuivre sans soulever une indigation assez violente pour arrêter le bras des vandales et barrer la route aux spéculateurs.
Déjà, en de nombreuses circonstances, une nouvelle orientation des esprits s'est manifestée, discrète peut-être, mais sûre et probablement décisive : depuis longtemps, dans la presse, le bon combat se livre à petits coups répétés ; un Comité s'est formé, il y a quelques années, qui a suscité dès ses débuts les plus vives sympathies, et poursuit depuis lors vaille que vaille la tâche qu'il s'est donnée d'imposer le respect des vestiges artistiques du passé algérois, d'encourager les recherches de tous ceux que tente l'étude de l'histoire locale ; d'intéressantes manifestations artistiques. — congrès et expositions rétrospec-
tives, — ont eu plusieurs fois la ville pour théâtre, et sont venues révéler au public des richesses que beaucoup ne soupçonnaient pas, en permettant de mesurer, dans les diverses branches des arts régionaux, l'importance de ce qui avait survécu à l'effort du temps et des hommes, et surtout de se rendre compte des pertes irréparables qui ont été faites.
Tous ces efforts généreux ne seront sans doute pas perdus ; l'ardeur des artistes et des érudits commence à porter ses fruits ; elle a fini, semble-t-il, par intéresser les pouvoirs publics et les gagner à la bonne cause. Mais il ne faudrait pas croire pour cela que tout péril soit définitivement conjuré, et que cette collaboration de la science, du pouvoir et de l'opinion, même vivifiée par la vulgarisation des notions les plus essentielles de l'histoire et de la culture artistique, suffise jamais à contrebalancer totalement les effets éternels de l'ignorance et de la cupidité ; quoi qu'on fasse, à défaut d'une vigilance toujours en éveil, il faudra constamment s'attendre à ce que, silencieuses aujourd'hui, demain elles redressent toutes les deux la tête, et profitent de la moindre faiblesse pour prendre une fois
de plus des otages, et accumuler de nouvelles et irréparables ruines auprès des anciennes... jusqu'à ce que, si les honnêtes gens n'y prennent garde, la vieille et unique Cité aux cent mosquées, la perle de la Méditerranée, livrée en pâture aux bâtisseurs de maisons « de rapport », sombre définitivement, à jamais déshonorée, dans le faux luxe des agioteurs et des mercantis !... Caveant Consules ! . . .
Kairouan la Sainte
Kairouan la Sainte
...De très loin, au milieu de l'interminable plaine désertique, où pas un arbre ne rompt la monotonie fuyante des horizons bleutés, où luisent de çà de là, sous le soleil, entre les touffes d'herbes desséchées, les flaques irisées des sebkhas (i), voici que surgit une apparition imprévue de remparts, de terrasses et de dômes d'une éclatante blancheur et qui semble irréelle tant elle contraste précisément avec le paysage ; pourtant, à mesure que l'on avance, loin de s'effacer, la vision grandit et s'accuse : dans la majesté débonnaire de ses vieilles murailles crénelées, derrière lesquelles s'en tasse la multitude harmonieuse des coupoles et des minarets à faïences bleues, Kairouan, la ville sainte de l'ancienne Ifriqyâ, étale à nos
(i) Lacs salés.
2û8 AU PAYS DE SALAMMBO
yeux au milieu de la plaine noyée de soleil le vaste et paisible recueillement de ses cinquante mosquées, et semble tout entière agenouillée dans l'attitude liturgique de la prière musulmane, les bras tendus vers la Mecque lointaine...
Comme, de longues minutes après, nous parvenons au pied des murailles régulières et monotones, flanquées de tours rondes, qui semblent si exactement enfermer la ville que pas une maison n'étale dans la plaine vide et mamelonnée la clarté de sa terrasse et la verdure de son jardin, une clameur inattendue, et tout d'abord étrange, s'élève du plus profond de ce silence torpide dans lequel la chaleur du jour semble avoir enseveli la Cité Blanche ; et comme un lointain murmure de ruche en éveil lui répond sourdement.
C'est à peine si, mal prévenus, nous avons pu discerner, tout au fond, vers la droite, sur l'étroite plateforme du grand minaret qui domine la ville, une fugitive apparition blanche, et l'éclair rutilant d'une draperie rouge sang, qui devait être l'étendard du muezzin; déjà disparu, le fantôme jetait encore aux quatre coins de l'espace, de sa voix rauque,
AU PAYS DE SALAMMBO 20g
l'appel à la prière de trois heures, et les formules sacrées se dispersaient lentement en une indistincte et traînante vocifération !...
Mais soudain, de toutes parts, une grande clameur répondant à cette clameur enveloppe la ville d'un manteau de sonorités imprécises qui font penser maintenant à des carillons et à des psalmodies ; cela éclate par instants comme si les voix étaient tout proches, et par d'autres, cela s'atténue comme emporté par le souffle d'une brise imperceptible ; tandis que, mystérieuses et brèves, de nouvel 1rs apparitions surgissent et disparaissent derrière les rebords à créneaux des minarets qui dressent au-dessus des innombrables terrasses désertes l'essor recueilli de leurs coupoles menues, éclatantes sous l'azur intense du ciel en feu. Cette agitation dure des minutes, s'apaisant parfois pour reprendre plus brève en quelque coin de la ville ; à la fin, tout se tait de nouveau ; le silence redevient maître de l'heure ; et la Ville Sainte de Sidi- Okba. retournée à sa torpeur, continue de vibrer sous l'ardent soleil immobile.
A l'intérieur de l'enceinte, une fois franchi
Bab-Djelladin (la Porte des Peaussiers), malgré le pauvre aspect des maisons entassées, l'impression de majesté silencieuse et discrète que suggérait de loin la vieille cité ne se dément pas ; à travers le dédale paisible et clairobscur des ruelles étroites et fuyantes, une foule recueillie circule sans hâte et sans paroles, d'un pas qui semble processionnel ; les vieillards à la longue barbe blanche et les jeunes gens aux faces de bronze maigres se frôlent, se croisent ou se suivent presque sans se voir, comme perdus en quelque profonde méditation ; à peine si, de temps à autre, des amis se rencontrent et, s'arrêtant, avant la première parole, accomplissent gravement les rites des salutations, les mains étreintes, après l'accolade, puis portées à la bouche avec le simulacre d'un baiser. Plus d'un, même, tout en poursuivant son chemin, égrène entre ses doigts les perles rapides d'un chapelet furtif, tandis que ses lèvres répètent sans lassitude la silencieuse formule de la prière indéfinie.
Et nul ne détourne même le regard au passage de l'étranger, nul ne prête attention à la présence du Roumi : si peu ne suffit pas à
interrompre le grand rêve infini des croyants ! Aussi nous est-il aisé de parvenir, au travers des rues de plus en plus étroites et solitaires, jusqu'aux quatre portes closes de la Grande Mosquée, massive et toute blanche sous son vêtement de chaux éclatante ; et, sans peine, ayant montré le talisman que le Contrôle civil délivre aux visiteurs et devant lequel s'incline le gardien du temple, personnage silencieux, méfiant et quémandeur, nous pénétrons dans l'enceinte vénérée en évoquant l'ombre farouche et dominatrice du fondateur de la ville et de la mosquée, Sidi-Okba l'Impérieux ; et tout de suite, nous sommes saisis d'une impression nostalgique et pénétrante : la paix infinie de la vaste cour dallée où l'ombre se joue en silhouettes bistrées qui s'allongent à mesure que le soleil, imperceptiblement, descend vers l'horizon ; le mystère attirant des cinq cents colonnes antiques vaguement aperçues vers la droite ; la masse alourdie et comme branlante du minaret qui étale au fond de la cour, en face de nous, la vétusté de ses pierres et l'inquiétant aplomb de sa base trapue ; l'immobilité agenouillée de quelques Arabes enveloppés dans la blan-
cheur de leurs burnous et abîmés dans la profondeur de leur oraison, tout cela respire un air de recueillement intime et majestueux qui impose dès l'abord sa molle séduction, et qui attire doucement vers la bienheureuse mélancolie d'une éternité de silence et d'extase, dans la joie subtile des clartés douces et des rêveries effacées, et dans la vibration alanguie d'une lumière d'Orient...
A pas retenus, comme si nous craignions de troubler la blanche paix de cet asile, nous traversons la vaste cour dallée, construite au-dessus d'une citerne immense, que remplissent les eaux du ciel par un regard percé en son milieu, et dans laquelle on puise par des ouvertures marquées de vieux piédestaux romains creusés à l'intérieur, qui sont les margelles de ces puits ; un sourd frémissement monte du sol vers nous, comme si les dalles gémissaient sous nos pieds, troublées dans leur éternelle quiétude, et nous nous hâtons vers la porte basse qui donne accès à l'escalier et à la terrasse du minaret.
Sombre, étroit, ne prenant jour que par de rares meurtrières percées au travers de l'énorme muraille, le vieil escalier de pierre aux
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marches usées par les générations successives des muezzins qui le parcourent depuis tant d'années, nous amène tant bien que mal, une fois franchie sa dernière porte vermoulue et gémissante, sur la plate-forme supérieure où, tantôt, retentissait dans les plis de l'étendard l'appel à la prière ; et par les intervalles des créneaux, nous contemplons soudain la ville, à nos pieds, sereine, misérable et splendide, au milieu de l'immense plaine qui l'environne à l'infini d'une ceinture de néant, à peine limitée vers l'horizon par de vagues et lointaines montagnes, déjà mal distinctes dans les brumes ardentes du soir caniculaire.
La grande mosquée, Djama-Sidi Okba, dont les vastes bâtiments et les terrasses désertes s'étendent au-dessous de nous, occupe l'une des extrémités de la ville ; et la masse ombreuse et muette des minarets élancés, des dômes aux arêtes vives et des maisons étroites au milieu desquelles les cours intérieures plaquent des trous de ténèbres, s'étale sur notre droite, à l'abri du rempart tout prochain, et le déborde même, dans le faubourg des Zlass, par delà lequel, isolé au seuil du désert, se dresse l'ensemble confus et majestueux des
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constructions qui encerclent la mosquée du Barbier, Djama-Sidi-Sahab.
Ainsi, dans cet amas chaotique de constructions uniformément blanchies, et qui dorent aux rayons plus chauds du soleil couchant celles de leurs surfaces que l'ombre n'a pas encore gagnées, le regard ne trouve guère à s'arrêter que sur des asiles religieux : les Koubas, de la lourde masse polygonale de leurs dômes, marquent les tombeaux vénérés des marabouts : les Zaouïas, pacifiques asiles, abritent de studieux adolescents qui grandissent à l'ombre du Prophète, en apprenant par cœur, l'une après l'autre, pour des psalmodies qui ne finiront plus, les surates du Coran ; les minarets, du paisible élancement de leurs quatre faces égayées de faïences brillantes, et terminés par une coupole menue, se dressent au-dessus des mosquées et semblent veiller de haut sur la ville, comme pour implorer la bénédiction d'Allah et appeler de loin sous la protection de leur ombre sainte les pèlerins égarés sur les routes du désert et leur dire, ainsi qu'il est gravé^au seuil de la Djama-Sidi-Sahab :
« Entrez ici en paix, à l'abri de toute crainte... »
Tout autour des mosquées et des zaouïas s'entasse avec une sorte de tendresse respectueuse et craintive la multitude anonyme des habitations ; les rues, dans cette foule de bâtisses disparates et sans harmonie, se distinguent à peine, vaguement indiquées par l'ombre du soir qui les noie dé mystère, et du haut de notre plate-forme, elles paraissent désertes et silencieuses ; pas un être humain ne se montre dans la somnolente cité qui semble prolonger de son silence le silence infini du désert au milieu duquel se dresse la paix de son enceinte... A. peine si, en fixant mieux le regard, de pales silhouettes immobiles se devinent, accoudées au rebord des terrasses, et muettes, rêvant indéfiniment devant le calme doré du beau soir qui commence...
Au delà de l'enceinte, vers l'immensité qui enserre la ville de toutes parts, comme pour la séparer du monde, mettre la paix de ce pieux asile sous l'inviolable sauvegarde de l'isolement, et la préserver à jamais des vaines agitations, nous distinguons encore une cité après la cité : tout autour des murailles, de quelque côté que se porte le regard, les champs incultes se hérissent d'une infinité grise de
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petites pierres plantées verticalement en terre : chacune de ces pierres marque le sommeil éternel d'un croyant, et nul ne peut accéder à la ville des vivants qui n'ait traversé la ville des morts, toujours accrue, toujours silencieuse.
Du point où nous sommes, à l'heure où la multitude de ces petits sépulcres presque confondus les uns avec les autres semble une lointaine grève sur laquelle viendrait mourir de tous côtés le flot immobile de la plaine, dans la mélancolie vespérale, une grande douceur monte de ces vagues tombeaux, s'é pand sur la ville et vient jusqu'à nous, apaisante et persuasive, comme pour nous rendre plus sensible l'âme alanguie et pénétrante de de la Ville Sainte et nous faire deviner le charme essentiel de la vie musulmane, lentement écoulée dans F « ombre chaude » des sanctuaires, à écouter le silence, à savourer le parfum immédiat de vivre et l'arôme lointain d'espérer les éternelles félicités du Paradis !...
Quand nous redescendons, c'est l'heure de la prière, encore ; la voix du muezzin, qui clame au-dessus de nos têtes, emplit l'étroite et tortueuse cage de l'escalier de sonorités gut-
turales, et nous nous hâtons vers la colonnade qui se remplit peu à peu de fidèles.
Sans un mot, avec la crainte de troubler du bruit de nos pas ou de nos paroles étrangères le recueillement de la cérémonie, nous nous arrêtons au seuil de la mosquée, sous le portique : et dans la pénombre nous distinguons à peine, entre les mystérieux alignements de vieilles colonnes grecques et romaines qui évoquent l'image de quelque forêt pétrifiée, les fidèles accroupis en cercle au pied de chaque pilier et scandant le rythme intérieur de leur prière individuelle des gestes sacrés qui successivement les prosternent et les relèvent, les bras vers le ciel, pour les prosterner à nouveau de tout leur long sur les nattes, dans un complet anéantissement devant la majesté de l'Unique !...
Tout d'un coup, une voix grave et lente s'élève du fond du sanctuaire, près du Mirhab obscur, et commence à psalmodier sur un ton monochrome une longue phrase à laquelle répondent avec la même largeur mélancolique d'autres voix unies ; de la façon la plus imprévue, ce dialogue des croyants à la louange d'Allah nous transporte soudain au
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fond de quelque chartreuse d'Europe, dans les ténèbres anxieuses de l'office de nuit, tant est frappante l'analogie de ces chants orientaux et musulmans avec ceux de nostmoines !... Cela dure des instants pareils à des siècles, comme si l'esprit, emporté sur le lac illimité des sonorités sans relief, perdait la notion de l'être et pénétrait ainsi peu à peu dans l'éternel... Et tous ces hommes blancs, abîmés en leurs impassibles extases, sembleraient à la longue irréels, n'étaient les lueurs brillant par éclairs dans leurs yeux profonds, où se jouent, comme en des pierreries, les mille reflets tremblants des petites cires allumées au lustre immense qui marque le milieu de l'édifice d'une auréole de lumière douce...
Mais, en contraste, voici bien un autre aspect de la vie religieuse dans la Sainte Cité.
C'est le vendredi ; la nuit tombe et les lueurs étranges de quatre énormes torches fumantes illuminent la petite zaouïa de Si-Ben-Aïssa, toute remplie de vapeurs aromatiques montant en nuages épais de deux réchauds à charbon
incandescents sur lesquels des nègres versent par instants des poudres résineuses...
Nous sommes chez les Aïssaouas et, sans souci de L'étranger dont la présence se justifiera par l'obole qui lui sera demandée tout à l'heure, les mystères de l'office qui va se célébrer pour la joie extatique des initiés se préparent fiévreusement, au milieu du bruit infernal que font sans discontinuer une douzaine de vociférateurs et de musiciens noirs armés de longs tambours et de tam-tams, et assis à terre en un cercle allongé autour des réchauds à parfums...
De tout ce bruit, à la longue, se dégage une mélopée suraiguë, sans cesse reprise par des voix neuves, et si frénétique qu'une sorte de folie-semble déjà transfigurer les faces grimaçantes des adolescents bronzés qui remplissent la zaouïa. Devant la porte, rangés en file suivant leur taille, les plus grands à gauche, les plus petits à droite — et il y a là des enfants de cinq ans ! — une trentaine d'Arabes, les bras aux bras, suivent le rythme de mélopée dans un balancement uniforme et continu de la tête et des épaules, du torse et des jambes, qui fléchissent alternativement ; peu à peu, les
mouvements s'accentuent, les corps semblent se disloquer, les têtes se détacher des bustes, et, les yeux hagards, les corps moites, l'étrange balancement continue, suivant la voix des chanteurs et le fracas égal des tambourins et des tam-tams dans l'opacité croissante des aromates épandus...
Tout petits, dans un coin, derrière le Maître de la Confrérie, immense vieillard pontifical, à la longue barbe blanche, dont le regard se perd au loin et dont les lèvres s'agitent en silence, nous haletons déjà, presque gagnés de l'espèce de frénésie qui monte, à la longue, de ce fracas impitoyable ; et soudain, dans les ténèbres, derrière une sorte de grillage que nous n'avions pas soupçonné, des hurlements éclatent à nos oreilles, suraigus, inhumains!...
Des faces échevelées de vieilles femmes, dont les yeux luisent dans l'obscurité, apparaissent confusément aux grilles qu'elles secouent de toute la vigueur noueuse de leurs mains décharnées, à peine distinctes au sein de la pénombre ! . . .
Alors, dans un redoublement d'ardeur, les tambourins et les tam-tams haussent encore le ton de leur vacarme, les chanteurs s'excitent,
et le groupe des danseurs amplifie l'hystérie de ses mouvements rythmiques, tandis que le nuage de parfums s'épaissit autour de la lueur des torches... L'instant est venu... Le Maître fait un signe ; deux indigènes surgissent devant lui. tout secoués de tremblements convulsifs, mais le visage éclairé d'une sorte de lumière intérieure et les yeux perdus en extase ; sans interrompre les contorsions de leurs membres qui continuent la danse sacrée, on les dévêt peu à peu du turban, du haïk, de la gandourah... Les voici presque nus, le torse agité de tressaillements inconscients... L'un après l'autre, ils s'avancent vers le Maître, s'inclinent, baisant son turban, recueillent pieusement le geste sacré qui les convie... et se livrent aux aides : alors commence l'horreur bien connue de ces exercices par lesquels les adeptes de Sidi-Ben-Aïssa pensent gagner le Paradis ; au premier patient, on enfonce sous la peau des clavicules deux lames d'épée de combat dont on nous fait préalablement effleurer les pointes ; au second une lame semblable au creux de la gorge ; la peau forme séton, soutenant les lames qui pendent... pas une goutte de sang ne perle, pas un gémisse-
ment ne s'entend, les masques demeurent impassibles ; mais les torses deviennent tout à coup luisants de sueur, les ventres tressaillent et les jambes fléchissent, comme si les malheureux allaient défaillir ; néanmoins dans la clameur de la prière dont on les enveloppe, dans l'ardente et sauvage curiosité de tous les yeux désorbités qui se fixent sur eux, dans l'atmosphère frénétique qui les baigne, ils vont, tournant autour du cercle des musiciens... Aux quatre coins de la mosquée, ils s'arrêtent pour qu'un frère, armé d'un énorme maillet de bois, enfonce plus avant dans leur chair la lame des épées, frappant sur les poignées de toutes ses forces, et rythmant les coups de vociférations sacramentelles... Tous les assistants lui répondent alors par des cris formidables que dominent encore les glapissements sauvages des femmes invisibles, aboyant maintenant comme des possédées !
Le tour accompli, les deux victimes, pâles et chancelantes, sont revenues devant le Maître ; un silence absolu tombe soudain, effrayant, qui nous glace... Le vieillard s'avance d'un pas, lève au ciel un visage étrangement suppliant, où transparaît un mélange indéfinis-
sable de pitié et de férocité ; puis la main gauche maintenant sous un linge l'épaule embrochée, il arrache d'un coup chacune des lames et reçoit successivement dans ses bras les patients épuisés sur lesquels il prononce à mi-voix les prières qui offriront leurs mérites à l'Eternel !...
Et le fracas des voix et des instruments reprend avec une vigueur nouvelle, toujours scandé de cris et de déhanchements, tandis que de nouveaux fidèles s'offrent à leur tour...
Mais c'en est trop pour des nerfs occidentaux... Nous n'y tenons plus ; une angoisse physique nous étreint à la gorge, il semble que nous allons étouffer si nous restons dans cette atmosphère de folie et d'effroi !...
En hâte, sans souci des Arabes que nous bousculons, nous gagnons la sortie... Et c'est un enchantement, au seuil de cet antre de cauchemar, de retrouver la pureté infinie d'un ciel profond dans lequel les premières étoiles qui scintillent doucement mettent leur éclat sur la pâleur veloutée du soir...
... Dans la clarté vibrante du soleil matinal, il semble qu'une grande joie baigne à présent la ville recueillie dont les mille koubas éclatantes jettent vers l'azur la blancheur de leurs facettes et le reflet bleu clair de leurs faïences...
La paix du jour descend sur les étroites rues plus qu'à demi-désertes ; et seule, la Grande-Rue présente quelque animation avec son grouillement de marchands et d'acheteurs qui circulent entre les étalages bariolés de viandes et de légumes aux couleurs crues et s'engouffrent dans l'étroitesse ombreuse de l'entrée des Souks.
La chaleur qui augmente peu à peu finit d'ailleurs bientôt par devenir torride, et, au fur et à mesure, il semble que la foule des Arabes s'évanouisse dans les profondeurs fraîches, et que, de nouveau, prise de l'universelle torpeur, Kairouan s'endorme au rêve infini de sa paix millénaire.
Dans l'enceinte exquisement déserte et délicieusement ornée d'arabesques et de faïences
de la mosquée du Barbier, où le hasard vient de nous amener, nous retrouvons l'impression de fraîcheur, de recueillement et de sérénité qu'avait effacée en nous, la veille au soir, l'étrange fanatisme des disciples de Sidi-Ben- Aïssa.
C'est tout à fait hors de la ville, vers le Nord, que s'étend l'ensemble puissant des constructions qui entourent la mosquée proprement dite. De loin, à l'extrémité d'une route plantée d'arbres malingres et dévorés de soleil, une masse compacte de terrasses et de coupoles blanches se dresse, inondée de lumière, sur le fond gris et miroitant delà plaine infinie où s'en vont les lentes caravanes de chameaux, el sur l'azur brutal du ciel de midi. Toute une sourde activité bruit imperceptiblement dans ces espaces dénudés qu'il nous faut traverser, pauvres gens qui circulent, vieilles femmes courbées sous de trop lourds fardeaux, lents attelages de mules, et les bandes d'enfants nus qui mendient aux touristes, et les aveugles lamentables, immobiles au bord du chemin, une sorte de gamelle aux mains, psalmodiant sans fin ni trêve leur imploration. Puis soudain, le seuil franchi de la mosquée,
lo
tous ces bruits s'éteignent, toute cette activité disparaît, une sorte de rêve commence, très silencieux, très doux et plein de fraîches clartés...
Voici la première cour, toute ombreuse sous une rangée d'arcades soutenues par des chapiteaux byzantins et qui s'abrite avec une sorte de tendresse craintive au pied du minaret. Protégés de l'ardeur du jour, des croyants se sont étendus à l'ombre et demeurent immobiles, la tête à demi-couverte de leurs burnous, les yeux clos ; pas un ne fait un geste à notre passage, nul bruit ne vient répondre à l'écho de nos pas intimidés, tout dort, tout rêve...
Un degré à franchir et nous pénétrons dans une sorte de vestibule à coupole, absolument désert, au delà duquel s'ouvre l'aveuglante clarté d'une seconde cour ensoleillée, qu'entoure sur ses quatre faces une manière de cloître à arcades mauresques, supportées par d'élégantes colonnes et tout ornées de vieilles faïences qui caressent tendrement le regard ; ici, le silence est plus profond encore et semble plus nourri, plus débordant, plus mystérieux...
Accroupies sur les dalles, des formes muettes,
que drape la blancheur immaculée de leurs burnous aux capuchons relevés, égrènent entre leurs doigts maigres l'ambre doré de leurs chapelets... Un vieillard marche lentement, les yeux fixés sur la porte ouverte et sombre de la mosquée qui brille à peine, en face de nous, d'une lueur de cierges allumés et de reflets profonds d'étoffes et de tapis ; mais ses pieds nus n'éveillent aucun écho et sa marche semble celle d'un fantôme ; dans le pan du ciel qu'encadre la cour, des cigognes passent avec un bruit d'étoffes froissées et, parfois, des pigeons blancs s'abattent doucement sur les dalles brûlantes...
Le sanctuaire lui-même parait tout d'abord trop petit pour le cadre qui l'entoure ; une salle carrée, sur laquelle s'écrase la masse à demi-obscure d'une coupole tout ajourée de fines moulures en stuc et revêtue de vieilles peintures décoratives assez barbares, étend la sauvegarde de ses quatre murailles ornées de faïences disparates aux reflets éteints, bleu pâle et jaune soufre, autour du tombeau fameux de Sidi-Sahab, le compagnon chéri de Mahomet, dont les restes dorment là, depuis tantôt dix siècles, leur bienheureux sommeil
dans la divine paix d'une atmosphère de vénération infinie et d'inlassable piété !... Du seuil de ce marabout, sacré pour tout l'Islam, nous contemplons sans entrer, pour ne pas fouler de nos semelles impures l'amoncellement de tapis qui couvrent le pavé, le haut sarcophage de bois sculpté, peint d'émeraude et d'or, drapé de soies vertes et rouges, qu'encadre une sorte de baldaquin autour duquel s'entasse la somptuosité de cent étendards d'étoffes précieuses aux hampes dorées surmontées du croissant de cuivre ; ces richesses dans le pénombre se revêtent d'une série de colorations chaudes et profondes qui se devinent sans se préciser et dans la caresse desquelles le regard se plaît à imaginer des reflets de métaux, des chatoiements de tissus à peine indiqués, malgré la tiède clarté de mille cires brûlant à des lustres de cristal taillé trop européens et trop modernes et dont la présence choquerait en pareil lieu si l'impression d'ensemble et le sens intime des choses n'écartaient l'esprit de critiquer la sensation qui l'entraîne. Une odeur de vieux bois et d'aromates précieux s'exhale de ces trésors, paisible, silencieuse, pénétrante, qui semble le parfum même
de la suite lointaine des minutes lentement écoulées autour de ce cercueil glorieux... Et les deux Arabes qui demeurent prosternés en adoration au pied du tombeau, nous les croirions volontiers abîmés dans leur muette prière depuis des temps infiniment anciens !..
Au retour, un instant arrêtés sur le bord du bassin des Aglabilcs, nous contemplons la masse paisible de ces ondes qui, aujourd'hui comme il y a huit ou neuf siècles, aux temps de la grande prospérité de Kairouan, capitale du Maghreb, reflètent en silence les verdures environnantes ; et il nous semble un instant saisir l'âme de l'Islam dans le symbole de ces eaux qui répètent à l'infini les mêmes jeux de lumière alternativement obscurs et lumineux, le scintillement nocturne des étoiles succédant à l'éclat forcené du soleil, les hivers pluvieux aux torrides étés, sans que les jeux rythmiques de ces apparences successives agitent d'un seul frisson intérieur l'intime quiétude de leur fluidité ! . . .
Maintenant, c'est l'heure de s'éloigner, sans doute pour jamais, de la Cité dressée comme
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un mirage dans la plaine déserte et solitaire. Un regret nous saisit pour la brièveté de notre séjour aux lieux où le temps doit paraître éternel!...
... Et voici que, derrière nous, au moment où nous nous éloignons, le drapeau s'agite sur le grand minaret ; les voix des muezzins, se répondant de l'une à l'autre mosquée, parviennent jusqu'à nous, familières, et, quelques minutes, au travers de la steppe désolée, les appels à la prière poursuivent notre fuite de leurs accents impérieux, lointains et nostalgiques...
Des Soirs..,
Des Soirs...
L'enterrement du Marabout.
... Une ardente et nasillarde psalmodie s'élève tout à coup dans la torpeur embrasée du jour ; lointaine d'abord, elle se rapproche avec une sorte de hâte fébrile et cahoteuse, plus semblable à quelque clameur de dispute qu'à une récitation liturgique. Et voici, au détour de la route, entre les petites maisons basses, qu'apparaît le cortège, incendié de soleil ; d'abord, nous ne nous rendons pas bien compte : en tétc, des adolescents maigres et bronzés, drapés dans la blancheur de leurs burnous, portent d'immenses étendards de soie dont les reflets verts et rouges flamboient dans la lumière, et que surmontent des pommes de cuivre ciselé ou le croissant sacré ; entre les
porteurs, ce sont les visages illuminés des chanteurs qui vocifèrent, en se reprenant les uns les autres dans un mouvement haletant, sans jamais laisser tomber la phrase ni le ton... Derrière, en masse compacte, agitée d'un frémissement incessant, bourdonnante comme un essaim d'abeilles noires et blanches, la foule épaisse des Arabes marche d'un seul pas rapide et trop rythmé ; tandis que pardessus les têtes se balance, agité de mouvements saccadés, heurté au hasard des bras tendus et sans cesse changeants qui semblent plutôt le lancer en avant que le porter, un mince brancard entièrement drapé des mêmes soies vertes et rouges, couleurs saintes qui dessinent vaguement la forme falote et oscillante d'un pauvre corps humain...
Entre ciel et terre, ainsi porté à bout de bras, en signe de sainteté — les simples croyants morts n'ont droit qu'aux épaules des vivants — le vieux mendiant, pèlerin de la Mecque et Marabout, s'en va dormir son dernier sommeil dans le vaste champ de pierres plates qui marque là-bas, sur la pente de la colline proche, le cimetière musulman de Souk-Ahras.
Dans le cortège, chacun s'efforce d'approcher la civière, de la porter à son tour un moment — car c'est par excellence l'œuvre capable d'assurer le salut d'un fils du Prophète ; — les derniers arrivants, impatients de prendre leur place, poussent en avant ceux qui les précèdent, imprimant ainsi au convoi funèbre cette allure cahoteuse et précipitée qui nous surprenait tout à l'heure ; et, durement bercé par les psalmodies, le mort baigne une dernière fois dans la lumière, face à l'azur embrasé du ciel profond, avant de pénétrer dans le domaine de ténèbres qui l'attend làbas. Derrière, fatigués de cette marche précipitée, les vieillards suivent tant bien que mal, avec, dans le regard, une sorte d'étonnement résigné devant cette hâte de la Mort...
Disparus au tournant de la rue, nous ne tardons pas à les revoir de l'autre côté du vallon, en une longue file, les étendards toujours devant, suivis du brancard éclatant, puis la foule allongée des burnous blancs ; ils escaladent le chemin raviné, sous l'ardeur croissante du soleil ; un instant, la précipitation de leur marche s'est ralentie, les voix ont atténué leur apreté, il s'est produit comme un
flottement clans le cortège ; mais cela ne dure pas ; des bras plus vigoureux ont bientôt remplacé les bras fatigués, les voix se sont réveillées et nous les voyons à présent, malgré la rude pente du chemin, malgré l'écrasante chaleur, qui reprennent leur allure précipitée, et peu à peu, dans l'éloignement croissant, deviennent moins distincts... bientôt, ils flottent confusément dans la lumière ; nous ne discernons plus que les étendards, les scintillements des cuivres, et par-dessus le blanc des turbans et des burnous, le brancard de soie rouge et verte, si petit, tout incliné le long de la pente ; puis, plus rien, que des éclats intermittents de voix gutturales rapportées par la brise...
En ce moment, là-bas, sur la tombe refermée, ils disent la dernière prière sans prosternation, et bientôt, nous allons les voir redescendre par groupes, lents et graves, comme ils sont toujours...
Thagaste.
Tout entier à ce spectacle familier de la vie arabe, l'esprit attentif à noter au passage les mille détails d'une cérémonie assez rare pour faire date dans la vie d'une petite cité musulmane, nous ne songeons plus à ce qui nous attira dans la ville agreste et montagneuse qui vit naître le grand évêque Augustin ; et nous nous trouvons bien surpris lorsque nous revient, dos instants après, la pensée de celle Thagaste, qui brillait hier encore à nos imaginations d'une lumière toute latine et toute chrétienne, et que, depuis le malin, nous cherchons vainement ici !
Que s'est-il passé à Souk-Ahras depuis les siècles de la domination romaine, vandale et byzantine? Et pourquoi les vestiges antiques, si abondants partout dans la région, sont ils absents de cette bourgade jadis célèbre ?... Mystère!... Quelques substructions à peine
visibles, deux ou trois débris de sculptures dans un jardin, la pâle verdure d'un vieil olivier dominant la campagne environnante et qu'on appelle l'olivier de Saint- Augustin, tel est le bilan du passé, voilà tout ce qui subsiste d'une grande mémoire !... Sur les hauteurs de ces montagnes verdoyantes, comme dans les mornes étendues des plaines infinies, le Christ a passé ainsi qu'avaient passé les dieux orientaux et les dieux latins, les Baals et les Imperators ; les races étrangères se sont succédé, toutes conquérantes, dévastatrices et créatrices, toutes brûlant du désir de s'annexer définitivement la fertilité de ces admirables campagnes; vains efforts 1... Les pauvres tribus indigènes, irréductibles et farouches, se sont jouées de toutes les tentatives, de toutes les contraintes. Où disparaissaient peu à peu, ruinés, abondonnés, démantelés, les temples de marbre, les villes de pourpre, les forteresses de granit, les tentes de poil de chameaux dressaient sans hâte ni surprise leur misère éternelle ; et ces gens que nous voyons aller et venir à travers les rues de la bourgade française, encore farouches au passage des Boumis, et jetant sur nous à la
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dérobée des regards où il nous semble lire une haine patiente et sournoise, ces Berbères sont les petits-fils de ceux qui fuyaient jadis avec horreur le contact des invincibles Romains et qui, des repaires inaccessibles de leurs montagnes, guettaient parfois, des siècles durant, le moment de se jeter sur les villes insolentes, afin de détruire à jamais le diabolique raffinement d'une odieuse et incompréhensible civilisation, et de régner seuls, comme autrefois, sur l'immensité déserte de leurs territoires !.„ Races immuables, il semble, à les regarder aller et venir, drapés à l'antique dans la sordide beauté de leurs burnous, qu'ils soient tels que leurs lointains ancêtres, ces « rois de l'A urès » dont parle Procope, et que, échappant à la loi commune de l'évolution, ils en soient encore à nous regarder comme des envahisseurs qu'ils auront à chasser à nouveau quelque jour — dans des années ou dans des siècles !... Une fois déjà ne leur fallut-il pas sept cents ans pour libérer l'Afrique de ses conquérants latins, vandales et grecs? Et peu leur importe peutêtre, s'ils ont l'assurance que surgira, quelque jour, le Moul-es-Sââ, le « Maître de l'heure » l
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Marché arabe.
Hors la ville, dans un vaste enclos qui grimpe la pente d'un monticule et que surmonte une sorte de hangar ou de halle ouverte, c'est un grouillement bigarré de burnous et de troupeaux confondus. Chaque semaine, à la même heure, de toutes les routes de montagnes arrivent en longues théories les bergers, poussant devant eux la troupe effarée de leurs moutons gris et de leurs chèvres noires, les laboureurs, assis sur la croupe des ânes et des mulets, qui portent par surcroît les lourds tellis de grains, les cavaliers des tribus, encadrés dans leurs hautes selles de cuir rouge à dossier, le fusil à l'épaule, les pieds dans d'énormes étriers de métal repoussé, laissant flotter derrière eux, au trot de leurs vifs chevaux gris, les draperies brillantes des burnous, mêlées aux crinières éployées des montures. Tout cela, sans hâte, posément,
trottine vers le monticule, pour s'entasser à l'intérieur de l'enceinte d'où l'on domine la Aille et les montagnes, et se liver au jeu fructueux et malaisé des transactions.
Dès la veille, ils ont commencé à venir, de la montagne, des plateaux et du désert, et patiemment se sont installés en plein vent pour attendre, la nuit tout entière, sans souci de la fraîcheur matinale, insensibles à la longueur des minutes, que vienne l'heure des affaires; et ils arrivent encore, tout gris de poussière, au moment où le soleil darde son implacable lumière sur l'entassement de bêtes et de gens qui fourmille dans l'enclos.
Curieusement nous parcourons la foule, circulant avec peine en travers des groupes, frôlant Les files maigres de moulons pacifiques que garde l'immobilité d'un pauvre berger accroupi auprès d'eux, demi-nu, et dont les seuls yeux semblent vivants ; des chèvres regimbent à l'attache, tandis que se jouent autour d'elles les chevreaux insouciants ; au delà, hennissent de fins chevaux arabes, noirs, gris, bruns, agitant, sous la main qui les caresse, l'opulence de leurs crinières et la splendeur de leur longue queue ; de-ci de-là
s'étalent les amas plantureux des sacs remplis à crever, et d'où s'échappent, grain à grain, les orges blonds et les froments dorés ; ailleurs, de petits marchands offrent mille objets disparates ; des musiciens aveugles, groupés par deux ou trois, chantent à tue-tête de vagues et monotones cantilènes, accompagnés du tambourin et de la flûte de roseau. Et c'est un vaste et curieux tableau de la vie pastorale...
Par dessus toute cette foule remuante, une sourde rumeur gronde, perpétuelle mais étouffée. Nous sommes loin des clameurs et des éclats de voix de nos marchés de France, loin des disputes, gros rires et facéties dont le paysan, chez nous, aime à faire l'agrément de son négoce ; tous ces indigènes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, discutent posément, les yeux aux yeux, avec des réticences que traduisent les gestes secs de leurs mains nerveuses ; il semble que jamais ils n'élèvent le ton, que chez eux l'indignation des offres insuffisantes ou des demandes exagérées ne se traduise que dans la vivacité accrue du regard ou dans la sécheresse plus grande des mouvements... Et tandis que, affaires conclues, les douros changent péniblement d'escarcelle, et
les troupeaux bêlants de gardiens, la chaleur qui s'aggrave étend peu à peu sur cette agglomération compacte de bêtes et de gens une atmosphère d'odeurs fortes qui finit par nous suffoquer ; et nous fuyons les pestilences émanées de ce grouillement, dont l'ardeur de midi ne semble pas devoir ralentir l'intense activité... De loin, nous les voyons toujours, inattentifs à La chaleur croissante, à la puanteur, à la faim ; pauvres gens que talonnent éternellement le besoin et la misère, ils savent qu'ils jouent en cet instant le gain de toute une année de labeur et de souffrances, et l'obscure intuition de ce risque contre lequel rien ne les assure, leur met au visage une pâleur et une gravité presque émouvantes !
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Dans l'oasis.
... Depuis des minutes, nous errons à travers le dédale des palmeraies, aux abords des se gtiias qui murmurent de toutes parts, sous la voûte frémissante des grands dattiers dont les cimes s'élancent vers la lumière et nous fragmentent à l'infini l'azur éclatant du ciel.
Tout à l'heure, au brusque sortir delà fameuse brèche d'El-Kantara, nous avions éprouvé, après tant d'autres, l'inoubliable impression de grandeur et de solitude qui monte de ces espaces indéfinis et flamboyants subitement apparus au bout de l'étroit et sauvage défilé que s'est frayé Y oued torrentueux ; et plus encore peut-être avions-nous été frappés du contraste saisissant qui opposait si brutalement au ciel gris et bas dont nous étions enveloppés depuis Batna la soudaine expansion lumineuse de l'été saharien qui s'offrait à nos regards ; finis les nuages, finie la maussaderic de
l'atmosphère ! Cinq minutes avaient suffi pour nous transporter dans la splendeur d'un climat éblouissant, tandis que là-haut, sur nos têtes, au sommet des dernières montagnes dressées à pic comme une muraille infranchissable, les nuées épaisses venaient tumultueusement se heurter contre un obstacle invisible, et, refoulées vers le Nord, semblaient n'obéir qu'à regret à l'ordre inexplicable qui leur interdit à jamais l'accès des vastes étendues désertiques !
Quelques pas plus loin, dans la vibration du plein midi, nous apercevions, au-delà des verdures scintillantes de l'oasis blottie tout au pied des rudes hauteurs, s'étendre devant nous l'espace illimité, couleur de feu, des plaines caillouteuses, où le regard cherche en vain quelques points de repère dans le néant monotone et sans lignes... Mais aussi quelle magnificence revêt cette monotonie ! Avec leur ceinture de montagnes roses qui se perdent dans les lointains, il semble que les steppes, toujours baignés des rayons de l'implacable soleil et surchauffés depuis l'aube, depuis des myriades d'aubes pareilles, irradient à leur tour une sorte de clarté brûlante ; et le gris
sans ombre de leur surface miroitante ressemble à la lueur éteinte des minerais surchauffés dans les creusets des forges!... Cela respire la soif ardente, les nuages de poussière, et, dans l'aride beauté de cette nature excessive et hostile, on se laisse aller à évoquer les longues routes des caravanes, sans arbres, sans abris, sans fontaines, dans la lumière qui brûle les yeux, dans le sable qui dessèche les gorges, avec l'ironie mortelle des mirages de fraîcheur qui dressent à l'horizon toujours aussi lointain la caresse imaginaire de leurs verdures inaccessibles.
Et, justement, l'instant d'après, comme nous pénétrons sous les palmeraies, voici se réaliser d'un coup l'ardent mirage auquel nous rêvions tout à l'heure !
Qu'on s'imagine, sous la voûte ombreuse et bruissante que forment au-dessus de nos têtes les grandes palmes tombantes des dattiers, une atmosphère d'une fraîcheur pénétrante, tout embaumée de clairs parfums, et d'une pureté cristalline, extraordinaire, si transparente qu'elle semble multiplier la puissance de la vue. que les moindres détails de la verdure qui nous environne prennent un relief, une netteté
incroyables. Des murs bas, en terre, plus qu'à demi écroulés, laissent pénétrer le regard dans les profondeurs de l'ombre où se balance à la brise impalpable toute la floraison des vergers et des prairies, menues végétations et gazons fleuris qu'abritent les grands palmiers, et au travers desquels circulent en chantant les ondes claires et vives des innombrables seguias qui apparaissent, suivent un instant les méandres des chemins tortueux, disparaissent sous les murailles, reparaissent plus loin, traversent le sentier, le suivent à nouveau, et, subdivisées à l'infini, répandent dans l'air surchauffé leur douceur sans cesse renouvelée, sans cesse plus molle et plus pénétrante. Dans ce dédale de jardins en fleurs, de clartés ombreuses et de parfums exhalés, le silence est profond, la solitude absolue; nul passant, nul bruil de voix : sur l'herbe des sentiers, le bruit des pas s'étouffe et s'absorbe ainsi que dans les hautes laines des lapis de mosquée ; et la paix alentour est si douce, un tel bien-être s'empare de vous, par le jeu facilité de tout l'organisme, qu'une langueur bientôt vous pénètre, et que si. par malheur, vous ne résistez pas au désir de vous étendre parmi les verdures qui bordent les
seguias, de vous laisser absorber par la béatitude de cette atmosphère de paradis, vous vous trouvez bientôt pénétré d'une soif invincible de repos infini : la notion de tout effort s'atténue en vous ; le désir vous gagne petit à petit de rester là désormais, baigné dans cette molle volupté, sans pensée, sans vouloir, sans souffrance, les yeux ravis, les nerfs détendus, les sens passivement offerts aux caresses de la brise ! . . .
Nous continuons pourtant d'aller par les petits chemins bordés de murs en ruines, dans un ravissement toujours égal ; nous arrivons ainsi sur les bords caillouteux et encaissés de YOued-el-Abiod, la Rivière blanche, qui précipite sur les pierres arrondies le flot transparent de son onde précipitée. Sur l'autre rive, dans un rais de soleil, une petite fdle arabe s'interrompt de puiser l'eau dont elle remplissait une peau de bouc luisante, et nous regarde venir ; ses grands yeux noirs déjà marqués de kohl ont une douceur tendre que tempère à peine le mélange d'effroi et de curiosité que nous lui inspirons : inconsciemment, sur sa gorge maigre que découvre un haïk mal fermé, elle fait descendre le voile rouge dont
elle est toute drapée, et sur lequel la nervosité d'un fin bras nu met une tache de bronze vivant ; puis, se voyant en butte à notre attention, d'un mouvement d'humeur, elle détourne la tête, et sans plus se soucier de nous, elle reprend sa besogne de ménagère ; l'outre pleine, pareille, avec ses quatre moignons tendus par le liquide, à la dépouille d'un chien mort, l'enfant s'accroupit, la place sur son épaule, et d'un merveilleux déploiement des reins, elle se redresse ; puis courbée sous le fardeau trop lourd, sans souci des cailloux qui écorchent ses pieds nus. elle remonte la berge et s'en va. d'une allure noble et rythmée, pour disparaître aux profondeurs de la palmeraie...
Non loin de là un vieillard agenouillé dans l'herbe récite les prières de trois heures; nous ne distinguons de son visage creusé qu'un anguleux profil et L'immensité neigeuse d'une barbe admirable ; il tourne le dos au soleil qui éclaire les lourds plis de son burnous blanc : et, perdu dans l'ardeur de son oraison, nous devinons les paroles qu'il prononce à mi-voix, pendant que son grand corps accomplit les rites : tantôt il se tient debout, les bras au ciel,
puis s'incline vers le sol, se courbe presque en deux, se relève, s'agenouille à nouveau pour s'incliner par trois fois le front contre terre, et s'étend enfin de tout son long sur le sol, abîmé dans une adoration muette...
Et la simplicité de cette minute lumineuse que pas un bruit ne trouble, l'admirable harmonie de ce paysage clair, dont le recueillement semble participer à la prière du vieillard et murmurer dans chacune de ses voluptés l'hosanna de la Aie. nous conduisent doucement à l'émotion profonde de songer que peut-être il n'est nulle part ailleurs de lieu plus propice par son charme et sa beauté à fondre dans une religieuse unité, tout à la fois réelle et mystique, la Nature éternelle avec l'Homme périssable. — cet aspect complexe et transitoire de la substance immortelle et de l'activité infinie !
Le soir nous surprend, de l'autre côté de la palmeraie, contemplant, d'une petite colline inculte et désrîléc, tout le panorama de la Porte du Désert ; à nos pieds, Dahraouïa, le « Village rouge », étend l'amas de ses misérables habitations de terre pourpre, qui s'en-
tassent les unes sur les autres en un curieux enchevêtrement de terrasses sanglantes, sur lesquelles apparaissent de-ci dc-là des silhouettes de femmes et d'enfants penchées sur l'étroitesse des ruelles sombres; filant droit vers le ciel, pour s'épandre ensuite en un voile de gaze impalpable et bleutée au-dessus des maisons, des fumées transparentes montent des terrasses et marquent seules l'activité du village indigène endormi dans l'apaisement crépusculaire. Au delà, les palmiers assombris frissonnent à peine, eux aussi noyés dans la fine buée qui s'exhale des seguias invisibles ; et, sur la gauche, vers le fond du tableau, la montagne gigantesque baigne les profils dentelés de ses cimes aiguës aux derniers rayons du soleil qui l'incendient d'une charmante clarté mauve, rose et dorée, où se marient la violence du cuivre en fusion et la douceur des soies les plus chatoyantes; tandis que, déjà, l'ombre de La nuit baigne le pied de la muraille, et, pénétrant par la brèche d'Hercule, brise d'une farouche et ténébreuse crevasse oblique la crête lumineuse des sommets qui vont se perdre aux confins de l'horizon.
Des cris d'enfants s'élèvent, lointains, dans
le silence ; des chiens sloughis se répondent des trois villages noyés dans les palmiers , une tristesse très douce monte de la terre ; et dans le ciel surgit, de plus en plus subtile, une lumière fluide, d'un mauve intense, si légère à la fois et si réelle que peu à peu nous nous en sentons imprégnés, que nous la voyons se répandre de toutes parts, noyant les reliefs, éclairant les omî5res, estompant le paysage de son uniforme couleur violette.
Et c'est une sensation tout à fait particulière à la terre d'Afrique, cette réalité en quelque sorte matérielle de la lumière des soirs, si suave, si pénétrante qu'on s'imagine véritablement respirer le crépuscule !
Ouled-Nayls.
La rue des Oulcd-iNayls, à Biskra. grouillante et pareille, dans la nuit claire, à une rue d'Espagne, avec ses balcons de bois en surplomb, vigoureusement silhouettés sur le bleu profond du ciel étoile, et qui s'éclairent par instants d'une lueur fugitive, ou s'animent de quelque brève apparition.
Une foule disparate d'indigènes et d'Européens, parmi lesquels circulent, sous la conduite de guides à figures patibulaires, des bandes d'Anglais excités et de misses curieuses, se promène entre les deux rangées de maisons obscures, illuminée à chaque instant par les lumières éclatantes des cafés maures ; des cornemuses nasillardes, accompagnées de tambourins, glapissent indéfiniment l'allègre monotonie de leurs complaintes ; et, tout le long de la rue, accroupies au seuil des portos étroites et basses, une chandelle vacillante posée
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à côté d'elles sur la première marche d'un escalier tortueux et sinistre, des idoles bizarres, immobiles, un sourire figé sur des lèvres trop rouges, examinent les passants : ce sont des filles des tribus du Sud, les prostituées indigènes, qui, sans honte ni joie, impassibles, au bon plaisir des hommes, — arabes des tentes, ksouriens des oasis, soldats, chameliers ou nervis, car il y a de tout dans la foule, et les étrangers en séjour ici ne sont pas les moins friands de ces amours dangereuses — attendent l'instant de disparaître en haut de leur escalier, et de fermer sur l'aventure du moment leur porte retombée à l'immobilité nocturne.
Brutalement éclairées par la lumière blême de leurs lumières trop rapprochées, elles restent là des heures, seules, échangeant à peine de vagues propos avec les curieux ; la plupart, énormes, flétries par l'âge, sont pourtant d'une laideur étrange et spéciale : parées de leurs bijoux d'argent, le front barré d'un rang épais de louis d'or suspendus à une chaînette, — leur fortune, — la taille marquée d'une énorme boucle d'argent ciselé, des anneaux de toute sorte aux deux bras, elles ne peuvent faire un mouvement sans agiter d'un cliquetis métalli-
que toute cette lourde orfèvrerie ; leurs robes sont en soies voyantes, jaune vif, rouge écarlate, brochées ou damassées, toutes brodées d'or et d'argent ; les visages, que surchargent deux nattes luisantes enroulées sur les oreilles, et tressées de gros paquets de laine sombre qui leur donnent un aspect barbare, sont grossièrement peints, par-dessus le bistre de la peau, de blanc et de rouge sales, et tatoués de dessins bleuâtres sur les sourcils violemment rejoints sur les tempes et jusque sur les joues. Les yeux sont noirs d'antimoine, et les mains rouges de henné ; une tasse de kaoua fume à terre à côté d'elles ; et, dans l'ombre de la rue, leurs doigts avivent par instants la petite Ineur rouge d'une cigarette.
Au milieu de l'aveuglant tumulte d'un café maure voisin, d'autres femmes toutes pareilles dansent l'une après l'autre au centre d'un cercle trop nombreux de spectateurs accroupis sur des bancs ou sur la terre battue. Et ce sont des danses qui se suivent, toujours pareilles, d'abord menues et délicates, puis progressivement plus marquées et plus lascives ; mais, malgré la grossièreté du public, malgré la vulgarité du cadre, malgré les éclairs de lubricité qui pas-
sent aux yeux ardents de tous ces hommes dont rien ne distrait l'attention, elles gardent une sorte de dignité, un style, si l'on peut dire, qui sauve le spectacle, et nous retient longuement en dépit de l'atmosphère lourde d'émanations, de fumées et de parfums ; sur le contour incisif et rythmé de l'air que nasille éperdûment la cornemuse et que scandent les tambourins, Khadidja. dans la splendeur de sa robe citron, les bras nus agitant un foulard pourpre derrière sa tête diadèmée d'une sorte de voile tissé d'or, le buste librement cambré en arrière sur la souplesse des fortes hanches, le ventre couvert des ciselures d'une énorme boucle d'argent qui lui maintient à la taille une large ceinture brodée, Khadidja. souriante et les yeux vagues, tourne légèrement sur elle-même, agite les bras l'un après l'autre, prend des attitudes des mains, tantôt redressées, tantôt abaissées sur les poignets tendus, agite en mesure la fine soie du foulard dont elle trace dans l'air, à droite et à gauche, de gracieux dessins alternatifs ; puis, suivant le mouvement accéléré de la musique, elle multiplie la légèreté de ses pas, et, lout en se balançant rylhmiqucmcnt, la poitrine renversée, le ventre proéminent et
convulsif, avec une souplesse féline, elle tourne autour du cercle des curieux, soulevée sur la pointe des pieds...
Au dehors, dans le silence de la rue maintenant déserte, les petites lumières des prêtresses continuent de veiller au seuil des maisons ténébreuses ; et, sur nos têtes, le ciel infini scintille d'une magnifique et paisible clarté, la clarté profonde des nuits africaines !
Lecture publique.
Au café maure de Hamdani-ben- Mohammed, devant lequel nous nous arrêtons chaque soir, c'est une autre sorte de spectacle, et la foule est aussi recueillie qu'à la mosquée ; mais la scène qu'on y contemple par la porte grande ouverte, assis sur le banc de bois côte à côte avec les indigènes silencieux, est de celles qui ne s'oublient pas.
La salle est vaste, basse et nue ; dans un coin de ténèbres rougissent les charbons de Voudjak, le fourneau où se préparc le kaoua ; nulle autre lumière que la flamme vacillante d'une seule bougie posée sur une table et qui éclaire tant bien que mal la physionomie d'un personnage fantastique et grimaçant, dont la présence déconcerte tout d'abord en pareil lieu : qu'on s'imagine, dans la blancheur immaculée du haïk fin qui l'auréole, une vraie figure d'oiseau de nuit ; moustache imperceptible sur le
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bronze d'un masque sans âge, les joues maigres, les pommettes saillantes, des yeux d'un noir de feu derrière d'immenses lunettes rondes qui chaussent un nez en bec d'aigle, d'énormes dents blanches, admirables et terrifiantes, un corps sec, immobile, au geste rare. Penché sur la lumière, un livre arabe à la main, l'homme fait la lecture à un auditoire entassé dans l'ombre, accroupi sur des nattes, ou même sur le sol, et dont nous ne distinguons que le groupe circulaire des faces auxieuses et des yeux attentifs ; et, pareil à un chien irrité, afin de se mieux faire entendre sans doute, il découvre sans cesse, dans l'agitation de ses lèvres rapides, la blancheur menaçante de ses dents aiguës ; sa voix est mordante, gutturale ; mais ce qui nous frappe le plus, c'est la volubilité de son débit, une volubilité précise, alerte, sûre d'elle-même, qui ne s'arrête pas, ne laisse jamais tomber l'intonation, et continue à défiler d'un même souffle l'imperturbable écheveau des dures syllabes dont pas une articulation n'échappe.
Cela dure de longues minutes, dans une incroyable fixité, dans un silence absolu ; le lecteur, le kaouadji, les auditeurs accroupis à
terre, quelques-uns debout contre les murs ou clans l'entrée, tous semblent avoir été changés en statues par le maléfice de quelque sorcier, dans la demi-obscurité de l'unique bougie.
Un répit, cependant : d'une voix plus naturelle, le taleb, quittant son livre des yeux et regardant l'auditoire par dessus le cercle de corne de ses lunettes, lui donne une explication quelconque ; on rit doucement, une seconde ; puis la lecture reprend, toujours pareille, deux heures durant, peut être, sans que personne ne bouge, jusqu'à la fin de l'interminable conte des Mille et une Nuits que tous ces Arabes, naïvement épris de merveilleux, viennent écouter chaque soir ainsi, religieux sèment suspendus aux lèvres du taleb à figure de magicien.
Vieux-Biskra.
Chassés parle soleil implacable qui embrase de lumière la ville envahie d'une torpeur accablante, nous nous sommes réfugiés sous les ombrages de la palmeraie, aux bords rafraîchissants des seguïas. et nous flânons entre les jardins strictement enclos du Vieux-Biskra.
Au hasard des chemins, nous parvenons ainsi vers l'un ou l'autre des six malheureux a [liages dont l'oasis abrite les sordides et croulantes maisons de tôb (i) ; à notre passage, les femmes disparaissent dans les sombres couloirs des habitations ; les hommes nous considèrent avec une orgueilleuse indifférence, et des myriades d'enfants demi-nus nous pour suivent de leur opiniâtre mendicité, en tendant vers nous, sans se lasser, leurs petites mains crasseuses, et en nous criant à tue-tête, avec
(1) Briques de terre séchées au soleil,
d'impossibles mines de jeunes singes gracieux :
— « Donne un sou, m'sieu !... »
Ou encore en sabir :
— « Bôjor... sordi!... »
Malgré la fraîcheur très douce de l'ombre, malgré la chanson monotone des eaux courantes, nous évoquons alors El-Kantara ; et c'est pour regretter invinciblement notre premier contact avec les oasis : le paysage est semblable, le ciel identique, et pourtant nous ne retrouvons plus le charme de l'autre jour : le silence moins profond, la solitude plus troublée, peut-être le voisinage trop immédiat de la ville européenne que nous rappellent des rencontres incessantes de touristes hâtifs, tout cela semble rompre celte intimité avec la nature que nous éprouvions si profondément là-bas; l'air aussi est d'une pureté moins vive, les ombrages moins épais, les verdures moins discrètes, les eaux moins claires... Un vague sentiment de déception nous gagne, nous évoquons la pure et lumineuse émotion que nous ne retrouverons plus, et la palmeraie chantante se peuple déjà pour nous de fantômes attristés.
Pourtant, nous sommes ici sur la route des caravanes, au seuil même du mystérieux Désert qui s'ouvre là. tout près de nous, à l'orée .des derniers bouquets de palmiers. Mais c'est en vain que, de ces ultimes verdures, nous interrogeons du regard l'horizon jaune et vide que jalonne la ligne fuyante des poteaux télégraphiques, le long de la piste qui fuit vers Sââda : vue de si près, la plaine n'a guère de recul, et les espaces caillouteux qui s'étendent sous nos regards se terminent sur un horizon trop rapproché pour nous suggérer l'immensité, malgré que, tout au loin, sur la droite, s'effacent dans une lumière vibrante les silhouettes minuscules d'une file de chameaux pesants et majestueux qui s'en vont à Tuggurth...
Vue sur le désert.
C'est du haut du col de Sfa, en arrière delà ville et de l'oasis, qu'il faut aller le contempler, l'ardent, le splendide et le triste Sahara !... Une route en lacets, montant de la plaine aux contreforts du Djebel-Bou-Rzel, conduit jusqu'au col ; de là, par un terrible sentier de pierre, on escalade la hauteur la plus prochaine, et soudain, parvenu au sommet, l'horizon se découvre de toutes parts à vos pieds. Fauve, dorée, mouchetée de taches vert sombre qui sont les oasis perdues dans les sables, l'immensité s'étend devant vous toute droite, sans un accident de terrain, et si doucement embrumée d'une légère gaze qui semble monter de la terre au ciel, qu'au premier moment, victime d'une curieuse illusion, l'on croit apercevoir devant soi, véritablement, la mer, et que nul n'évite autour de nous le cri de joie des Dix-mille en face du Pont-Euxin !
Il semble, aussi loin que porte le regard, que l'immobile paysage se colore des reflets du ciel, et, tel que la surface des vagues à l'extrême horizon, s'éclaire de cette lueur miroitante qui sépare la ligne des eaux d'avec la ligne céleste... Le soleil, qui descend sur la droite vers les forteresses montagneuses derrière lesquelles il ne tardera pas à s'abîmer, épand des torrents de lumière qui se précipitent en traînées pourpres, vert émeraude, rose éclatant, jaune citron, cuivre fondu, et finis sent par embraser l'immense panorama d'un incendie de couleurs dont il faut bientôt renoncer à évoquer la magnificence. Et c'esl à peine, si, dans cette apothéose, nous distinguons les traits principaux de cet aspect du Désert dont nous admirons avec une sorte d'oppression haletante les splendeurs jusqu'alors insoupçonnées.
V L'extrême-gauche, les cîmes de YAhmar- Khaddou (la « Montagne aux baisers roses »j se colorent de tendres clartés, tandis que ses peu les, au pied desquelles se blolissenl les petites oasis de Garta, de Seriana, de Mchounèclie, s'ombrent déjà par endroits de mystère ; puis c'est, à perte de vue, dans son éternelle ari-
dite, la steppe fauve, tachetée de points sombres, et semblable à la peau d'une gigantesque panthère étendue sur les espaces ; tout près de nous, au bord de l'Oued presque tari, l'Oasis de Biskra enveloppe dans la pénombre de ses verdures les terrasses violettes de ses maisons et l'élancement de son minaret, sur lequel se jouent les roses, les mauves et les lilas les plus subtils du couchant; par delà, dans le reflet scintillant qui fait ressembler la plaine à quelque océan inconnu, d'autres oasis se devinent : Filiach, Sidi-Okba la sainte, Bordj- Saada, première étape vers Tuggurth, Tolga, imperceptibles, d'autres encore, jusqu'à ce que, tout à fait sur la droite, la montagne embrasée derrière laquelle disparaît le soleil vienne barrer le regard et lui interdire les échappées vers l'Est.
Derrière nous, sur l'autre versant du col, la plaine d'El-Outaya, noyée d'ombre, s'étend jusqu'aux derniers contreforts lumineux de l'Aurès, où l'on distingue nettement, saisissante malgré la distance, la brèche noire d'El-Kantara.
Mais, ce soir, c'est le sud qui nous attire, c'est au sud que nous revenons, longuement, et
nous resterions des heures à regarder sans nous lasser jamais cet admirable Désert incendié ! Terre d'immensité baignée de tous les jeux de la lumière, terre sans répit abreuvée de clarté, brûlée sans trêve de toutes les ardeurs du soleil, terre d'épouvante où la mort se revêt de toutes les splendeurs de la vie, terre de mystère plus belle et plus décevante que l'Océan, tandis que nous la contemplons, les yeux et le cœur enivrés de tant de grandeur farouche et de sublime désolation, une lente et profonde tristesse nous gagne de songer que tout à l'heure, quand la nuit sera venue éteindre d'un seul coup les magnificences du soir, c'en sera fini pour nous de la beauté africaine ; l'heure du retour aura sonné, nous remonterons vers les villes latines, vers la douceur méditerranéenne ; et, de ces régions à peine entrevues, que nous aurions si ardemment désiré parcourir, dont nous aurions si passionnément aspiré les brises, écouté les rythmes, interrogé la vie, nous n'emporterons qu'une impression brève et fugace, qui hantera la nostalgie de nos soirs d'automne, quand nous serons de retour au pays des ciels ternes et des cités bruineuses !