‹ Au pays des étapes [microforme]Chapitre 10 sur 67 · LP EE EE GP PC CL TT PP PE · texte numérisé non relu

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Morsépius, aveuglé par la colère, confiant en sa grande supériorité à l’escrime, donne à fond, se fend plusieurs fois sans résultat, épuisant en quelques minutes son adresse, ses forces et ses feintes.

Peu à peu, son visage blémit. Il faiblit visiblement en face du sang-froid du Louisianais.

Son front ruisselle, sa main devient incertaine, ses attaques mollissent, ses parades sont flasques, et au moment où il se fend une dernière fois, Perrier pare, riposte enfin avec sûreté et lui perce le poumon droit.

L’Allemand crie : « Touché! » lâche son arme et tombe.

On le relève, et le docteur, examinant sa blessure, la dit très grave.

Perrier, qu’une violente émotion bouleverse à l'instant, s’avance vers Morsépius, lui tendant la main.

Le blessé hésite, puis brusquement saisissant cette main, il la serre avec

force, disant d’une voix triste:

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— C’est dommage que le coup ne soit pas mortel, j'aurais été expédié à l'instant, et tu m'aurais rendu là un fier service.

Il se tait et reste silencieux pendant tout le trajet du retour, péniblement soutenu par deux camarades.

I] traîna longtemps à l'hôpital et deux fois par semaine Perrier allait le voir.

Peu 2 AU au début, le blessé se laisse aller peu à peu à une certaine cordialité, tenant affectueusement Ja main du visiteur, lui parlant de son état avec une légèreté voulue d’où toute amertume était exclue.

L Il prit bientôt un vif plaisir à ces | visites et, un jour que Perrier était retenu à la caserne pour le service, il fut tout attristé. |

Son état empirait et le médecin annonça un soir qu’il en avait pour peu de temps.

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Le moment fatal était proche.

Perrier, qu’une cruelle émotion étreint, est au chevet du mourant, lui tenant la main.

— Je serai mort dans quelques heures, dit Morsépius d’une voix faible, le docteur vient de me le dire. D'ailleurs, je le savais. Mais ne t’attriste pas, car tu m'as rendu un grand service. Garde pour toi ce que je vais t’apprendre.

Puis après un long silence :

— Je suis le fils du général bavarois X.... J'étais lieutenant d'état-major...

Le jeu m'a conduit ici... Deshonoré, destitué, chassé, il m'a fallu fuir mon pays, ma famille ..…. Tu vois que je suis heureux de mourir... Encore une fois, n’aie aucun regret... adieu...….., adieu.

Il se tut et de grosses larmes coulaient des yeux de son ami.

Longtemps, longtemps ils restèrent ainsi la main dans la main, et, quand l’infirmier de visite fit sa ronde, Perrier pleu-

Fourier

A1 les deux baguettes de caporal-fourrier depuis cinq Jours.

Je suis arrivé hier à ma nouvelle compagnie après un voyage mouvementé de quatre étapes.

En quittant le dépôt, on me confiait cinq disciplinaires, nouvellement sortis du plan. Je devais les livrer sains et saufs à la prison de Mascara.

A El-Graïer, un puits comme gîte, ça allait bien, mais à Mercier-Lacombe, il y a beaucoup de schnick dans les guinguettes, et ça allait mal,

Une heure après l’arrivée à l'étape, tous mes lascars étaient saouls.

Tant bien que mal, je les fourrai sous la tente.

Mon sommeil fut inquiet cette nuit-L., mais il n’y eut rien de cassé.

Le lendemain, l'étape était rude, trentedeux kilomètres avec une traverse des plus pénibles.

De la sueur, un silence morne, des coups de sac répétés, des allongements dans la petite colonne, tous les symptû mes d’un em d’une fatigue généra.

Enfin nous sommes à la traverse.

Elle passe à travers broussailles , rochers, ravins de toutes sortes.

Je ferme la marche, très fatigué moimême, ayant du sac plein le dos.

Au détour du sentier, je vois un des disciplinaires par terre, la face contre le sol. Je le retourne,

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Il avait la figure noire, convulsionnée, les yeux vitreux et grands ouverts, des secousses nerveuses par tous les mem-

| bres.

Mauvais tabac ! Je le crus mort.

Je lui tape dans les mains, je décroche son sac, ouvre sa veste, lui vide mon bidon dans le nez et rien n’y faisait.

J'avais envie de pleurer tellement j'étais ennuyé. |

J'appelle les autres, aucune réponse, Ils étaient déjà loin.

J’allais me livrer à un acte de désespoir, quand mon bonhomme se réveille, se secoue un peu, se lève, tire.un mouchoir de sa poche le plus tranquillement du monde, s’éponge la figure, boutonne sa veste, empoigne son sac et se met à filer comme un dard sans mot dire.

J'en étais vert.

A l’arrivée à Aïn-Fékan, je réunis mes troupes et leur fis une harangue, les menaçant de huit jours de prison, de la

| gendarmerie ou de mes poings, s'ils se

permettaient d'entrer dans une gargote quelconque.

Je dus être éloquent, car on me prit au mot, et à Mascara, le lendemain, je bouclais tout mon monde à la prison militaire sans autre incident.

Je me flatte d’avoir fait bonne impression en arrivant 1Ci.

Mon sergent-major, pour commencer, trouvait que j'avais l'air poseur; puis passant de la théorie à la pratique, il me mettait bientôt quatre jours de consigne; enfin il vient de doubler la dose hier.

Je suis sous cloche pour huit jours, pendant qu'il sirote son absinthe sur la place.

Tout ça, sous prétexte de m'apprendre le métier.

Je ne conteste pas l'infailhbilité de sa méthode, mais, sacrebleu ! je la trouve un peu amère,

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Depuis vingt jours que je suis fourrier, j'ai beaucoup appris.

Pour faire un bon soldat, il faut laisser sa personnalité à la grille de la caserne, se changer en cire qui reçoit toutes les empreintes, mettre sa langue dans sa poche, cacher le feu de ses yeux, se munir de Jjarrets d’acier pour courir comme un cerf à la sonnerie de son grade, recevoir sans sourciller toutes les rebuffades, et avec cela se montrer partout d'une finesse, d’une intelligence supérieure.

En outre, si on est fourrier, travailler tout le jour, et les nuits entières en fin de trimestre, plaire à son sergent-maijor, à son capitaine, au colonel, à l’adjudant, à tous les saints et au diable.

Avec ça apprendre sa théorie, ne Jamais commettre une erreur, se mon:

trer dégourdi, éviter les tuiles aux chefs, dormir quand on en a le temps, et payer

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les dégradations au casernement sur sa masse.

Quand on s’est tiré avec bonheur de tous ces écueils, on en est récompensé ... par de la consigne.

Si j'avais su cela, je me serais mis ambassadeur, car il faut moins de diplomatle pour réussir là qu’ici.

Voilà quinze jours bien agités qui viennent de s’écouler.

Décidément on ne s’ennuie pas dans l’armée. Qui me disait donc autrefois que c'était monotone ?

Je suis très mal avec mon sergentmajor. C'est dans l’ordre des choses, paraît-1l.

Et pourtant, mon sergent-major est un brave garçon.

C’est mon capitaine qui me l’a appris, et je dois croire mon capitaine puisqu'il

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m'a dit à moi-même, en me faisant la morale, que J'étais très intelligent.

Très intelligent! très intelligent! Ah!

mais, C’est une scie qu’on me monte !

Donc, mon sergent-major est un brave homme, qui me punit sans cesse pour

Avec un camarade, je vidais des bocks sur la place. |

Soudain, j'entends des cris, je vois des gens courir et s’entasser dans une ruelle.

- Bientôt J'apprends qu'on assomme mon sergent-ma]Jor.

Ah! Bon

Je me précipite et je m'enfonce comme un coin dans la foule grouillante des curieux. Je cogne de ci, de là. Ça dure assez longtemps.

J'en suis quille pour un coup de pied dans les côtes, une écorchure aux mains,

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et des morceaux de dents ennemies parsemées jusque sur mes épaulettes.

Mais mon sergent-major est sauvé et il s’est esbigné.

J'allais recueillir les lauriers de la victoire, quand c’est le poste de la place qui me cueille et me fourre au bloc.

Le lendemain, le général de brigade m'administre trente jours de prison.

Heureusement que mon chef de bataillon veillait sur moi.

Il va voir le général, à qui il fait entendre une autre cloche, et je suis élargi avec force compliments.

— J'espère que vous agirez toujours ainsi, me dit mon commandant en me complimentant sur ma conduite.

Quarante-huit heures après, mon sergent-major me mettait quatre jours de salle de police.

Décidément, c’est un brave homme.

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J'ai été nommé sergent-fourrier l’autre Jour.

Me voilà galonné d'or sur les deux manches. Mais je commence à en: avoir | assez des paperasses et je cherché à permuter avec un sergent.

J'ai tellement aligné de chiffres, écrit d'ordres et de rapports depuis six mois, que je jure de ne plus prendre une plume quand je serai sergent.

En quittant ina compagnie, je regretlerai beaucoup van Bos, le sacripant le mieux réussi que je connaisse, Mon secrétaire, mon meilleur ami.

C’est un Hollandais, comptable de profession, de bonne famille, très instruit et d'excellente éducation, voleur par instmct, condamné chez lui pour escroqueries, échoué à la légion où 1l recueillait

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bientôt un an de prison pour barbotage à l'ordinaire dont il était caporal ; être ignoble, malpropre, puant des pieds à asphyxier tous ceux qui l'entourent ; à part cela, le plus charmant homme du monde.

Nous avons passé de belles nuits blanches ensemble à additionner les bordereaux trimestriels des réparations, à collationner les livrets, à faire les pièces des libérables, à mettre à jour les contrôles de la compagnie.

Ces travaux en commun sont infaillibles pour cimenter une solide amitié.

Van Bos aime beaucoup le cognac, et il le boit n’importe où et n'importe comment.

Mon double, qui est un artiste à ses heures, a inventé une manière assez originale de payer la goutte à van Bos.

Le soir, quand il est gai, à sa ren-

lrée à minuit, il prend un des souliers |

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