‹ Au pays des manchotsChapitre 18 sur 90 · À ‘ HUGHES · texte numérisé non relu

À ‘ HUGHES

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le Pacifique, une campagne, dont de Gerlache me laissait la liberté de tracer l'itinéraire. L'été suivant, la Belgica irait reprendre les explorateurs à la Terre Victoria; nous continuerions avec eux les études commencées et, à l'approche de l’hiver, nous rentrerions en Europe.

La durée du voyage serait ainsi portée à trois ans, au lieu

de deux.

Nous n’étions pas très éloignés de la Terre des États, le 14 janvier à midi, lorsque nous fimes le premier sondage à l’aide de la machine Le Blanc.

Naturellement, les choses ne marchèrent pas, d’abord, sans un certain tâtonnement, car l'installation de tous les accessoires de cet engin avait été faite hâtivement et un peu au hasard dans l'Océan Atlantique.

Tandis que le commandant dirigeait avec beaucoup d’adresse la marche du bâtiment et celle de la machine à sonder, Arctowski, installé sur une étroite passerelle accrochée aux flancs du navire, s'occupait de la sonde proprement dite et je déterminais moi-même les coordonnées géographiques du sondage.

La brise était fraîche et la mer fortement ondulée sous l’effet d’une grosse houle. Le navire roulait, à peu près, sur place.

La profondeur trouvée fut de 296 mètres, et, à 5 heures du soir, un deuxième sondage indiqua 1,560 mètres.

Burrsiaueo janvier, nous suivimes la même route vers le Sud. Tous les jours, nous nous arrêtions pendant quelque temps pour sonder, pour mesurer les températures sous-marines et prendre des échantillons d’eau à diverses profondeurs, à l’aide des bouteilles de Sygsbee ou de Buchanan.

Le 15 janvier, la sonde donna 4,040 mètres; le 16, 3,850. La température relevée à cette dernière profondeur était de + 192 C. Le 17 janvier, la mer fut tellement agitée, qu’il ne pût être question de

sonder, Nous en fûmes d’autant plus au regret, que nous étions arrivés

see à un point important, placé à mi-chemin entre la Terre des États et les îles Shetland,

Le 18 et le 19, grandes difficultés encore pour les sondages. de Gerlache relève successivement 3,800 et 3,690 mètres, profondeur accusant, nous dit Arctowski, thermomètre en main, une température, de fond, de + 006 C.

Le 20, le sondage ne put s’effectuer que grâce au filage de l’huile sur les flancs du navire, contre lesquels la mer brisait avec force. Les amplitudes du roulis étaient considérables. Tout à coup, le dynamomètre (1), supportant la poulie extérieure dans laquelle passait la ligne de sonde, fit un écart indiquant une diminution de force de 100 kilogrammes. Les opérateurs, s'imaginant que le sondage était terminé, relevèrent la sonde : ils avaient filé 1,290 mètres de cordelette! de Gerlache, d'accord avec Arctowski, fit immédiatement recommencer le travail, et, cette fois, nos camarades trouvèrent 2,900 mètres.

L'’après-midi, nouveau sondage de 1880 mètres. Comme nous

relevions la ligne, le fil se rompit et nous en perdimes 1,400 mètres.

De l'endroit où s’effectuait l'opération, nous pouvions distinguer,

au loin, une terre dans un secteur compris entre le Sud-Sud-Ouest et

(1) Lorsqu'on sonde à de grandes profondeurs, il n’est pas toujours facile de se rendre compte du moment précis où la sonde touche le fond. S'11 y a erreur, la cordelette continue à se dérouler par son propre poids. Pour saisir le juste moment, on opère comme suit : on fait passer, en dernier lieu, la cordelette sur une poulie suspendue à un dynamomètre, et, à mesure qu'on en hle, l'aiguille du dynamomètre indique une marche ascendante. Lorsque la sonde — qui est très lourde — touche le fond, l'aiguille indique brusquement un écart, en sens inverse. Dans la pratique, les choses ne peuvent pas toujours se passer aussi régulièrement, Sous l'effet du roulis ou du tangage, la cordelette subit des chocs qui, se transmettant au dynamomètre, réagissent parfois sur la marche indiquée plus haut. Par grosse mer, nous avons eu des écarts fréquents de 75 kilogrammes. Le sondage du 20 janvier indique que l'écart peut même atteindre

100 kilogrammes,

le Sud-Sud-Est. À bâbord, nous avions l’île Livingstone, et, à tribord, l’île Smith, sous la forme d’un immense prisme de glace.

Les Shetland du Sud sont comprises entre les parallèles 610 et 639, et entre 53° et 63° de longitude Ouest de Greenwich. Elles sont très nombreuses et l’accès vers le Nord en est défendu par un grand nombre de récifs. Les Shetland sont presque toujours couvertes d’une épaisse couche de glace. Elles présentent déjà les caractères des terres plus rapprochées du pôle, dont nous parlerons plus loin.

La plus curieuse de ces îles, l’île Déception, a une forme presque circulaire. La mer y découpe le port Forster, qui passe pour le meilleur de tout cet archipel.

Au Sud, le détroit de Bransfield sépare les îles Shetland de la Terre de Fotinville, de la Terre Louis-Philippe, de la Terre de la Trinité, de la Terre de Danco et de l'ile Liége. Ce vaste détroit est formé par une partie de mer mauvaise à la navigation et où les vents soufflent constamment en tempête. D’une année à l’autre, l’aspect en est varié : parfois, pendant l'été austral, il est encombré de glaces défendant la route vers les terres du Sud; d’autres fois, les icebergs y sont en nombre considérable, mais n'entravent en rien a navigation, lorsque le #emps clair

permet de les éviter.

À propos des Shetland du Sud, il me revient une histoire qu'on racontait tout bas, en 1807,

11 y avait une fois un État de l'Amérique méridionale, animé du violent désir de prendre possession des Shetland du Sud, îles qui, aujourd’hui encore, n’appartiennent à personne. Le gouvernement de cet État savait que la chasse aux cétacés pouvait devenir très fructueuse dans ces îles, où le phoque à fourrure semblait revenir. Mais comment faire?

Le gouvernement lança d’abord un ballon d’essai : beaucoup de navires au Sud du cap Horn étant entrainés vers les Shetland par d'épouvantables tempêtes, n’accomplirait-on pas un acte de charité en

établissant un poste de secours dans ces tristes régions? Personne ne

fut la dupe de ces bons sentiments et un coup de fusil, tiré en l’air par une marine du Nord-Ouest de l’Europe, troua la nacelle, mais ne creva pas le ballon, qui continue à planer.

Alors le gouvernement sud-américain eut une autre idée. Puisque la charité n'avait pas eu d’adeptes, si l’on essayait de la science ?

On s’informa discrètement en Norvège du prix d’un baleinier qu’on équiperait en vue d’une exploration scientifique et dont le capitaine recevrait une mission spéciale.

Mais la puissance maritime du Nord-Ouest de l'Europe (qui ne prend pas les Shetland, mais ne veut les voir à personne) eut vent de ce projet et elle prescrivit à une de ses divisions navales {1) de se porter vers le Sud dès que le navire explorateur commencerait ses investigations.

Sur ces entrefaites, le gouvernement américain eut des difficultés avec ses voisins. J1 cessa alors des préparatifs d’autant plus inopportuns, que l’appui de la puissance maritime du Nord-Ouest de l’Europe lui devenait indispensable.

Il est bien entendu que tout cela appartient à la légende ! Je ne parle de ces bruits que pour montrer l'intérêt que certains États

attachent à la possession des Shetland (2).

Pendant la nuit du 20 au 27 janvier, une brume épaisse couvrit la mer. La navire continua néanmoins, à demi-vapeur, sa route vers le Sud. À minuit, nous doublâmes un fragment d’iceberg (3), le premier que nous eussions rencontré.

Dès 5 heures du matin, le 21, comme nous stoppons pour remettre

une bague à l’un des tubes du condenseur, le mécanicien laisse

(1) Qui se trouvait, à ce moment, non loin de là, aux îles Falkland.

(2j La Reine d'Angleterre avait été choisie comme arbitre dans le conflit survenu entre l'Argentine et le Chili.

(3) Les icebergs sont des glaces flottantes que nous décrirons plus loin et dont

nous expliquerons la formation au chapitre XX de ce récit.

tomber la pression et nous entendons un murmure lointain provenant de la collision des glaces,

A 7 heures, la brume devient de plus en plus intense. Malheureusement, la pression est toujours faible dans la machine; s’il fallait manœuvrer hardiment, la situation serait difhcile.

A 8h. 1/2, j'étais de quart sur la passerelle, lorsque je vis droit devant moi un fragment d'iceberg. Comme il était assez volumineux et que la mer semblait nous porter de ce côté, je fis augmenter la vitesse de la machine, afin de sentir moins vivement l'effet du courant.

Je parvins à éviter le glaçon; cependant, le navire subit un choc qui me parut insignifiant et que j'attribuai au fait que nous avions probablement « donné » sur la partie immergée de ce fragment d'iceberg. Il n’en était pas ainsi, car l'état-major, qui se trouvait au carré, ressentit vivement la commotion, et, en un instant, tout le monde fut sur le pont.

Presque aussitôt, nous apercevons, à quelques mètres de notre étrave, une longue ligne de récifs. Le commandant télégraphie à la machine de marcher en arrière, tandis que, juché à l'extrémité du beaupré, j'essaye de percer la brume et de signaler à de Gerlache ce qui se passe sur notre avant.

La machine s’est arrêtée; mais, la pression étant trop faible, elle ne veut pas marcher en sens inverse. La Belgica continue donc son chemin jusqu’au moment où, perdant heureusement son erre, elle va donner doucement sur des récifs. Le choc la rejette de quelques mètres en arrière, où elle touche encore un autre banc de roche.

Alors les feux sont poussés le plus activement possible, afin de fuir ces dangereux parages. Dix minutes plus tard, le navire voguait vers le Nord-Ouest,

Les récifs que nous avions abordés sont ceux qui défendent, au Nord-Ouest, l'accès de l'ile Livingstone (près de l’île Rugged).

Cet incident, qui fut sans conséquence matérielle, nous avait per-

mis de faire un sondage de plus... avec la quille (!) comme disait l’amiral Mouchez !.….

L'ensemble de tous nos sondages effectués entre la Terre des États et l'ile Rugged permet de déduire certaines notions de géographie physique, présentées par M. Arctowski dans une conférence donnée, le 20 décembre 1899, à la Société royale belge de Géographie (x), ainsi que dans une note préliminaire présentée par MM. Renard et

Arctowski à l’Académie royale de Belgique (2). Le profil bathymé-

Ile des États. Shetland du Sud.

PROFIL BATHYMÉTRIQUE, D'APRÈS M. ARCTOWSKI,

trique (fig. 14), joignant l'Amérique aux Shetland du Sud, présente une cuvette à fond plat, qui se relève doucement vers les îles Shetland. Devant chacune de ces iles, le plateau continental forme une bordure étroite, au delà de laquelle les pentes deviennent très abruptes.

L'analyse des températures de l’eau de mer établit :

10 Qu’étant donnée une même profondeur, la chaleur s’abaisse à

mesure que l’on approche des iles Shetland ;

(1) Géographie physique de la Région Antarctique visitée par l'expédition de la Belgica. — Tome XXIV du BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ ROYALE BELGE DE GÉOGRAPHIE, 1000 MAT:

(2) Notice préliminaire sur les sédiments marëns recueillis par l'expédition de la Belgica — Tome LVI des MÉMOIRES COURONNÉS ET AUTRES MéMotres publiés par l'Aca-

démie royale de Belgique, 1901.

20 Qu’une couche d’eau glacée circule entre deux couches d’eau moins froides et augmente d'épaisseur à mesure aussi qu’on approche des Shetland.

Après avoir couru quelques milles au Nord-Ouest, la Belgica reprit sa route vers le Sud-Ouest.

À midi 45, nous laissons, par bâbord, une roche élevée, de forme prismatique et de grande dimension. À l’entour, des roches plus petites, dont quelques-unes couvertes de neige.

Nous reconnaissons la roche Castel et, quelques minutes après, nous voyons, du même côté, l’île Srow, recouverte d’une épaisse couche de neige.

Dès 1 heure 45, la brume s’épaissit encore.

Nous naviguons ainsi à demi-vapeur, faisant route vers le Sud- Ouest, jusqu’au lendemain matin.

Le 22, pendant une courte éclaircie, nous vimes tout à coup la terre droit devant nous. Il était 4 heures du matin environ.

À quoi bon avancer ainsi, les yeux bandés par le brouillard, dautant plus que voici le vent qui se lève, agace la mer, la rend houleuse, méchante, au point que nous devons filer de l’huile. Le navire était dans une brume épaisse, qui rendait tout examen de la côte impossible. Il est donc mis à la cape et, tout en dérivant sous ses voiles auriques, il se dirige lentement vers le Nord-Ouest.

L'’après-midi, la mer devint plus forte encore, et, comme une assez grande quantité de charbon, qui n’avait pu trouver place dans la cale, était sur le pont, le combustible roulait d’un bord à l’autre, en entraînant tout ce qu'il rencontrait sur son passage. Le bruit en était assourdissant.

Nos hommes se mirent alors à descendre le plus de charbon possible. Pendant ce travail, quelques dalots furent obstrués, de sorte que l’eau, déversée sans cesse par les lames sur le pont, ne trouvait plus d'issue pour s’écouler, Ordre fut donné à l'équipage de se mon-

trer très prudent, et le matelot Wiencke reçut une observation de

l'officier de quart, parce que, pour déboucher un dalot, il se tenait trop près du bastingage.

Amundsen était de quart sur la passerelle; Cook auprès de lui. Tout à coup, un cri déchirant domine le vacarme! J'étais dans ma chambre; je me précipite sur le pont, où j'arrive en même temps que le commandant : Wiencke est à la mer! Malgré la défense qui lui en avait été faite, il s’était suspendu en dehors du bastingage; une lame, en passant, l’avait brusquement entraîné.

Comme le navire dérivait fortement, Wiencke, en un instant, se trouva à l’arrière (1). La ligne du loch passant près de lui, il la saisit, avec une réelle présence d’esprit, et l’enroula autour de son bras. Mais le navire continuant sa route, la corde était tirée violemment et le naufragé fut bientôt à l’extrémité de la ligne.

Pendant que le commandant prenait personnellement la direction de la manœuvre, Amundsen examinait la possibilité de mettre un canot à la mer et Cook, qui avait saisi la ligne du loch, la tirait lentement à lui, afin de rapprocher Wiencke du bateau. Le malheureux, bien que maintenu à la surface, ne bougeait plus. Était-il paralysé par le froid ou bien à moitié asphyxié par la quantité d’eau de mer qu’il avait dû absorber ?

Mettre un canot à la mer eût été folie, crime même : nous n’avions pas le droit d'exposer la vie de quatre ou cinq hommes pour risquer un sauvetage si peu certain.

I] n’y avait pas à hésiter ; il appartenait à l'état-major de donner le bon exemple : je m'attachai une corde autour des reins; puis, avec la permission du commandant, qui, un moment, sembla indécis, je sautai à la mer.

Comme j'étais habillé, mes mouvements s’en ressentaient ; de plus, l’eau glacée (2) me paralysait. De lourdes lames m’élevaient pour me

plonger ensuite dans un abîme sans fond.

(x) Wiencke, qui n'offrait pas de prise au vent, dérivait moins vite que le navire

(2) L'eau de mer ne se congèle que par 205 environ sous zéro.

Wiencke étant tout contre le navire, je n’eus pas de peine à le saisir et à l’enlacer ; puis, le cœur gonflé d'espérance, je criai qu'on nous hissât à bord. Les matelots hâlèrent sur le filin, qui se raidit tout à coup sous leur effort et sous l’effet d’un violent coup de tangage.

Je fus brusquement arraché hors de l'eau. J’éprouvai une secousse d'autant plus violente, que Wiencke était un grand et robuste garçon, dont le poids était encore doublé par l’eau imbibée dans ses vêtements. L’arrière du navire retomba dans la mer, la corde se détendit et me replongea dans la lame. Wiencke était inerte, il avait les yeux grands ouverts, regardant dans le vague. Il maintenait la bouche fermée et chassait avec force par le nez l’air qu’il respirait,

Deux ou trois fois, la corde se raidit, m’imprimant les mêmes secousses ; je serrais Wiencke dans mes bras, mais mes forces me trahirent et je dus abandonner le malheureux.

Pendant un instant, qui me parut un siècle, je restai, douloureuse épave, suspendu au filin. Arctowski seul en avait la charge ; il l'avait enroulé au garde-corps de l’arrière et faisait des efforts surhumains pour m'aider.

Durant ce temps, des matelots, accrochés aux bastingages et soutenus par tous ceux qui étaient sur le pont, s’épuisaient à tâcher encore de saisir le malheureux Wiencke, Celui-ci, toujours retenu par le loch, dérivait sur le flanc du navire.

Enfin, trois hommes revinrent à l'arrière et me hissérent sur le pont.

Alors, je vis le naufragé, abandonné par la ligne, s’écarter lentement du bord, flotter au gré des lames, puis descendre peu à peu dans l’eau bleue, où son suroît jaune clair jetait une tache pâle... Wiencke disparut !.….

Nous fûmes obligés de « fuir devant le temps » et d'aller demander un abri à le Low, que nous venions d'apercevoir au noroît,

Quelle triste, triste nuit! A bord régnait une véritable consternation.

Un mort déjà, tout au début de notre campagne ! Combien de victimes l’expédition ferait-elle ? En était-il un seul d’entre nous qui reverrait le pays ? À qui le tour maintenant ?

Et durant le quart interminable que je passai sur le pont, en cette nuit de malheur, toujours je revoyais Wiencke, les yeux grands

ouverts, sans vie, emporté à jamais par les flots!

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