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La rédaction de cet ouvrage était déjà très avancée, touchant à sa fin, lors(|ue M. Alfred Martineau fut nommé gouverneur de la Côte française des Somalis. Nous n'avons donc pu parler longuement de Fœuvre, alors à peine entreprise, du nouveau gouverneur. Nous savions seulement que, au lendemain de s;)n installation, M. Martineau avait eu à apaiser des troubles d'une certaine gravité, causés par une partie de la population ouvrière indigène, et qu'il s'était acquitté de cette tâche délicate «vec une fermeté et un tact parfaits, à la satisfaction de tous. Depuis, maintes occasions ont permis au public d'apprécier les grandes et fortes qualités du jeune gouverneur (i) de la Côte française des Somalis : M. Martineau s'est déjà montré le digue continuateur de l'œuvre de M. Lagarde; nous pouvons tout espérer de la colonie et de son chef.
M. Martineau du reste n'est pus un nouveau venu dans les affaires de l'Etat : sa profonde compétence en matière coloniale complète son expérience, depuis longtemps acquise, de la vie publique.
Avant d'occuper le poste de gouverneur de la Côte française des Somalis, M. Martineau a été Directeur de l'Intérieur à Nouméa. Précédemment, nous l'avons vu chargé (en iSqS) par le gouvernement, d'une mission à
(i) M. Alfred Martineau est né à Artins (Loir et-Cher) le i8 décembre 1859.
à ÀVANT-PROPOâ
Madagascar où il a fait une sérieuse étude des principales questions qui préoccupaient à bon droit nos hommes d'Etat. M. Martineau consigna le résultat de son enquête de çisu et de auditu dans un ouvrage qui, malgré les changements survenus k Madagascar n'a rien perdu de son intérêt et pourra longtemps encore servir de guide au fonctionnaire et au colon appelés à vivre dans l'île, étant donnés les objets qui y sont plus spécialement traités.
En effet, dans Etude de Politique contemporaine : Madagascar (i), M, Martineau s'est attaché à donner sur les hommes et les choses de ce pays les notions les plus exactes et les plus complètes. Tout d'abord, il examine la politique suivie par la France vis-à-vis de la Cour d'Emyrne depuis 1882; ensuite, il étudie les institutions indigènes, l'organisation politique du pays, larmée hova : le tempérament et l'esprit de la population; les différentes influences qui peuvent gêner notre action ou la servir, forment l'objet d'une étude spéciale; enfin, l'auteur entre dans le détail des questions d'intérêt, et fait à l'avance le bilan de la possession définitive de l'île par la France.
Cet ouvrage a classé son auteur parmi ceux de nos coloniaux qui possèdent le mieux tout ce qui est relatif à Madagascar. L'on pensa même que M. Martineau était tout indiqué pour une des principales fonctions créées dans l'île au moment de la prise de possession ; cependant, il fut appelé k un autre poste, d où plus tard il vint à Djibouti ; et l'on ne saurait regretter ce changement de destination puisque la colonie qu'il dirige aujourd'hui offre par sa position exceptionnelle, sinon par ses productions, une importance de tout premier ordre.
M. Martineau a eu l'occasion de se faire apprécier comme colonial en dehors de ses fonctions officielles. On Ta vu profiter de tous ses séjours en France pour collaborer assidûment k l'œuvre de nombreuses sociétés d'expansion coloniale, leur apportant sans réserve l'autorité de son expérience, l'appui de sa personnalité, le concours
(I) Paris, 1894; in-8'.
de son travail. Ajoutons qu'il a su, par sa courtoisie et sa parfaite aménité, se faire dans ces différents groupes autant d'amis qu'il y comptait de collègues.
Mais nous n'avons encore rien dit de la carrière politique de M. Martineau. Il avait pourtant derrière lui un passé brillamment rempli, lorsqu'il tourna son activité du côté des questions coloniales. Elève de l'Ecole des Chartes, Licencié en Droit, Avocat à la Cour d'Appel, nous le voyons de bonne heure se jeter dans la politique militante, tout en se consacrant avec ardeur à l'éducation nationale.
Professeur à l'Association polytechnique. Président de l'Union de la jeunesse républicaine. Fondateur puis Secrétaire général de la Ligue d'Action républicaine, il ne cesse pas de se prodiguer, de semer à pleines mains les idées et les enseignements : de répandre la bonne parole par ses conférences et par ses écrits. Enlîn en 1889 — ^ trente ans — il est élu, avec une grosse majorité. Député de Pî»ris, avec le programme — ou plutôt avec ce qu'il y avait de meilleur dans le programme — du général Bonlahger, qui du reste patronna sa candidature.
Le jeune député, républicain sincère, enthousiaste, ^vait -été séduit, jemporté, comme le furent alors tant d'autres, par^ce grand mouvement d'opinion qui s'appela le boulangisme : dans le boulangisme il voyait surtout un moyen de précipiter les réformes, de réaliser presqu'en bloc et d'un seul coup les réformes radicales'; de faire vite, bien et grand.
Mais il perdit beaucoup de ses illusions, à voir la politique^de plus près.' Il reconnut que les intérêts d'un parti peuvent ne pas être toujours d'accord avec ceux du pays; il eut le courage'de[ vouloir faire son devoir de représentant du peuple): il brava donc les [criailleries de quelques énergumènes et^ rompit avec |les [questions stériles de la politique de couloirs, pour se donner tout entier à l'étude et à la conduite des intérêts généraux, vitaux, de la France.
C'est alors qu'il commença à s'affirmer comme un partisan résolu et éclairé de l'œuvre coloniale française ; il se
fit à la Chambre une spécialité des questions coloniales : on les discutait alors avec passion : le Soudan était notamment à Tordre du jour. M. Martineau se déclara contre les expéditions militaires, contre les procédés barbares, onéreux et stériles de conquête qui étaient de mode à cette époque (1889-1893). 11 est juste d'ajouter que l'énergie avec laquelle il soutint son opinion à la tribune, dans la presse, dans les groupes coloniaux, lui fit des ennemis — pas assez, heureusement, pour qu'il pût, selon un mot fameux : « se mettre à leur tête. »
Cependant, les sujets auxquels il s'attachait de plus en plus devaient le conduire à renoncer tout à fait à la politique : en 1893 il ne se représenta pas, malgré les sollicitations de ses anciens électeurs. 11 se consacra des lors exclusivement aux questions coloniales. Appelé par les électeurs de Nossi-Bé à les représenter comme leur délégué au Conseil supérieur des colonies, il fut peu après chargé de la mission à Madagascar dont nous avons parlé. Il entra ensuite dans l'administration supérieure des colonies : après avoir été Directeur de l'Intérieur à Nouméa, puis Secrétaire-général des Colonies, il fut enfin, en mars 1899, nommé gouvernerneur de la Côte française des Somalis.
Au cours de l'ouvrage que nous offrons aujourd'hui au public, nous avons parlé à plusieurs reprises de l'œuvre de M. Lagarde à Obock, à Djibouti, en Ethiopie, avec toute l'admiration que nous avons pour ce dévoué et habile administrateur. Nous avons montré la colonie d'Obock depuis ses origines, se développant, devenant de rien quelque chose : nous avons évoqué le tableau de la rapide fortune de cette nouvelle métropole qu'est Djibouti. Nous avons exposé pour le lecteur les diverses phases de la conquête morale et économique de toute une contrée qui, outre l'avantage de sa situation sur la [mer, offre encore celui d'être la clef de l'Ethiopie. Tout cela est l'œuvre de M. Lagarde. Mais les meilleures œuvres s'effritent, tombent en raines, si elles ne sont pas poursuivies et incessamment perfectionnées. A M. Lagarde il fallait
un continuateur qui possédAt toutes ses qualités : son activité, son énerg^ie, son endurance et, disons-le parce que cela ne peut que grandir celui dont on le dit : son ambition. Or, le gouvernement a trouve riioiume qu'il fallait à cette place, dans la personne de M. Martineau.
Evidemment M. Martineau n'achèvera pas sa carrière à Djibouti : ses talents rappellent à un poste pins élevé ; l'avenir s'ouvre devant lui ; il ne fait là, nous y comptons bien, qu'un stage. Mais nous savons que le temps — fut-il court — qu'il passera à la Côte des Somalis sera utilement, fortement employé pour la colonie, pour la France. C'est pourquoi, en tête de cet ouvrage où nous nous sommes efforcé de retracer — en décrivant notre colonie — l'œuvre de M. Lagarde, nous avons voulu dire toute la confiance que nous avons en M. Martineau; toutes les espérances que l'on doit fonder sur son passage à Djibouti.
Lucien HEUDEBERT.
Paris, 3i décembre i8î)9