CHAPITRE II
étaient plantés des rotins contournés d'une façon assez bizarre.
C'était la limite des deux tribus.
Plus loin, nous rencontrions, dans une forêt à flanc de montagne, une caravane de plus de trente porteurs. Un trafiquant annamite descendait de la région de Tû-Nac avec 120 kilogrammes de cannelle. Il nous aborda avec des saluts serviles très spéciaux à la race jaune, auxquels nous n'étions pas accoutumés. Us furent pour nous sans plaisir, sachant le profit énorme qu'il venait de tirer de ces populations malheureuses. Nous pûmes ainsi constater les rapports de voisinage de ces différentes tribus. Chacune d'elles choisit une région dont elle délimite les frontières; c'est une série de petites agglomérations féodales, absolument indépendantes, unies par groupes pour veiller aux intérêts communs.
Dans ce pays souffle un air frais et sain; de jolies fougères arborescentes y poussent librement et la végétation de ces beaux sites faisait oublier l'absence de gibier. Nous abordions bientôt un village où, après les palabres d'usage, on fit signe d'avancer. Les chefs nous prièrent d'attendre au lendemain pour fixer notre départ, leurs hommes étant au travail dans la montagne. Là, encore, pas de provisions et les nôtres commençaient à diminuer considérablement : depuis deux jours nous
98 AU PÀT8 MOI
étions à la portion congrue. Dans cette inquiétude, je poussai jusqu'à un village plus important où la récolte avait été bonne, laissant Marsay à la garde du cantonnement. Parti avec deux hommes et l'interprète nous entrâmes sans difficulté. Je m'installai chez un vieux chef à qui j'offris d'échanger nos tabacs, lui faisant goûter mon tabac français alors que je bourrais une pipe de tabac sauvage.
L'expérience m'avait appris que ces petites manifestations d'amitié ne sont pas inutiles. Et je lui proposai quelque peu d'étoffe contre une provision de riz qui, dit-il, n'était pas décortiqué; mais il donna l'ordre de le faire. Cette circonstance me valut un curieux spectacle. Autour de la case se rangea la jeunesse féminine, qui se mit à piler le paddy avec ce mouvement gracieux que j'avais déjà remarqué chez les Laotiennes. Une heure après j'étais possesseur d'une assez grande quantité de riz; nous en avions pour plusieurs jours. Black n'avait pas perdu son temps et avait mangé la moitié d'un repas préparé pour les porcs; il me revenait un peu fatigué de sa gloutonnerie. Miss, au contraire, dans son honnêteté, me jetait de bons yeux pour obtenir une boule de riz que lui présentait une femme en lui prodiguant des caresses. Nous nous étions fait des amis et je repartis le cœur léger, avec l'assurance de porteurs pour le lendemain.