GABRIELLE, TRISTAN
GABRIELLE^ voulant so lever.
Il s’éloigne.
TRISTAN, la retenant par la main.
Nous sommes si bien ici !
GABRIELLE, même jeu de scène.
Mais voici la nuit, monsieur !
TRISTAN, même jeu.
Belle nuit d’été, mademoiselle !
GABRIELLE, se dégageant.
Bonsoir, monsieur.
Elle s’éloigne du banc.
• TRISTAN, suppliant.
Mademoiselle, de grâce... encore une toute petite minute. J’ai tant de choses à vous dire!
GABRIELLE, avec malice.
..Pour Marie de Cbambois?
TRISTAN, avec chagrin.
Ab! mademoiselle!... (Riant, tout à coup.) Ab! ah! gh! au fait !
GABRIELLE
Vous riez !
TRISTAN
Oui* quaôd je pense à mon aventure... elle est unique !... Je suis venu ici avec une idée bien arrêtée, et voici que je ne veux plus m’en aller, parce que j’ai une idée tout autre, également bien arrêtée. Il n’y a que moi pour ces accidents -là !
GABRIELLE, piquée.
Oui, et si Tfne autre grande prenait ici ma place, vous changeriez encore d’idée, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la pension y passât.
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TRISTAN, mata
Ah! ah! ah! non! par exemple !... je vous jure bien...
GABRIELLE, se laissant aller à son dépit.
Ah ! tenez, vous n’avez jamais été sérieux ! vous ne le serez jamais !
TRISTAN
Comment ! je n’ai jamais été?... vous me connaissez donc?
GABRIELLE, 80 reprenant.
Nonl... mais j’entends parler de vous.
TRISTAN
Par qui ?
GABRIELLE
Mais... par votre cousine...
Gabrielle!.. elle est ici?...
AU
GABRIELLE
Oui!
TRISTAN
M’en veut-elle?
GABRIELLE
Beaucoup.
TRISTAN
Cette chère cousine !
GABRIELLE
Qu’aviez-vous à lui reproche^?
f TRISTAN.
Absolument rien. Nous avions été élevés ensemble au château de notre oncle de Blançay, qui déjà, à cette époque, nous disait, en nous regardant manger nos tartines déconfitures: « Mes enfants vous vous marierez ensemble » c’est entendu. Gabrielle, voici ton mari ! Tristan, voilà » ta femme ! » Et moi, ça m’agaçait, ça m’irritait qu’il eût disposé de moi avant moi-même. Un beau jour, on nous sépara. Elle avait cinq ans, moi, dix. J’entrai au collège, je fis mes études ; et, mes études terminées, je cherchai une carrière; j’étais avocat. C’est alors que notre oncle me dit : « Eh bien! mon garçon, voilà le moment d’épouser ta » cousine ; avoir une femme et des enfants, c’est une car- » rière qui en vaut bien une autre ! » Ma foi I je n’y tins plus ! « Non! mon oncle, m’écriai-je, il ne sera pas dit que » l’on me mariera sans ma volonté ; je n’épouserai jamais » ma cousine Gabrielle. •* Là-dessus, mon oncle m’envoya promener ; je me fis soldat, et je partis pour l’Afrique.
GABRIELLE
Vous n’avez jamais revu votre cousine ?
TRISTAN
Je m’en serais bien gardé. Je craignais trop qu’elle ne
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m’épousât malgré moi. Elle avait autrefois un talent merveilleux pour me faire céder à tous ses caprices; ce qui m’humiliait profondément.
GABRIELLE, se mettant en face de lui.
La reconnaîtriez-vous?
Parbleu !
GABRIELLE
Vous en êtes bien sûr?
TRISTAN
Je la vois encore !.. Qu’est-ce qu’elle vous a dit de moi?
GABRIELLE
Du mal ! .
TRISTAN
Beaucoup?
GABRIELLE
Énorfnément!
TRISTAN
Quoi encore ?
• GABRIELLE
Elle vous reproche d’abord de n’avoir ni cœur ni tête.
TRISTAN
D’abord? qu’est-ce qui lui restera donc pour ensuite! GABRIELLE.
Elle vous reproche ensuite de n’être pas sérieux, de ne
jamais savoir ce que vous voulez, de tourner à tout vent, comme unegirouette. Enfin!,..
TRISTAN
Ah ! il y a un enfin!
GABRIELLE
D’être un ingrat, qui ne pense plus à elle.
TRISTAN
C’est faux !
GABRIELLE
Un méchant, qui ne craint pas de faire de la peine aux gens !
TRISTAN
C’est faux !
GABRIELLE
« Si jamais tu le rencontres dans le monde, me dit-elle souvent, fuis-le comme la peste ; si, par impossible, il te demande ta main, cache-la dans ta poche. »
TRISTAN
A-t-on jamais vu!... Ah! petite scélérate de cousine !... Mademoiselle, je vous prie de ne pas croire un mot...
■ GABRIELLE
Gabrielle n’a jamais menti, monsieur !
TRISTAN
Oui ! je sais, quand on est furieux contre quelqu’un, on en dit un mal atroce. On croit ne pas mentir, et cependant on ne fait pas autre chose. Si elle ne veut pas de moi, ce n’est point une raison pour...
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GABBl ELLE.
Gabriellene veut pas de vous .parce que vous ne voulez pas d’elle. Elle vous aimait bien autrefois.
TRISTAN
Mais elle était alors un baby de cinq ans, et moi, un gamin de dix. Parce qu’on s’aime à cet âge-là, faut-il fatalement se condamner l'un à l’autre?... Avouez, mademoiselle, que la vie serait bien monotone si l’on devait suivre toujours le même sentier.
gabrielle.
Gabrielle vous aurait refusé avec plaisir, monsieur, si vous l’en aviez priée gentiment. Ce qu’elle désirait avant tout, c’était vous revoir, se souvenir avec vous du temps passé, et vous offrir une bonne et franche amitié en échange de son affection d’enfance.
TRISTAN
Moi, je n’aurais pas demandé mieux. Pourquoi ne m’at-elle jamais écrit?
GABRIELLE
Gabrielle a attendu longtemps, bien longtemps, le moindre mot de vous qui lui permît de vous répondre.
Elle n’a pas reçu de lettre de moi?
GABRIELLE
Je le crois bien ! vous ne lui avez jamais écrit !
TRISTAN
Voilà ce que -t’est que de remettre toujours au lendemain...
GABRIELLE
Elle ne méritait pas tant d’oubli, convenez-en r
ogle
TRISTAN
J’en conviens.
GABRIELLE
Elle vous aimait tant autrefois!... Quoique la plus jeune, elle était la plus raisonnable... Bien souvent, elle vous empêchait de faire des sottises... Quand elle n’y réussissait pas, elle s’accusait elle-même, pour que vous ne fussiez pas grondé.
TRISTAN
C’est vrai !
GABRIELLE
Quand vous aviez cassé vos jouets, elle vous donnait les siens... Elle vous donnait ses bonbons d’étrennes, quand vous aviez mangé tous les vôtres.
C’est vrai !
GABRIELLE
Etiez-vous malade ? Elle pleurait à chaudes larmes, et priait le bdn Dieu de lui passer les maux dont vous souffriez.
TRISTAN, ému.
Cette chère cousine!... Oui, c’est mal à moi de n’avoir pas voulu la revoir... D’ailleurs, cela n’engageait à rien!
ga'brièlle.
Nullement !
TRISTAN
Et quand bien même!... En y réfléchissant, elle doit être la femme la plus aimante, la plus dévouée...
GABRIEL LEj souriant.
Quel singulier garçon vous faites ! Après Marie, vous
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avez pensé un instant à moi, si je ne me trompe; après moi, vous revenez à votre cousine ; et tout cela en moins d’une heure !
TRISTAN, riaut.
Oui, ma foi! Mais ce n’est pas ma faute, je vous jure; c’estia vôtre...
GABR1ELLE.
La mienne !
TRISTAN
Vous m’avez parlé de Marie, de Gabrielle et de vous, comme si vous aviez juré de me faire perdre la tête ; je ne sais plus où j’en suis ! C’est absurde ce que je vais vous dire; c’est pourtant la vérité; mon cœurbatàtout rompre! Ce n’est plus pour Marie, à coup sûr; pour qui donc? Est-ce pour Gabrielle? Est-ce pour vous ? Je n’en sais absolument rien ! Ne vous fâchez pas, et tirez-moi de peine; car c’est vous qui m’avez mis dans cet étrange et cruel embarras.
GABRIELLE, riant.
Ah ! ah ! ah ! grand nigaud ! va !
TRISTAN, la recoauaisaant.
Gabrielle!... (il lui s&utoaucou, et l'embrasse. Se ravisant.) C’est bien toi, au moins?. . .
GABRIELLE
Il est temps de me le demander !
TRISTAN
Non ! de mavieje n'ai été heureux comme aujourd’hui! Tu es bien changée, sais-tu?
GABRIELLE
Et toi, donc?
\ TRISTAN
Quand nous marions-nous?
GABRIELLE
Quand tu voudras .
TRISTAN
Bon! Je cours au château de notre oncle. Je l’éveille en sursaut, je lui fais ma demande; demain, nous venons te prendre ; et dans quinze jours le mariage.
GABR1ELLE.
Quand je pense qu’il a fallu te mettre au pied du mur...
TRISTAN; riant.
Oui, à la lettre et au figuré..... Ah! ah! ah! j’en rirai longtemps. (On cntoml la cloche.) Quelle est cette cloche? GABRIELLE.
C’est l’heure du souper.
TRISTAN, l'embrassant.
Bon appétit, Gabrielle !
GABIUELLE.
Bonne chance, Tristan ! Prends garde de te faire mal.
TRISTAN, grimpant sur le mur.
Ne crains rien ! je ne te casserai pas ton mari.
U est à choyai sur le mur, ou entend lo chien qui aboie.
Ah ! mon Dieu 1 Encore un chien !
TRISTAN. •*, .V
C’est toujours le même.
•GABRIELLE
Fais-le donc taire.
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TRISTAN, au chien.
Mon ami, tout à l’heure tu remplissais un devoir. Maintenant, après ce qui vient d’être conclu, tu ne fais plus qu’une sottise. (Nouveaux aboiements.) Il ne m’entend pas! — Ah ! mes petits pains français, (il tire de sa poche UU MC (jtl’il jette au cliieu.) Tiens, Cerbere. (Le chien se tait. Tristan envoie des baisers à Gabrielle, tout en disparaissant do l'autre côtô du mur. ) Au
revoir, cousine! *
GABRIELLE, les Jui rendant.
A bientôt, cousin !
Tristan disparaît complètement . — Gabrielle sort par la gaucho .