L.-N., Card. Bégin
Arch. de Québec.
Droits réservés, CANADA, 1919
Lett re- Préface
Mon cher Capitaine,(1)
Vous me voyez devant vous dans la position réglementaire et fixe. . . et je vous salue militairement.
Il y a longtemps que je veux vous écrire, mais les grandes manœuvres du carême m'ont un peu démoli.
Je vous écris sous votre lumière électrique. Par votre fenêtre ouverte écoutez bruire la cascade de l'Yamaska. . .
Est-ce que ça ne remue pas en vous le tréfonds du maskoutain ? Il est neuf heures et demie du soir. C'est l'heure où les grands fauves se mettent à l'affût, et où jadis, le carquois en bandoulière, les mains rougies du sang des buveliers pris en faute, le Visiteur in petto des Sociétés de Tempérance du diocèse revenait à soîi " repaire " et faisait résonner le corridor endormi de la musique sinistre de sa mitrailleuse à écrire.
(1) Depuis cinq mois j'étais aumônier du 22e Bn C.-F.
Cantonné à Amherst, Nouvelle-Ecosse, je reçus, en mai 1915, cette épître humoristique. Elle me fournit une préface au petit livre que j'offre au public. — Fr. C. D.
Héla» ! le silence et l'ordre régnent désormais là où naguère le bruit savait être si éloquent et où un désordre apparent n'était qu'un effet de l'art. Votre cellule en parfait ordre, vous n'imaginez pas à quel point cela est macabre et funèbre. Elle porte le deuil de " La Croisade ".
Votre souvenir du moins est resté vivant. Et votre gloire donc, cette "fâme" frivole et coquette, à qui l'uniforme khaki^a tourné la tête. Du Grand au Petit Maska, votre nom est sur toutes les lèvres. On vous exalte même dans les " saloons ". MM. les hôteliers font boire à votre heureux voyage. .
Les dangers que vous allez affronter me rendent rêveur. Bien des jeunes gens relèvent la tête à la pensée de votre courage. Et la Société de Tempérance, veuve éplorée de son Secrétaire, et " La Croisade ", pauvre petite orpheline, gardent un silence farouche, entourées toutes deux d'un respect superstitieux, aucun prétendant n'étant assez audacieux pour courtiser cette Pénélope, aucun père adoptif ne se trouvant digne de recueillir celte orpheline.
C'est donc bien la gloire, mon Capitaine. Aussi est-ce bien le temps, le fer étant chaud, de le battre. " Au régime de l'eau " serait accueilli presque comme un récit de bataille. Je vois le volume d'ici : un petit in-lS en toilette khaki, avec
une préface l'èpée au clair, datée de la tranchée et signée du nom d'un aumônier dévoué. On se l 'arrache. C'est entendu.
J'ai vu quelques dessins de Massicotte. Il y a de l'idée, des types bien venus, et cela parait fort soigné. Et, cher Capitaine, pourquoi n ajouteriez-vous pas un conte ou deux, dont le sujet et le titre seraient empruntés à la vie de vos grognards ?
Bien à vous, en toute affection,
Petil-Maska, 6 mai, 1915.