‹ Au régime de l'eauChapitre 21 sur 24 · GUILLAUME · texte numérisé non relu

GUILLAUME

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C'est une chose connue que Sa Majesté Satanique Lucifer a établi sa cour terrestre quelque part au Petit Maska. Quant à l'endroit précis, les opinions se partagent : question brûlante que nous

n'étudieronsjpas en ce moment.

Or, au soir du 5 août 1914, Guillaume II empereur d'Allemagne, vint incognito visiter Satan dans sa cour terrestre, entre le Grand et le Petit Maska.

Il est inutile de rappeler que Satan est impérialiste ardent, et que sa raison d'être, parmi les humains, c'est d'agrandir sans cesse son empire de mort et de destruction. Je pense qu'il n'est

pas moins inutile de présenter à nos lecteurs l'omnipotent Dionysos. Dionysos est le diable des liqueurs enivrantes, c'est le bras droit de Lucifer : c'est le Joe Chamberlain de l'Empire Satanique : c'est le diable total dont les marchands d'eau-de-vie ne sont que les diverses incarnations : c'est cet esprit pur, non réduit, dont les cabaretiers eux-mêmes ne sont que les " blends "(1) inférieurs et falsifiés.

Lucifer et Dionysos causaient donc, quand Guillaume arriva. Et Guillaume ouvrit la bouche et dit :

— " Réjouissez-vous, Sire, Empereur du noir séjour. La guerre est déclarée. Elle sera universelle. L'Europe se détruira par ses propres mains. Voilà, je pense, du bon travail à mon crédit. Daignerez- vous enfin me recevoir en bonnes grâces et m'associer à votre œuvre ? "

Lucifer sourit : il savait depuis longtemps que Guillaume ambitionnait de supplanter

(1) Mot anglais, signifiant mélange, employé en langage de distillateurs et d'hôteliers pour désigner certains produits impurs de la cornue.

Dionysos comme premier ministre. Il se contenta cependant de répondre :

— Tn es resté bien jeune, Guillaume, mon fils. Tu te montes la tête avec cette petite bagarre européenne. C'est bien de déclarer la guerre. Mais il faut continuer. Tu es resté les bras croisés depuis longtemps . . .

— Je me préparais, interrompit Guillaume.

— " . . . Tandis que ton collègue Dionysos, sans mener tant de tapage, a fait mourir depuis trente ans, à lui seul et rien qu'en Europe, sept millions cinq cent mille hommes (7,500,000). C'est bien gentil, et je ne parle pas de ses autres menus services."

Mais Guillaume mit la main sur la garde de son épée : " Sire, dit-il, vous serez content de moi."

Dionysos, resté silencieux durant cette audience, pencha sur Guillaume sa trogne enluminée et dit : " Tu es un enfant, Guillaume.'

Et Guillaume s'éloigna, nourrissant des projets de destruction et de mort.

Août et septembre ont passé. On est au milieu d'octobre : Lucifer et Dionysos sont allés, ce soir-là, aux vues animées à S. -H. Aussi, sont-ils d'une bonne humeur endiablée. Et voilà l'empereur Guillaume de nouveau devant eux :

— Eh ! bien, s'écrie Guillaume, est-on content de la boucherie de là-bas ? Y a-t-il assez de carnages, assez de tueries, assez d'atrocités ? Reconnais-tu enfin, Sire Lucifer, la puissance de destruction de mes canons ? N'est-il pas temps de remplacer dans ton royaume le tirebouchon par l'épée et la bouteille par l'obusier ?

— Oh ! tu es encore bien au-dessous du tirebouchon et de la bouteille, répond Lucifer. Songe, Guillaume, que l'alcool, qui depuis trente ans a tué plus de sept millions d'individus, continue, en Europe seulement, à mettre au cercueil, bon an, mal an, 370,000 hommes dont la belle partie m'appartient. Fais-tu mieux que cela ?

— Il est vrai, dit Guillaume, que nous n'en sommes pas encore là. Mais daignez attendre. Vous verrez.

— As-tu au moins tué les enfants ?

— Pas tous, mais on a coupé les mains à beaucoup, on a tué des femmes et surtout beaucoup d'infirmières.

— C'est quelque chose. Mais Dionysos fait mieux que ça. Il a d'abord une hypothèque assurée sur la plupart des enfants de ses victimes. C'est là l'espoir de l'avenir. De plus, dans chaque taudis où sa vertu puissante suscite un ivrogne, il y a des femmes qui sont battues et qui pleurent. Combien de femmes d'ivrognes sont tuées ! Combien meurent de faim ! Quand obtiendras-tu de pareils résultats ?

- Patientez un peu, Sire, dit Guillaume. Vous allez en voir de belles. Patientez. Vous serez effrayé vous-même.

Alors Dionysos, qui était resté silencieux, ricana et dit avec une infernale ironie :

Tais-toi, Guillaume, méchant petit garçon: tu vas faire pleurer ta maman.

Et Guillaume partit, la rage au cœur.

^ C'est la mi-décembre 1914. Et l'empereur d'Allemagne est revenu à la cour de Satan, entre les deux Maskas. Mais ce n'est plus le Guillaume des jours de gala. C'est un Guillaume exténué, neurasthénique-, traînant de l'épée et tirant de la botte. De la figure martiale de jadis, il ne reste que la moustache en croc. La guerre, en somme, ne lui réussit pas. " Il en a plein son casque à pointe ". Mais, '' ses malheurs n'ont point abattu sa fierté ", et il se présente encore gaillardement. Malheureusement, c'est le mauvais moment pour faire la cour à l'Empereur des Enfers. Celui-ci vient d'apprendre le vote prohibitionniste du comté de Saint-Hyacinthe, et il en cause tristement avec son premier ministre. C'est alors que Guillaume l'interrompt :

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Tais-toi, Guillaume, méchant petit garçon. . . p. 178

— Connaissez-vous, Seigneur Lucifer, les événements de Louvain ? Savez-vous que mes canons ont bombardé la cathédrale de Reims ? Savez-vous ... ?

— Je sais, riposte Lucifer, avec une humeur du diable, que ton travail ne vaut rien. Ta prétendue œuvre de destruction tourne au scandale. On ne parle plus dans le monde que d'héroïsme et d'humanité régénérée. Voilà que les Français eux-mêmes, parmi lesquels j'avais de bons amis, s'unissent à leurs prêtres et retournent à l'église. De la charité partout. Du dévouement partout. C'est à dégoûter le diable le moins exigeant. J'apprends même que, depuis le début de la guerre, on a interdit la vente de l'absinthe en France, et celle de l'alcool en Russie. Les cabarets n'existent plus en Belgique. Où allons-nous ? Si l'on m'enlève mon absinthe chérie, la mère nourricière de mes meilleurs enfants, que veux-tu que je devienne ? J'abdique, je me suicide, je me jette dans l'eau bénite. Voilà ton œuvre, Guillaume, œuvre où il y a bien quelques bonnes petites choses, mais dont les résultats sont

néfastes, tandis que les dégâts causés par ton rival Dionysos sont sans mélange. Ils ne suscitent pas l'héroïsme. Au contraire, ils détruisent l'honneur. Au lieu d'unir, ils divisent. Au lieu de régénérer un pays, ils l'abrutissent : exemple l'Angleterre.

D'ailleurs, ton œuvre si mêlée déjà de choses mauvaises, n'a pas même la durée. Celle de Dionysos est de tous les temps et de tous les moments. Tu dois t'arrêter, ayant à peine commencé. Dionysos, lui, est l'éternel recommenceur. Il poursuit son œuvre sans cesse, toujours avec quelques perfectionnements.

" Aujourd'hui mieux qu'hier, mais moins bien que demain."

Et comme Lucifer terminait son discours sur ce vers de Rosemonde Gérard, Dionysos, qui était resté modestement à l'écart, s'approcha, inclina devant Guillaume, désespéré, sa trogne ironique :

— " Sire, dit-il, je salue votre majesté évangélique, comme un grand bienfaiteur de l'humanité."

Puis, voyant que Guillaume prenait mal cette plaisanterie, il ajouta, familier et bon enfant :

" Fais-toi hôtelier, mon Guillaume. Il faut toujours en venir là. Tes nouveautés ne remplaceront pas la tradition. Dans la profession de diable, vois-tu, pour faire de l'ouvrage un peu soigné, rien ne vaut le tire-bouchon : c'est l'instrument classique.

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