NI CE DEVOIR POUR LES CAMARADES, NI CE MINISTÈRE POUR MOI
Locre, Belgique, 27 septembre, 1915.
Pour la première fois, du 19 au 25 septembre, le bataillon canadien-français, le 22ième, a affronté le feu des boches, en tenant les tranchées au front de Kemmel. La veille encore, trois nouvelles victimes, avaient payé le tribut de sa gloire naissante.
A ce point du secteur d’Ypres, la lutte était très vive, l'artillerie fort active, les coups de main fréquents, la nuit, et, tout le long du jour, tout regard d’imprudente curiosité au-dessus du parapet se payait de la vie.
Quand done, le 25 septembre, le 22e Bn C.-F.
s’en vint au village de Locre, prendre ses quartiers de repos, tous, officiers et soldats, semblaient bien convaincus du caractère plutôt ‘* grave ” de cette guerre de taupes.
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Au repos, loin du péril immédiat, par réaction, on chante, on dort, on rêve même.
Mais monsieur l’Aumônier, lui, ne sut ni chanter, ni dormir... A son dire, le régiment sorti du péril de “ mâle mort ” des tranchées, avait, au repos, à affronter un danger de mort incomparablement plus terrible, plus redoutable encore !
C'ést bien ce qui se doit conclure de son allocution d’hier.
Hier, 25 septembre, C'était dimanche ! Lorsque le dernier camarade eut occupé la dernière chaise de la petite église de Locre, où le batail. lon entend la messe par deux groupes, à 8.15 hrs et 11.15 hrs, l’office commença. Monsieur l’Aumônier était très vif. Sa petite botte martelait les degrés de pierre, avec une énergie, une vivacité qui faisaient grincer ferme les gros clous de la semelle. Son “ veuillez vous asseoir ”, après la lecture du saint Évangile, sonna bref comme un ordre de sergent-major. Il promena un regard inquiet sur son auditoire. aimé: c'était la première réunion depuis l’arrivée en terre belge. Puis il commença :
“Mes chers camarades... Mes chers enfants, oui, mes enfants, car l’aumônier d’un régiment, c’est un père.
“Mes chers enfants, je vous félicite. Je suis content de vous. Votre voyage a été heureux ; votre conduite, admirée. Vous sortez avec honneur de votre première expérience du feu. Votre bravoure vous honore et honore le Canada français. Aux tranchées vous serez toujours des héros. Devant l’ennemi, reculer, fuir est d’un lâche et d’un trattre. Je ne crains pas cette infidélité au serment juré. Cependant, je redoute: un péril et je voudrais vous prémunir contre ce péril plus grand que la mort. La mort glorieuse au champ d’honneur ne vous effraie pas, et cette mort, nos amis, nos parents l’appréhendent pour nous. Eh! bien, moi qui vous aime, qui l’autre jour en vous bénissant, lorsque vous partiez au danger, ai souffert en mon cœur quel-
que chose des douleurs des mères, je redoute pour vous, ici, un péril, qui tuerait l'espoir même de consoler vos mères! Et je gémis de vous savoir exposés à ce péril, quand pour-
tant je n’ai pas pleuré en bénissant les tombes de nos héros tombés au front, après avoir comme Vous, comme nous tous, offert à Dieu leur vie pour l’expiation des crimes et le triomphe du droit et de la justice...
“ Vous allez comprendre : Vous savez que, ici, tous tant que nous sommes nous devons obéir ponctuellement aux ordres. Or, quiconque se met volontairement dans l’impossibilité d’obéir aux commandements, de marcher au feu, d’aller aux tranchées, s’expose à comparaître devant la cour martiale, à être jugé traître devant la loi, parjure au serment de fidélité et digne du feu de peloton. Or, ici, hélas ! des gens avides et cupides, à l’âme vile et basse, des hôteliers, vendent les pires alcools frelatés, sous le nom de bière anglaise, de vin français, ou de “ gin ” flamand. Un enfant, un camarade, qui n’a pes l'habitude des boissons enivrantes, se laissera-t-il gagner par des compagnons, mauvais conseillers, à prendre deux ou trois petits verres de ce vin, ordre étant donné de marcher à l’ennemi, il sera ivre peutêtre ; il ne pourra point obéir! On l’arrêtera.
. ni ce ministère pour moi !...
Comprenez-vous son sort ?... L’ivresse, devant la loi anglaise, aggrave toute faute. Son sort ?... Cour martiale: feu de peloton...
C’est là, mes amis, autre chose que mourir !..,
C’est mourir parjure à son serment, lâche. :
c’est mourir déshonoré !.. .”
“Et lequel de vous veut être le premier fusillé ?
“ Qui assistera ce condamné et qui le fusillera ? Qui de vous abattra un camerade du 22ième ?
Qui de vous a préparé sa carabine pour le feu du peloton ?... Oh! pas ça, mon Dieu !...
Pas ça! Ni ce devoir pour les camarades,
C'était une acuité de vision, impossible à rendre, où tout, le geste, la voix, l’attitude, la respiration, rendait présente la scène d’une exécution fatale. Voici ce qui avait si fort ému M. l’Aumônier, en l’inspirant.
En visitant l’église de Locre, dans l’aprèsmidi, Monsieur le Curé lui avait fait remarquer, en passant proche du cimetière, deux tombes de soldats anglais, voisines et marquées par
une seule planche où ne se lisaient que deux noms et une date. C'étaient les tombes de deux déserteurs fusillés.
En février 1915, le R. P. Henry Gill, S.J.
aumônier de la brigade, habitait le presbytèreici. Certain soir, il apprend, très affigé, à Monsieur le Curé : “ Deux soldats ont été ramenés par les patrouilles de France. Un vieil ivrogne a entraîné à boire un jeune soldat de dix-neuf ans à peine. Ils ont bu au village d’abord, puis à Bailleul, puis ont fui. La cour martiale a prononcé la peine de mort, et demain à 8 heures, ce sera le feu de peloton.”
‘Pauvre Père Gill, ce qu’il était triste ! ” me dit Monsieur le Curé.— “ Le jeune soldat, beau grand garçon, était catholique ; le vieux, pas. Comme le jeune n’était pas en âge, le Père fit des démarches auprès du général de division afin de faire commuer la sentence.
Tout fut inutile, Le jeune soldat, reconnaissant sa faute, se soumit courageusement à son sort. Il se confessa, demanda la faveur de communier. Il écrivit une lettre humble à sa
famille. Il pria sans cesse, et édifia le Père aumônier par sa grande résignation.— De bonne heure, le matin, le Père ayant dit la messe, Jui vint apporter, dans l’appentis servant de cachot, le bon Dieu. A peine le jeune homme eñût-il communié, à genoux, avec un calme et une ferveur admirables, que, dans le coin opposé, on entend un horrible blasphème et des cris de vrai réprouvé... Le sang gicle d’une plaie au cou du malheureux protestant : il a tenté de se couper la gorge avec son rasoir. Les gardes avertissent le commandant.
Ordre est donné de bander le cou et de procéder immédiatement à l’exécution. On traîne le misérable, on l’attache à la clôture et le peloton l’exécute, alors que la rage fait jeter au forcené les pires malédictions qu’il sait contre Dieu et les hommes.
“Le jeune soldat, lui, bénit Dieu de lui avoir donné la vraie foi. Il est résigné et fort, car il sait que sa mort expie son péché. Il demande pardon du scandale donné à ses camarades qui pleurent, tandis que le Père aumônier vient chercher les Saintes-Huiles, pour j’Ex:
trême-Onction. Puis il attache sur ses yeux le bandeau noir, et sans faiblir un instant, il s’adosse au poteau fatal.
“Les camarades ne veulent pas tuer cet enfant. A contre cœur l'officier commande le feu... Un gémissement répond aux sanglots des fusiliers. Le mouvement des jambes et le sang qui jaillit des genoux révèleñt aux camarades qu'ils n’ont ju tirer qu’à terre et aux jambes...
“Le Père aumônier a vécu là un terrible instant. S’approchant de la victime, il lui donne au front l’onction du Sacrement. Et, à la prière du pauvre enfant, il adjure les camarades de faire leur devoir. A la seconde décharge, la tête s'incline. Le Père abaisse les paupières, dit les dernières prières. . .”?
Immobilé, là-bas, le grand moulin-à-vent formait, de ses grandes ailes, une grande croix, au soleil levant !
Et ce souvenir pénible, cette vision néfaste arrachajent ce cri à l’Aumônier du 22ième :
“Et lequel de vous veut être le premier fusillé ? Qui assistera ce condamné et qui le fusillera ?...
Non, non, mon Dieu, ni cet affreux devoir pour les camarades, ni ce ministère pour moi ! Pas ça! Mon Dieu ! Pas ça !”
FR. Consranr Doxox, O. P.