‹ Au service de mon paysChapitre 19 sur 84 · LE PETIT SOULIER DE L'ENFANT · texte numérisé non relu

LE PETIT SOULIER DE L'ENFANT

Je ne crois pas qu'il y ait au monde rien de plus riant que les idées qui s'éveillent dans le cœur d'une mère à la vue du petit souher de son enfant; surtout si c'est le soulier de fête, des dimanches, du baptême; le souher brodé jusque sous la semelle; un soulier avec lequel l'enfant n'a pas encore fait un pas. Ce souHerlà a tant de grâce et de petitesse, il lui est si impossible de marcher, que c'est pour la mère comme si elle voyait son enfant. Elle lui sourit, elle le baise, elle lui parle* elle se demande s'il se peut, en effet, qu'un pied soit si petit; et, l'enfant fût-il absent, il suffit du joli souher pour lui remettre sous les yeux la douce et fragile créature. EUe croit le voir, elle le voit tout entier, vivant, joyeux, avec ses mains déhcates, sa tête ronde, ses lèvres pures, ses yeux sereins dont le blanc est bleu. Si c'est l'hiver, il est là, il rampe sur le tapis, il escalade laborieusement un tabouret, et la mère tremble qu'il n'approche du feu. Si c'est l'été, il se traîne dans la cour, dans le jardin, arrache l'herbe d'entre les pavés, regarde naïvement les grands chiens, les grands chevaux, sans peur, joue avec les coquillages, avec les fleurs, et fait gronder le jardinier, qui trouve le sable dans les plates-bandes et la terre dans les allées. Tout rit, tout brille, tout joue autour de lui, comme lui

jusqu'au souffle d'air et au rayon de soleil qui s'ébattent à l'envie dans les boucles follettes de ses cheveux. Le soulier montre tout cela à la mère, et lui fait fondre le cœur comme le feu une cire.

Mais quand l'enfant est perdu, ces mille images de joie, de charme et de tendresse, qui se pressent autour du petit soulier, deviennent autant de choses horribles. Le joH soulier brodé n'est plus qu'un instrument de torture qui broie éternellement le cœur de la mère.

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