LE JOURNALISME PÉDAGOGIQUE AU CANADA FRANÇAIS
Cours de pédagogie aux élèves-instituteurs de l'École NORMALE Laval, janvier 1909
Chers Élèves,
Les origines du journalisme pédagogique proprement dit, au Canada, remontent à 1857, alors que M. P.-J.-O. Oiauveau fonda le Journal de V Instruction publique. Notons tout de suite que cette belle revue était plus littéraire que pédagogique. Néanmoins, ce fut le premier périodique qui s'occupa, d'une façon suivie, de l'enseignement primaire, des méthodes et des procédés.
Cependant, les origines de la revue d'instruction et d'éducation remontent, chez nous, à 1825, alors que Michel Bibaud, ancien instituteur, fonda la Bibliothèque canadienne, qui parut jusqu'en 1830. Bibaud publia successivement: le Magasin du Bas-Canada (deux ans), V Observateur canadien (un an) et V Encyclopédie canadienne (un an), cette dernière revue fut publiée en 1842.(1) Les revues de Michel Bibaud n'étaient pas pédagogiques, mais elles s'occupaient de tout ce qui peut instruire. C'est à ce titre que nous croyons pouvoir décerner à Bibaud (le créateur reconnu de notre littérature vraiment canadienne), sinon le titre de fondateur, tout au moins d'initiateur de la revue d'enseignement. (2)
(1) Huston, Le Répertoire National, vol. I, p. 113.
(2) Nous croyons devoir noter que dès 1806, le Courrier de Québec s'occupait parfois d'éducation, d'orthographe, et signalait de temps en temps les distributions de prix au Séminaire de Québec. M. le notaire C. Tessier possède la précieuse collection du Courrier de Québec.
Dans ses revues, suivant le témoignage de M. Tabbé Camille Roy,(l) Bibaud ^'se plait à causer avec ses lecteurs de l'éducation dans le Bas-Canada et de Tétat des lettres canadiennes". Bibaud se fait aussi un devoir de rendre compte des examens publics que Ton faisait alors dans les collèges et les couvents; il presse ses compatriotes de seconder le zèle des instituteurs, ^'et à répandre plus abondamment dans nos campagnes rinstruction."(2) Bibaud note minutieusement les manuels et ouvrages scolaires qui ont été composés et publiés dans le Bas-Canada.
Ce n'est donc pas sans raison que nous croyons devoir décerner à Michel Bibaud le titre de précurseur de la revue d'enseignement, telle que comprise aujourd'hui.
Ce n'est qu'en 1857 que le journalisme pédagogique est créé au Canada. Le premier janvier de cette année, paraît, à Montréal, le Journal de V Instruction publique, fondé par l'honorable P.-J.-O. Chauveau, surintendant de l'Instruction publique du Bas-Canada. M. Joseph Lenoir est l'assistant-rédacteur de la nouvelle revue, qui paraît une fois le mois: 16 pages, grand format, à deux colonnes. Dans un magnifique articleprogramme, le rédacteur de la nouvelle revue fait connaître la tâche bien vaste, à la vérité, qu'il se propose de remplir. Le Journal de V Instruction publique devait tenir lieu tout à la fois de la revue purement officielle, du recueil où l'on discute scientifiquement la pédagogie théorique, du périodique destiné exclusivement aux instituteurs, du mensuel populaire combattant pied-à-pied les préjugés et la routine, enfin de ceux qui s'occupent de l'instruction secondaire, de la jeunesse ou de l'enfance. ''Étant le premier de son espèce en
(1) "Michel Bibaud, journaliste". Bulletin du Parler français, janvier
(2) L'abbé C.Roy.
langue française en Amérique, notre journal devra participer, à un certain degré, du caractère de tous ceux que nous venons de décrire, etc., etc."(l) Le grand embarras fut de combiner tous les éléments qui devaient composer un journal général de l'Instruction publique.
Il n'est que juste de reconnaître que le Journal de V Instruction publique était très bien rédigé et des plus instructifs. Ce ne fut pas la revue pédagogique telle qu'on la conçoit de nos jours; néanmoins, cette revue contribua, dans une large mesure, à répandre le goût de la lecture dans le Bas-Canada et à éclairer le peuple et les gouvernants sur leurs devoirs visà-vis de l'école. La partie pédagogique fut presque exclusivement tirée des revues françaises de Tépoque, notamment le Bulletin de V Instruction primaire y le Manuel général de V Instruction primaire et le Petit Manuel des Instituteurs. Notons cependant que les nombreux compte-rendus des délibérations des Associations des instituteurs des circonscriptions des écoles normales Laval et Jacques-Cartier, renfermés dans les vingt-trois volumes du Journal de V Instruction publique, constituent en quelque sorte le premier recueil de pédagogie canadienne. Puis les multiples documents scolaires insérés chaque mois dans ce journal seront d'un grand secours aux futurs historiens de l'enseignement au Canada. Une des gloires de l'ancien Journal de V Instruction publique fut de donner un élan sérieux à la littérature canadienne, par la publication de forts belles pages inédites en prose et en vers. Le fondateur de la revue donnait lui-même l'exemple du bon goût, en affirmant son talent littéraire dans sa charmante Petite Revue Mensuelle,
(1) Numéro de janvier 1857, page 10.
Après une longue et laborieuse carrière, le Journal de V Inslruction publique disait adieu à ses lecteurs dans fcon numéro de juin 1879. L'épuisement des fonds votés par la législature était cause de la mort de Torgane officiel. Mais en expirant, le grand mensuel prononça une parole d'espérance : '^Heureusement que l'initiative privée va se charger de combler le vide que crée la disparition de cet organe officiel." (1)
Avant d'assister à la naissance des nouveaux journaux d'éducation qui vont désormais se multiplier à Québec et à Montréal, grâce à l'initiative hardie et au zèle courageux de quelques instituteurs, disons un mot d'une honorable tentative faite dans la vieille capitale, en 1864.
Le 2 janvier 1864 paraissait à Québec la Semaine, revue Religieuse, Pédagogique, Littéraire et Scientifique. (2) Le Prospectus, signé par C.-J.-L. Lafrance, Norbert Thibault et Jos. Létourneau(3) fait connaître le programme que les fondateurs de la Semaine désirent développer. Ils s'occuperont de religion: ''cela ne signifie nullement que nous expliquerons ^es dogmes, la morale et la discipline de l'Église", mais ils se contenteront de donner un résumé succinct des principaux événements rehgieux. Après la religion, c'est la Pédagogie qui occupera la place d'honneur dans la Semaine. "Cette partie de notre progranmie, disent les rédacteurs, sera l'objet de nos
(1) Numéro de juin 1879, p. 104.
(2) C'est grâce à la générosité de M. l'abbé N. Dubois, ancien principal de École normale Jacques-Cartier, et aujourd'hui visiteur des écoles catholiques de
Montréal, et de M. C5Tille Tessier, de Québec, que j'ai pu compléter ma collection des revues d'enseignement du Canada français. Cette précieuse collection, y com-
. pris les recueils de Bibaud, très rares aujourd'hui, comprend 86 voliinies, en 1917.
f! (3) M. Lafrance vit encore: il occupa longtemps le poste important de
trésorier de la cité de Québec. M. Létourneau est mort en 1906, après avoir été professeur à l'École normale Laval pendant de longues années. M.Thibault fut aussi professeur dans la même institution qu'il quitta pour entrer chez les Frères des Écoles chrétiennes, à Montréal. M. Thibault mourut en 1877.
prédilections' \ On se contente, néanmoins, de la pédagogie théorique, La revue d'enseignement réellement pratique ne devait naître qu'en 1880, avec VEcole Primaire de M. J.-B. Cloutier.
La Semaine fait aussi large place à la littérature et aux sciences. Le programme de cette revue, on le voit, est à peu près le même que celui des revues de Bibaud, la pédagogie en plus. La Semaine était très bien rédigée. L'on sait que l'un de ses principaux rédacteurs, M. Norbert Thibault, fut un écrivain sérieux, un littérateur de beaucoup de goût. Sa plume alerte et châtiée a laissé des pages qui honorent la littérature canadienne. Notons, entr'autres travaux de valeur publiés par M. Thibault dans la Semaine, une conférence intitulée: Coup d^œil sur V histoire de V instruction primaire dans le Bas-Canada. C'est l'histoire de l'éducation, chez nous, de 1615 à 1864. Ceux qui aujourd'hui traitent ce sujet, ont recours à cette étude avec profit. Les études d'histoire du Canada parues dans la Semaine sont aussi très intéressantes.
La Semaine cesse sa publication après une année d'existence. Elle témoigne aujourd'hui de la valeur scientifique et du bon esprit des instituteurs canadiens d'il y a cinquante ans.
En disant adieu à ses lecteurs, (1) le Journal de V Instruction publique, nous l'avons vu, exprimait le vœu que son œuvre fût reprise par d'autres : il comptait sur l'initiative privée pour continuer l'entreprise gouvernementale. Ce vœu ne fut pas stérile.
(1) Juin 1879.
Dès le 1er janvier 1880, M. J.-B. Cloutier, professeur à l'École normale Laval, fondait V Ecole Primairey journal d'Éducation et d'Instruction, publié à seize pages le 1er et le 15 de chaque mois, et imprimé chez Mercier, à Lévis.
La même année vit naître à Québec, le Journal d^Educalion, publié d'abord dans l'édition hebdomadaire du Courrier du Canada. A partir du 27 janvier 1881, cette revue, faite avec le plus grand soin, fut séparée du journal politique. Elle se publia une fois la semaine, à 12 pages in-8, à deux colonnes. Cette fort instructive revue pédagogique, théorique et pratique, cessa de paraître le 5 janvier 1882. Bien que son nom n'apparaisse pas au frontispice du Journal d'Education, M. Napoléon Laçasse, professeur à l'École normale Laval de Québec, était le directeur de cette revue. Il avait pour auxiliaire un gentilhomme français d'une grande science, M. Auguste Michel. (1)
Le Journal d'Education (1881 — 592 pages) comprend des articles de pédagogie, des exercices de syntaxe et de style, des dictées, des incorrections de langage relevées dans les journaux, des études de synonymes anglais, de nombreux morceaux de poésie; des articles d'histoire et de géographie, des statistiques, des articles de philosophie, d'arithmétique, d'algèbre et de géométrie; des études de physique, de chimie et d'histoire naturelle, des maximes diverses et 48 cantiques notés.
U Ecole Primaire de M. Cloutier fut en quelque sorte la préface de V Enseignement Primaire. En effet, le 1er janvier 1881, pour des raisons particulières, M. Cloutier changeait le
(1) M. Napoléon Laçasse enseigna pendant plus de 60 ans; il est mort à Québec, en 1907, à l'âge de 83 ans.
titre de sa revue, qui s^appellera désormais V Enseignement Primaire) elle est imprimée à Québec, chez C. Darveau. Elle reste bi-mensuelle, à seize pages. (1)
Avec VEcole Primaire apparaît, au Canada, la véritable revue pédagogique. ^^EUe sera une œuvre essentiellement pédagogique destinée à aplanir autant que possible les nombreuses difficultés contre lesquelles les instituteurs viennent se heurter tous les jours. . . . ."(2) On avait déjà reproché au Journal de V Instruction publique de n'être pas dirigé par des gens du métier, d'être plutôt un recueil Uttéraire qu'une revue pédagogique, VEcole Primaire et son successeur immédiat, V Enseignement Primaire, furent à l'abri de ce reproche. Ces deux revues ont été rédigées par des instituteurs et des professeurs et entièrement consacrées à la cause de l'enseignement. Elles ont été des initiatrices dans le domaine de la pédagogie canadienne, en permettant aux instituteurs de chez nous de traiter les questions pédagogiques au point de vue de notre pays. M. Frs Liénard, notre distingué collaborateur montréalais actuel, fut un des ouvriers de la première heure. (3) Dès 1881, il publia dans V Enseignement Primaire plusieurs études pédagogiques remarquables. Nous pouvons dire la même chose de M. B. Lippens, inspecteur d'écoles, (4) qui fournit plusieurs articles à M. Cloutier au début de son œuvre. (5)
(1) En 1882, cette revue est imprimée chez Augustin Côté; du 15 févner 1883 à 1889, chez L.-J. Demers & Frères; en 1890-91, chez C. Darveau; de 1891 à 1898, chez L.-J. Demers & Frères; et depuis 1898, chez Dussault & Proulx.
(2) VEcole Primaire, N» 1, page 2.
(3) M. Liénard est décédé depuis quelques années.
(4) Décédé depuis plusieurs années.
(5) L'ancien rédacteur de la Semaine, M. Joseph Létourneau, fut aussi l'un des collaborateurs de VEcole Primaire et de VEnseignement Primaire.
Avant de poursuivre l'histoire de U Enseignement Primaire qui devait, en dépit de rudes difficultés, survivre à tous ses contemporains, disons un mot des revues pédagogiques qui virent le jour à Montréal, en 1880 et 1881. L'une d'elle, le Journal de V Instruction publique (deuxième série) devait poursuivre une assez longue et laborieuse carrière: 1881 à 1898.
Le 1er janvier 1880, le Journal de V Education est fondé à Montréal. J.-B. Rolland & Fils en sont les éditeurs. Dans la note Aux lecteurs, (^l) les éditeurs disent: ^' Voici le premier numéro d'un journal que nous voulons substituer au Journal de V Instruction publique dont la publication vient de cesser". De fait, le Journal de VEducation ressemble en tout point au Journal de V Instruction publique. Deux des anciens rédacteurs de ce dernier, MM. A.-N. Monpetit et N. Legendre, continuent leur collaboration au nouveau journal. Dans la note Aux lecteurs citée plus haut, les éditeurs se posent cette question: '^ Maintenant, quels moyens prendrons-nous pour exécuter notre projet ? Comment ferons-nous ce journal ?
^^Nous répondrons franchement: — A coups de ciseaux surtout."
C'est pourquoi le Journal de VEducation renferme plutôt des reproductions que des travaux originaux. Néanmoins, grâce au dévouement d'un professeur émérite, M. J.-O. Cassegrain, ce journal publia plusieurs études canadiennes très bien faites et nombre d'exercices pratiques, notamment des exercices de français.
Le 1er décembre 1880, les éditeurs du Journal de VEducation, dans une seconde note Aux lecteurs, disent: "Nous avons à annoncer qu'à dater du premier janvier prochain le
(1) Journal de V Education, janvier 1880, p. 1,
Journal de V Education sera remplacé par une revue également mensuelle, comprenant 32 pages par livraison, in-8 royal, à 2 colonnes, ayant pour titre Journal de V Instruction publique et pour sous-titre. Organe des instituteurs catholiques de la province de Québec.^\\) Quelques lignes plus loin, on s'empresse de déclarer: "La rédaction sera confiée à un comité de personnes actuellement dans l'enseignement et qui comptent plusieurs années d'expériences." (2)
A Montréal comme à Québec, où se publient V Ecole Primaire, le Journal d* Education et V Enseignement Primaire en 1881, la revue d'enseignement était enfin aux mains des instituteurs.
L'âme de la nouvelle revue de Montréal fut M. J.-O* Cassegrain, professeur à l'École normale Jacques-Cartier. (3)
Pendant seize ans, M. Cassegrain, qui se contente du titre modeste de secrétaire de la rédaction, dirige le nouveau Journal de V Instruction publique avec talent et discrétion. (4) Les reproductions l'emportent encore sur les travaux originaux, mais les articles inédits et canadiens sont déjà nombreux et la partie pratique mieux nourrie. Les documents scolaires contenus dans les 16 volumes de cette revue ofïrent un grand intérêt aux amis de l'éducation.
(1) Numéro de décembre 1880, p. 177.
(2) M. U.-E. Archambault, ancien principal de l'Académie du Plateau et ancien directeur des écoles catholiques de Montréal, est propriétaire-directeur de la nouvelle revue. M. J.-O. Cassegrain est secrétaire de la rédaction.
(3) M. J.-O. Cassegrain est aujourd'hui à sa retraite, après avoir enseigné pendant cinquante ans à l'École normale Jacques-Cartier.
(4) Le Journal de V Instruction publique a été publié par la maison J.-B. Rolland jusqu'au 1er décembre 1884. A cette date, la publication de la revue est suspendue; elle n'est reprise qu'en mai 1886 par de nouveaux éditeurs: C.-O. Beauchemin & Fils. Au mois de mai 1891, nouveaux imprimeurs: Desaulniers & Leblanc; en 1892, Caron & Cie; en 1893, les rédacteurs du journal deviennent éditeurs, au N° 115, rue St-François-Xavier, Montréal. C'est là que le confrère termina sa carrière en 1898.
Pendant que le Journal de V Instruction publique de Montréal allait son chemin, F Enseignement Primaire{\) de Québec continuait sa route sûrement, s'efforçant de devenir de plus en plus l'auxiliaire indispensable de l'instituteur. Dès 1885, nous faisions nos premières armes dans V Enseignement Primairey à titre de collaborateur. En 1890, M. Cloutier nous nommait son assistant-rédacteur. La revue poursuivit ainsi sa carrière jusqu'en 1897, grâce à une modique subvention que lui accordait le gouvernement depuis 1888.(2)
Au mois d'août 1897, le surintendant de l'Instruction publique fait une enquête sur le mode de publication des trois revues pédagogiques existantes. (3) Ce qui permet à M. Cloutier et à nous-même d'apprendre officiellement la décision formelle du gouvernement de retrancher les octrois accordés jusque-là aux revues pédagogiques. Le fait fut confirmé par une lettre du surintendant en date du 11 février 1898.(4) Cet avis fut communiqué à V Enseignement Primaire dans les mêmes termes et à la même date qu'au Journal de Vlnstructtion publique, (5) Pendant un certain temps, on fut sous l'impression, dans certain milieu, que V Enseignement Primaire continuait de jouir des faveurs du gouvernement, alors que ces
(1) En 1881, à la suite d'un différend avec l'imprimeur de V Ecole Primaire, M. Cloutier changea le nom de sa revue en celui de l'Enseignement Primaire.
(2) Le Journal de V Instruction publique de Montréal et V Edu^ational Record de Québec, recevaient le même octroi.
(3) Le 23 juillet 1897, le secrétaire de la Province demande au surintendant des renseignements sur la publication des trois revues d'éducation : V Enseignement Primaire, le Journal de V Instruction publique et V Educational Record. Le 2 août, le surintendant donne les renseignements demandés. Dossier 1658 de 1897, Dépt de l'Instruction publique.
(4) Le 11 février 1898, le surintendant communique aux propriétaires de l'Enseignement Primaire, du Journal de V Instruction publique et de V Education Record la décision du secrétaire de la Province, qu'après le 31 juin 1898, ces trois revues ne recevraient aucun octroi.
(5) Lettre annexée au dossier 1659 de 1897.
mêmes faveurs étaient refusées à la revue de Montréal. Il n^en fut pas ainsi. Les archives du département de Flnstruction publique prouvent le contraire: la revue de Québec fut prévenue en même temps que celle de Montréal du retrait de la subvention.
Cette décision des autorités eut pour résultat de forcer les directeurs des deux revues pédagogiques de langue française à abandonner leur tâche respective. Dans la livraison d'avril 1898, le secrétaire de la rédaction du Journal de V Instruction publique disait adieu à ses lecteurs, et M. Cloutier décidait d'interrompre son œuvre dès le mois de novembre 1897, ayant appris la décision du gouvernement au cours de l'enquête du surintendant sur les revues d'enseignement, enquête faite par ordre du secrétaire de la Province.
Entr'autres choses, le Journal de V Instruction 'publique^ dans sa note d'adieu, disait: "Nous ne chercherons point les causes qui ont pu déterminer le gouvernement à supprimer notre revue du budget: nous aimons à croire que, dans cette suppression, il n'a été victime d'aucune intrigue, mais qu'il a été guidé par des motifs d'économie."
A cette date, on était encore sous l'impression, à Montréal, que seul le Journal de V Instruction publique avait reçu son arrêt de mort.
On avait fait tenir le même arrêt au nouveau directeur de V Enseignement Primaire^ nous l'avons vu plus haut. Il n'y eut aucune intrigue. Le gouvernement voulut-il pratiquer l'économie ? C'est possible.
Quoi qu'il en soit, les deux revues pédagogiques de langue française allaient disparaître. Le terrain laborieusement conquis par les instituteurs, depuis 1880, serait donc perdu.
Et peut-être verrions-nous dans un avenir plus ou moins prochain l'ancienne revue officielle renaître sous l'égide de littérateurs de renom.
C'est alors que le directeur actuel de V Enseignement Primaire crut de son devoir d'acheter la revue de M. Cloutier et d'en continuer la publication à ses risques et périls: il se rendit aussi responsable des dépenses encourues depuis le 1er septembre 1897, car l'octroi pour l'année 1897 avait été payé à l'ancien directeur au mois de juillet de la même année. Nous transformâmes V Enseignement Primaire; de 16, nous portâmes le nombre des pages à 64; le concours de plusieurs collaborateurs choisis parmi les éducateurs canadiens les plus en vue fut requis; des gravures complétèrent la métamorphose. Et pendant sept mois (décembre 1897 à juin 1898), nous supportâmes seul les frais considérables occasionnés par la publication d'un mensuel de 64 pages illustrées. Notre acte énergique ne demeura pas sans encouragement. De tous les côtés les sympathies nous arrivaient de jour en jour plus vives. Le 12 mai 1898, sur proposition de S. G. Monseigneur l'Archevêque de Québec, secondé par l'honorable M. G. Ouimet, le Comité catholique approuvait à l'unanimité la résolution suivante: ^'Que ce comité recommande au gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour que chaque instituteur et institutrice de nos écoles publiques reçoive gratuitement VEnseignement Primaire^ revue pédagogique d'une haute valeur, qui, dans l'opinion de ce comité, peut produire les plus heureux résultats pour le progrès de réducation,|dans cette province. '^(1)
(1) Le premier^ministre actuel de la Province, sir Lomer Gouin, assistait à cette séance. Dans la suite, M. Gouin ne cessa de témoigner sa sympathie à notre œuvre.
Quelques semaines auparavant, M. A. Robitaille, député de Québec-Centre, faisait Téloge de V Enseignement Primaire sur le parquet de l'Assemblée législative. (1) Bref, grâce à la clairvoyance du Premier Ministre de la province, l'honorable M. Marchand, et à l'esprit de justice du secrétaire de la Province, l'honorable M. Robidoux, un ami des lettres et des travailleurs, protecteur zélé du personnel enseignant, grâce aussi, et ce serait ingratitude de notre part de le taire, aux recommandations pressantes des autres membres du cabinet, les honorables MM. Archambault, Shehyn, Turgeon et Déchêne, de plusieurs députés et citoyens, la cause de la revue pédagogique triomphait. Le 1er septembre 1898, F Enseignement Primaire était adressé à toutes les écoles catholiques soumises au contrôle des commissaires et des syndics catholiques. Sous le gouvernement Parent, les noms des secrétaires-trésoriers des écoles furent ajoutés à la liste des écoles.
Ainsi encouragé par le gouvernement nous n'avons cessé, depuis dix ans, de parfaire la revue afin de la rendre de plus en plus utile aux écoles de notre province. Nos efforts ne passent pas inaperçus; les autorités nous ont maintes fois témoigné leur satisfaction, et le personnel enseignant (laïques et congréganistes) ainsi que MM. les inspecteurs d'écoles veulent bien nous accorder une approbation aussi spontanée que générale.
U Enseignement Primaire actuel publie surtout des travaux inédits, appropriés aux besoins de nos écoles. A la Pédagogie théorique d'autrefois nous avons ajouté un chapitre de Méthodologie exposant les meilleures manières d'ensei-
(1) Plus tard, le député de Québec-Centre devint secrétaire de la Province dans le cabinet Parent. Lorsqu'il occupait ce poste distingué, l'honorable M. Robitaille, aujourd'hui protonotaire de Québec, a rendu des services signalés à V Enseignement Primaire.
gner les diverses branches du programme d'études. Ce chapitre est complété par un article anglais de méthodologie, à Tusage des instituteurs et des institutrices catholiques de langue anglaise. La Partie pratique, très substantielle, traite surtout, et d'une façon méthodique, les questions fondamentales de l'école, chez nous: la religion, la langue française, les mathématiques et l'anglais. Dans cette partie pratique, nous faisons, depuis vingt ans, de constants efforts pour nationaliser notre enseignement; ces efforts n'ont pas été vains. Nous enregistrons aussi sous les titres de Documents officiels et Documents scolaires, toutes les manifestations de la vie scolaire et pédagogique dans la province de Québec. Et le Cabinet de V Instituteur tient le personnel enseignant au courant des principaux événements scolaires, religieux et littéraires du Canada et de l'étranger. L'hygiène et l'histoire du Canada y occupent une place importante.
Enfin V illustration ajoute sa note vivante, en aidant à vulgariser l'histoire nationale et les sciences naturelles.
Ce programme semble assez complet. Et ce qui nous permet de le réaliser, c'est précisément la concentration des efforts et V unité d'action qui manquèrent à nos prédécesseurs.
En pourvoyant chaque école d'une revue pratique d'enseignement, le gouvernement provincial fournit à tout le personnel enseignant le moyen d'accomplir agréablement et fructueusement sa tâche quotidienne; par la revue pédagogique, c'est l'enseignement normalien mis à la portée de tous. ( 1)
Pour écrire l'historique qui précède il nous a fallu parcourir les 78 volumes qui forment la collection complète des
(1) Depuis quelques années, d'excellents bulletins pédagogiques sont publiés par quelques communautés enseignantes, tels le Bulletin des Etudes, des Frères Maristes, et les Etudes, des Frères de l'Instruction chrétienne.
revues d'enseignement de langue française au Canada. Nous avons revécu avec un vif bonheur les 75 années écoulées depuis la date où Michel Bibaud créait la Bibliothèque canadienne. Mais c'est depuis 1857 surtout qu'il nous a été permis de suivre sans interruption jusqu'à 1908, le mouvement pédagogique au Canada. Comme il nous est agréable de pouvoir déclarer que les instituteurs canadiens-français d'aujourd'hui n'ont pas à rougir de leurs devanciers. Ils furent de fervents chrétiens et d'ardents patriotes, nos anciens instituteurs. Toujours soumis à l'ÉgUse, inlassables dans leur dévouement à la patrie canadienne, ils ont poursuivi une longue et utile carrière, recevant pour toute récompense un modique salaire. Il fut un temps où les gouvernements ne se souciaient nullement d'encourager le maître d'école. Heureusement que ce temps est déjà loin! Aujourd'hui surtout, l'instituteur reçoit de l'État une aide appréciable: l'inspectorat des écoles et le professorat dans les écoles normales lui sont absolument réservés; le Fonds de pension a été mis dans un état financier prospère; ajoutons: les primes annuelles, les conférences pédagogiques, l'encouragement aux municipalités scolaires qui paient le mieux les instituteurs et les institutrices; enfin, la faveur de recevoir gratuitement une revue toute entièrement consacrée à leurs intérêts professionnels.
i' a fallu bien du courage aux instituteurs canadiens pour r treprendre et poursuivre l'œuvre modeste, mais combien utile, de la revue d'enseignement. Cette tâche est d'autant plus ingrate, que les instituteurs-publicistes, chez nous, reçoivent peu d'encouragement de nos centres littéraires. N'ayant pas eu le bonheur, dans la plupart des cas, de faire un cours classique, aucun lien ne les rattache aux autorités de l'enseignement secondaire; et jamais, en dépit d'efforts constants et de succès appréciables, l'instituteur canadien n'a reçu de nos
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Universités les encouragements qu^elles se font un devoir d'accorder aux anciens élèves des collèges classiques qui se distinguent parmi les travailleurs intellectuels, (l)
Non, l'instituteur canadien a trouvé le bonheur dans l'accomplissement silencieux de sa noble tâche. Il a ensemencé, d'autres ont récolté. Il s'est efforcé, sous les regards de l'Église, d'enseigner avec soin le Petit Catéchisme à ses élèves et de leur donner l'exemple de la pratique des vertus chrétiennes; avec un zèle digne de louange, il s'est fait un devoir de déposer dans l'âme des enfants l'amour de la patrie en leur faisant admirer et aimer les glorieuses pages de notre histoire nationale ; dans la revue pédagogique, il a fait d'heureux efforts pour améliorer les méthodes d'enseignement et entretenir le feu sacré dans l'âme de nos éducateurs.
Ailleurs, on a pu décerner aux instituteurs primaires, et pour cause, le titre cinglant de pense-petit; ici; l'instituteur canadien est demeuré un penseur modeste et un gagne-petit.
(1) En 1910, l'Université Laval de Québec décernait spontanément au directeur de l'Enseignement Primaire, le titre de Maître-ès-Arts.