SUR LES ROUTES DE FRANCE
Conférence donnée à la salle Loyola, Québec, sous les AUSPICES DE l'A. C. J. C, le 13 avril 1910
M. le Président,
Mesdames, messieurs,
Il y a eu un an le 18 mars dernier, à 10 heures du matin, je quittais la rade de New- York, à bord de la Provence, en route pour Rome.
Mais la ville Éternelle n'était pas le seul objectif de mon voyage: la Mère-Patrie m'attirait; j'avais hâte de fouler le sol de la France, de parcourir ses routes séculaires, de visiter ses villes et ses monuments; je désirais surtout connaître la France catholique, la grande persécutée, la vaillante qui ne désespère pas et lutte quand même — mettant en Dieu toute sa confiance — contre des ennemis nombreux, unis et tout-puissants.
Le 25 mars au matin, jour de l'Annonciation de la Très- Sain te- Vierge, la Provence était en vue de la terre française: à notre droite se dessinait faiblement dans le lointain la presqu'île du Cotentin ; bientôt nous entrions dans le golfe du Calvados, puis à 9 heures du matin, le steamer jetait l'ancre en face de l'estuaire de la Seine.
La vue des côtes normandes éveillèrent en mon cœur des sentiments que je n'avais jamais soupçonnés. Et tout naturel-
(1) Voir à l'Appendice, En marge d'un Voyage.
lement, ce couplet de la très ancienne mais toujours belle romance de Chateaubriand, Vers les rives de France, chantèrent délicieusement en mon âme:
Voilà, voilà la France!
Voguons doucement, oui '
Voguons en chantant, pour nous
Les vents sont si doux!
Pays, notre espérance,
Rivage béni, oui!
A ton port chéri.
Le ciel nous rend aujourd'hui.
Et ce port chéri, c'était le Havre, nom doublement béni pour un Canadien français. Le Havre ne rappelle-t-il pas la mémoire de plusieurs de ces hardis pionniers chrétiens, nos pères, qui s'embarquèrent en cet endroit au XVIIe siècle, pour aller coloniser la Nouvelle-France, puis, surtout, n'évoque-t-il pas le souvenir de notre poète national par excellence, Octave Crémazie. En effet, c'est au Havre que le barde malheureux passa les derniers mois de son douloureux exil, c'est là qu'il rendit le dernier soupir.
Dans les guerres du XVIIe siècle, le Havre joua un rôle important; aujourd'hui port de mer commercial, sa rade est remplie de navires portant les drapeaux de tous les pays.
Le Havre aussi est la patrie de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir de Lavigne: de magnifiques statues rappellent la mémoire de ces grands littérateurs.
Au Havre (l)
Dès le jour de notre arrivée au Havre, je me fis un devoir d'aller m'agenouiller sur la tombe de Crémazie. Je ne suis pas seul pour faire ce pèlerinage patriotique: ma femme veut bien m'accompagner, et M. G.-E. Sauviat, l'un des officiers de la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec, se joint à nous.
Par un vent froid et une pluie battante, nous gravissons en tramway les hauteurs qui conduisent au cimetière du Havre. En longeant les allées de ce vaste cimetière, la vie malheureuse de notre poète national me revient à l'esprit. A mesure que nous approchons du coin de terre où Crémazie dort son dernier sommeil, l'émotion gagne notre cœur, et ces vers du pauvre poète me reviennent à l'esprit :
^ Triez pour l'exilé, qui loin de sa patrie. Expira sans entendre une parole amie; Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière.
L'aumône d'une larme à la tombe étrangère!"
Nous voici enfin sur la tombe du barde. Une grande croix de bois sur laquelle le nom d'^'Octave Crémazie" est inscrit — croix élevée par les soins patriotiques de M. GauUn, consul des États-Unis, au Havre — orne le terrain, devenu la propriété de la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec.
Du souvenir ressuscitant la flamme, nous donnons:
(1) Le Havre avec sa basse-ville et les hauteurs de Sainte- Adresse, ressemble un peu à Québec. Mais les maisons ont un air ancien que l'on ne retrouve pas en Amérique. Pierres et briques, grises ou noires, rongées par le temps; vieilles églises couvertes de mousses, tout indique l'empreinte des siècles. L'antique église de Notre-Dame (XlVe siècle), chère aux marins, a attiré tout d'abord nos regards. Dans ce temple, plusieurs de nos ancêtres, sans doute, allèrent s'agenouiller avant d'aller coloniser la Nouvelle-France.
''Une fleur à la tombe, une prière à l'âme,
Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.''
Le lendemain, 26 mars, je visitais la maison où mourut Crémazie, après y avoir vécu 19 mois. C'est l'ancienne auberge Malandin, 19, rue Benardin de St-Pierre. Ce n'est pas sans une vive émotion, que nous avons visité, ma femme et moi, cette modeste demeure qui abrita pendant près de deux ans les chagrins et les souffrances du chantre immortel de la patrie canadienne-française. Crémazie logeait au troisième ; nous gravîmes donc l'escalier sombre et presque vermoulu dont le poëte canadien, triste et songeur, écrasé sous le poids du chagrin, compta jadis les marches lentes et pénibles. Sous ce toit désormais historique, il semble que l'auteur du ''Drapeau de Carillon" a laissé quelque chose de son cœur. C'est là qu'il a écrit ses dernières lettres à sa mère et à son fidèle ami, l'abbé Casgrain-; lettres navrantes, expressions touchantes de sa douleur, résumées de ses peines et de ses chagrins. C'est l'âme émue et le cœur gonflé de larmes que l'on quitte, à regret, l'ancienne auberge Malandin. (1)
De la rue Bernardin de Saint-Pierre, je dirigeai mes pas vers l'Institut Saint-Joseph, institution d'enseignement secondaire dirigée par des prêtres séculiers, j'avais hâte d'étudier sur place le fonctionnement de la Conférence Léon XIII, cercle d'études cité comme un modèle du genre. Fondé en 1899, ce cercle comprend maintenant 45 membres. Il constitue une élite de jeunes gens "unis librement par les liens d'une étroite amitié, s'efforçant d'acquérir ensemble, grâce à un travail effectif et personnel, des convictions et une valeur intellectuelle qui leur permettront d'exercer tôt ou tard autour d'eux une influence bienfaisante."
fi) Voir vignette.
Maison où mourut Crémazie, au Havre
Lors de )iion passage au Havre, en mars 1909, j'ai pu, grâce à l'obligeance de M. A. Gaulin, consul américain, mais vrai Canadien de cœur et d'esprit, faire photographier la maison où mourut notre grand pcète Crémazie. En mars 1910, les lecteurs de F Enseignement Primaire ont bénéficié de cette primeur. La photographie ci-dessus représente la maison désormais historique où expira notre barde national, 19 rue Bernardin de Saint-Pierre.
C'est l'ancien auberge Malandin où la malheureux poète rendit le dernier soupir, après y avoir vécu 19 mois. Crémazie logeait au troisième de la maison devant laquelle on remarque un groupe de personnes. Ce n'est pas sans une vive émotion que, le 26 mars 1909, j'ai visité cette maison qui abrita pendant près de deux ans les chagrins et les soufïrances du chantre immortel de la patrie canadienne-française. {Voir page 426),
La Conférence Léon XIII travaille sans bruit à Tintérieur, en s'initiant aux principes de l'économie sociale et politique. Groupés autour de leur directeur (qui est en même temps Tun des professeurs), ils recherchent ensemble les meilleurs remèdes qu'il conviendrait d'apporter aux misères sociales. Chaque séance commence par une courte prière, suivie de la lecture d'une page de l'Évangile, brièvement commentée par l'aumônier. Les séances sont hebdomadaires et se tiennent dans un temps libre, soit le jeudi, soit le dimanche.
Les études de la Conférence Léon XIII ont, avant tout, une portée sociale, d'intérêt actuel et pratique: elle ne s'attardent pas autour des pures curiosités historiques ou littéraires.
Voici comment à la Conférence Léon XIII on s'est efïorcé de réahser au point de vue du travail la définition du cercle d'études, dont les membres doivent être à la fois maîtres et auditeurs :
"Une première partie de la séance est réservée k l'exposé présenté par un élève d'un fait social (enquêtes sur des œuvres locale?!, études de coopératif es, de syndicats, de caisses de chômage, etc., etc.) C'est la tâche à la fois la plus ccncrtte et la plus accessible à des jeunes gens; à cette fin les brochures de TActirn Populaire offrent une mine précieuse de monographies très documentées, bien di vitées et d'esprit chrétien.
"La seconde partie de la séance est consacrée à un cours d'économie sociale : quelques professeurs exposent à tour de rôle et aussi simplement que
possible les principes de la doctrine sociale cathohque. Cet enseignement qui pourrait paraître trop abstrait, s'il s'adressait à des jeunes gens de patronage plutôt habitués, par la nécessité du labeur quotidien, à l'examen des réalités concrètes, s'impose en nos Cercles d'Études d'enseignement secondaire, à l'âge où nos jeunes gens encore étrangers à la vie sociale sont à la veille de devenir, comme nombres de la classe dirigeante, responsables des solutions qu'ils devront apporter dans le conflit du salaire et du capital. Les avantages de cet enseignement sont assez évidents pour qu'on n'y insiste guère; en plus de la compétence spéciale qu'ils acquerront dans la science de l'économie sociale, nos élèves apprendront à mieux connaître et mieux aimer cette Église, qui loin d'être hostile — par principe — aux réformes sociales, offre au contraire, avec l'or de son inimitable charité un programme vaste et précis aux légitimes revendications du monde des travailleurs." (l)
(1) Carnet scolaire de l'Institution Saint-Joseph (1er novembre 1906): Un cours d'économie sociale.
Assez souvent un ancien de la Conférence vient faire part à ses jeunes confrères du fruit de ses études, de son expérience.
Il y a aussi des séances de lecture, des exercices d'improvisation, où l'on se prépare à l'œuvre des conférences populaires. Quelques-uns de ses membres vont, les dimanches d'hiver, qui dans les villages des environs, qui dans un quartier très populaire du Havre, faire des conférences.
Afin d'éclairer la route à suivre dans les études théoriques de l'économie pohtique, les jeunes membres de la Conférence Léon XIII font des enquêtes sociales très sérieuses. Convaincus qu'un contact entre les Conférences de Saint- Vincent de Paul et les œuvres sociales serait d'une grande utilité aux unes et aux autres, qu'à cette pénétration mutuelle la justice et la charité s'épanouiraient, les membres de la Conférence Léon XIII ont fondé une conférence de Charité: la Conférence Saint- Jean-l' É vangéhste. ( 1 )
Les membres de la Conférence St-Jean n'oublient pas que la Société de St- Vincent de Paul fait profession de '^ se prêter à toutes sortes d'autres œuvres". Aussi, quand une occasion se présente d'étudier pour la plus grande utilité de leurs pauvres, quelque œuvre ou quelque loi bienfaisante, ils se font un devoir de connaître cette œuvre ou cette loi pour y trouver un nouveau moyen de faire le bien autour d'eux. C'est ainsi qu'ils s'efforcent en ce moment de tirer profit pour un père de famille infirme, de la loi d'assistance aux vieillards." (2)
C'est en visitant les pauvres, en pénétrant les milieux ouvriers que les membres de la Conférence Saint- Jean-l' Évangéliste recueillent les matériaux nécessaires à l'élaboration d'une enquête sociale.
(1) La Conférence Léon XIII s'occupe aussi d'une autre belle œuvre: celle de la Bibliothèque Ozanam.
(2) Carnet scolaire.
Voici comment se passe une séance de la Conférence Léon XIII:
L'Aumônier-Directeur ouvre la séance par une courte prière. Il présente, à l'occasion, des observations utiles à la marche du cercle et signale les améliorations à y introduire.
Lecture est faite par le secrétaire, du procès-verbal — toujour^o bref — de la réunion précédente.
La parole est alors donnée à celui des membres qui a été chargé de traiter le sujet à l'ordre du jour. Son travail est ordinairement écrit en entier: il est plus précis. Le conférencier trouve dans la discussion l'occasion de s'exercer à l'improvisation.
Cette ^ ^conférence", au surplus, n'est qu'un ^'exposé", un plan lucide, des idées nettes; un style sans prétention, débarrassé des épithètes banales; pas de recherches d'éloquence; une diction claire, vivante sans précipitation; en trois mots, clarté, simplicité, brièveté : voilà à quoi l'on tend dans la conférence.
Si, pour quelque motif, la rédaction de cet exposé est impossible, on y supplée par la lecture, lentement faite, de quelque extrait bien choisi ou de quelque article relatif à la question mise à l'ordre du jour.
Puis s'engage une discussion, ou mieux une causerie générale. Il est entendu que tous les membres y prennent part: pas d'auditeurs passifs!
Est-il besoin de signaler que l'intérêt et le profit de cette causerie dépendent, en grande partie, de la direction que lui imprime le président. Il lui faut savoir, avec une fermeté aimable, maintenir l'ordre et la charité, signaler les questions à approfondir, provoquer les avis, ramener au sujet les esprits qui tendent à s'égarer, enfin, résumer en quelques mots la discussion, pour qu'il en reste à tous une idée nette.
L'aumônier intervient, au besoin, pour rectifier, en tout cas, pour conclure, en formulant, s'il y a lieu, l'enseignement de rÉglise sur la question. Une prière termine la séance: c'est souvent la prière du soir faite en commun. (1)
Rouen
A 12.30, le 26 mars, nous quittions le Havre pour Rouen. Deux heures après, nous arrivons dans l'ancienne capitale de la Normandie, la patrie de Pierre Corneille.
Du Havre à Rouen, le convoi traverse un joli coin de la Normandie, pays onduleux coupé de vallées, où les terres des paysans sont entourées de grands arbres dont les têtes sont encore dénudées, nous ne sommes qu'au 26 mars. Les maisons normandes sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars. '%es toits de chacune, suivant l'expression de Flaubert, comme des bonnets de fourrure rabattus sur les yeux, descendent jusqu'au tiers à peu près des fenêtres basses." Les animaux sont déjà au pâturage, la semence commence à lever.
Pendant que l'express nous entraîne sur la terre française, le doux refrain de Bérat chante en mon âme attendrie :
J'aime à revoir la Normardie.
C'est le pays qui m'a donné le jour.
Rouen est un peu déchue de son antique splendeur. L'ancienne capitale normande n'est plus que le chef -lieu du département de la Seine Inférieure. C'est une ville de 120,000 habitants, ville aux souvenirs historiques, et elle renferme tant de monuments qu'on peut dire qu'elle est un véritable musée archéologique.
(1) D'après l'Ecole des conférences, Paris, Association catholique de la jeunesse française.
Rouen fut jadis la ville des églises: avant la Révolution, elle avait 37 paroissiales, aujourd'hui elle n'en compte plus qu'une douzaine, toutes intéressantes d'ailleurs, parmi lesquelles trois sont absolument superbes: la cathédrale, dédiée à Notre-Dame, dont l'extérieur est un véritable musée d'archéologie religieuse; St-Ouen, la merveille gothique incomparable, et St-Maclou, autre merveille où l'on admire particulièrement les portes splendides sculptées par Jean Goujon.
Notre visite à la cathédrale me réservait une surprise patriotique.
Dans la nef, du côté droit, je découvre avec bonheur, dans la chapelle de St-Antoine de Padoue, une grande plaque de granit surmontée d'un médaillon de bronze à l'eflfigie de Cavelier de la Salle. J'ai copié pieusement l'inscription que voici :
'^A la mémoire de Robert Cavelier de la Salle, baptisé à Rouen, le 22 novembre 1643, en la paroisse de St-Herbland, aujourd'hui réunie à l'église, cathédrale de N.-D. Anobli le 13 mai 1675 par Louis XIV en récompense des services rendus à son pays, mort le 19 mars 1687.
''Après avoir découvert et exploré les bassins de l'Ohio et du Mississipi et pendant vingt années du Canada au golfe du Mexique, fait connaître aux sauvages de l'Amérique la religion chrétienne et le nom français.
''Ce monument consacré à honorer son patriotisme et sa piété, a été érigé par les soins de Monseigneur Thomas, archevêque de Rouen, primat de Normandie, l'an mil huit cent quatre-vingt-sept."
Dans une rue latérale de la cathédrale (vieille rue du XI Ve siècle), sur le mur de gauche de l'égUse, l'inscription suivante rappelle Jeanne d'Arc:
^^Ici, dans la chapelle des ordres de l'archevêché, le mardi 29 mai 1431, fut tenue la dernière séance du procès de Jeanne d'Arc.
^'Le lendemain, Jeanne fut brûlée vive au vieux marché." Dévalant par un ancien quartier encore tel qu'au temps de la Pucelle, nous nous rendîmes à la Place du Vieux Marché. Nous foulons l'endroit où Jeanne fut brûlée par les Anglais en 1431. Une large pierre indique l'endroit sur le sol, et une inscription sur la façade de la halle donne les détails.
La Place du Vieux Marché est reliée à la préfecture par la rue Pierre-Corneille. Dans cette petite rue on Ht l'inscription suivante: ''Ici étaient les maisons où sont nés les deux Corneille: Pierre, le 6 juin 1606; Thomas le 21 août 1625." Non loin de là, nous passons devant l'Hôtel-Dieu, qui remonte à 1649. Des religieuses portant le même costume que nos Hospitalières de Québec, vont et viennent dans la grande cour sur laquelle nous avons accès par une grille: Cette vision des anges de Charité nous réjouit agréablement: il nous semble que nous sommes moins loin de Québec.
Un autre endroit sanctifié par la présence de Jeanne d'Arc nous attirait: c'est la Tour de Jeanne d'Arc, reste imposant de l'antique donjon élevé par Philippe- Auguste en 1207, après la conquête de la Normandie. C'est dans l'enceinte de ce château que Jeanne d'Arc fut amenée quand, faite prisonnière le 24 mai 1430 pendant une sortie hors de Compiègne assiégée, le triste sire de Luxembourg l'eut livrée à Bedford, régent du royaume au nom d'Henri VI, en échange d'une somme de 10,000 livres. C'est dans le donjon de Philippe- Auguste, appelé aujourd'hui tour de Jeanne d'Arc, que l'héroïne fut enfermée. Là elle fut mise en présence des instruments de torture; c'est là qu'elle répondit avec tant de fierté à ses juges. Dans cette tour historique on nous montre encore la porte par
La Grosse-Horloge, Rouen
Porte érigée en. 1389. Au sommet de la tour se trouvent deux cloches du XlIIe siècle. Uhorloge est de 1447- (Voir page 433).
où passa Jeanne, chargée de chaînes, pour aller au bûcher; on y voit aussi le cachot où la Pucelle fut enfermée 21 jours.
En sortant de cette tour, où flotte toujours l'âme de la Vierge de Domrémy, endroit transformé en musée Jeanne d'Arc, nous nous reportons au 30 mai 1430. Au matin de ce jour, toutes les cloches sonnaient le glas; les hommes d'armes, la lance au poing, encombraient les rues : les Anglais triomphaient de la femme qui les chassa d'Orléans. Le bûcher était prêt, la victime aussi. La veille, à la fin de l'interrogatoire infâme qu'on lui fit subir, elle s'écrie: ''J'en appelle à Dieu et à notre Saint-Père le Pape."
Cet appel suprême au Vicaire de Jésus-Christ n'a pas été jeté en vain aux échos de l'univers chrétien, puisqu'en cette date, 27 mars 1909, la France entière se prépare au grand événement dont Rome sera témoin dans quelques jours.
C'est le 18 avril 1909 qu'eut heu en la basihque de Saint- Pierre la cérémonie de la béatification de Jeanne d'Arc, Quatre-vingt mille Français assistèrent à cette fête incomparable que présidait Pie X de sainte et vénérée mémoire. Jamais nous n'oublierons le grandiose spectacle qu'il nous fut donné de contempler ce jour-là.
Et nous sommes en route pour la Ville Éternelle, où nous serons témoins de la béatification de Jeanne d'Arc. Inutile de dire que la visite de Rouen dans de telles circonstances offrait un intérêt palpitant.
Une des impressions les plus vives qui nous soient restées de la ville normande, c'est celle que nous y éprouvâmes le premier soir de notre arrivée. Nous logions à l'Hôtel du nord, situé tout à côté de la tour de la Grosse Horloge, monument gothique du XlVe siècle. (1) Des fenêtres de notre chambre,
(1) Voir vignette.
les flèches élancées et les tours massives de la cathédrale de St-Ouen et de St-Maclou se détachent dans la demi obscurité tjui envahit lentement la ville. A nos pieds, serpentent les vieilles rues telles que les avaient vues la libératrice de la France. Non loin de notre hôtel, par-dessus les toits antiques des maisons du vieux quartier où nous sommes, se dessine la merveilleuse dentelle de pierre qui orne la cour d^honneur du Palais de Justice, Tun des plus beaux chefs-d'œuvre de Tarchitecture gothique au XVe siècle. C'est dans la cour d'assises de ce palais que siégeait autrefois le Parlement de Rouen, créé par Louis XII en 1499, qui faisait revivre sous une nouvelle forme l'Échiquier ou Conseil des ducs de Normandie.
Ce que j'avais sous les yeux, les souvenirs historiques qui se pressaient dans ma mémoire me faisaient oublier l'heure présente; je vivais dans un passé lointain, glorieux passé qu'avait connu mes ancêtres, fils de la vaillante France. Je me sentais bien chez moi sur cette terre française ; il me semblait que j'y étais déjà venu: ses villes, ses routes, ses monuments parlaient à mon cœur un langage connu. Je revoyais, après une absence plusieurs fois séculaire, la maison paternelle. Je laissai ainsi longtemps mon âme se bercer au doux refrain de la Mère-Patrie. Et quand à 9 heures, d'après un usage qui remonte au moyen âge, la cloche d'argent de la Grosse-Horloge sonna pendant 15 minutes l'antique couvrefeu, l'illusion fut complète: je me trouvais dans des lieux connus, quittés depuis longtemps et que je revoyais avec attendrissement.
Comme le bonheur rajeuni et que touteîjoie sincère et profonde a le don de faire redevenir enfant, je m'endormis ce soir-là, après avoir rendu grâce à Dieu, en laissant chanter
dans ma mémoire la vieille chanson populaire remise ©n hon-
neuf par M. Ernest Gagnon:
C'est dans la ville de Rouen, Ils ont fait un pâté si grand, Qu'ils ont trouvé un homme dedans.
Paris
Le samedi soir, 27 mars, nous arrivions à Paris, gare Saint- Lazare. Nous allâmes loger au centre même de la grande ville. Quartier Latin.
Paris est bien la capitale des beaux arts, des belles-lettres, le foyer des grandes idées, bonnes ou mauvaises, des inspirations nobles et généreuses où la piété se voit en même temps que les plaisirs les plus mondains.
Je ne répéterai pas, après les guides, que Paris, la ville par excellence des monuments historiques, est captivante par le mélange de ses belles églises, de ses beaux théâtres, de ses musées incomparables, de ses promenades, de ses magasins regorgeant de tout ce qu'il y a d'élégant, de riche et d'artistique.
Il me faudrait des heures rien que pour faire l'énumération des merveilles que renferme la capitale de la France. ttà Permettez-moi de rappeler combien le cœur du vieux Paris, l'île de la Cité, où se trouve Notre-Dame, merveille de l'art ogival, impressionne les visiteurs. C'est ici que les Francs établirent la première ville fortifiée, nommée Lutèce, qui, peu à peu transformée et agrandie, est devenue en vingt siècles, le Paris actuel.
Qui ne connaît pour les avoir visités, ou tout au moins pouf en avoir lu la description, ces monuments célèbres, tels que la Sainte-Chapelle, bijou d'art gothique, le joyau de Paris;
le Panthéon, un des monuments les plus remarquables légués par le XVIIe siècle, naguère une église dédiée à Sainte-Geneviève, devenu le tombeau des grands hommes de France ,
et aussi de certains petits hommes malheureusement, l'ignoble Zola, par exemple ; l'Université élevée par le cardinal Mazarin aux jours glorieux de la monarchie et reliée par Napoléon à l'Institut qu'il venait de fonder; la Conciergerie, un des plus anciens vestiges du moyen âge, encore debout en plein Paris, que l'on visite non sans attendrissement: c'est là qu'avant de porter sa tête sur l'échafaud, le bon roi Louis XVI fut enfermé avec sa famille en 1793. C'est là que l'infortunée Marie- Antoinette passa les derniers jours de sa captivité. On montre aux visiteurs la porte par où la grande et malheureuse reine passa pour aller entendre sa sentence de mort. Nous avions la bonne fortune, ma femme et moi, de visiter la Conciergerie en compagnie de quatre membres les plus distingués de la Jeunesse Cathohque Française. LIM. Pierre Gerlier, Henri Reverdy, Gaston Lacoin et Pierre lîardoin, tous avocats à la Cour d'Appel.
De la Conciergerie au Louvre il n'y a qu'un pas : Le Louvre est sans contredit le plus beau musée du monde. Celui de Cluny, un des monuments les plus précieux et des plus anciens de Paris, renferme les antiquités nationales de la France.
Saluons en passant et de loin l'Arc de Triomphe de l'Étoile, ce superbe monument dont l'importante et artistique dimension rappelle la grandeur et la puissance de Napoléon 1er; l'incomparable Avenue des Champs-Elysées, la magnifique Place de la Concorde, la Place Vendôme et sa superbe colonne en bronze, l'Avenue de l'Opéra, le Palais et le Jardin de Luxembourg, le Trocadéro, les Boulevards, la Tour Saint-
Église St-Germain-des-Prés, Paris
Où Mgr de Laval reçut la consécration épiscopale, 8 déce7nbrelî 658. ( Voir page 437) .
Jacques, le Palais Royal, la Chapelle des Invalides, sanctuaire des gloires royales en même temps que le tombeau du premier empereur des Français.
Que dirais- je des églises de Paris que tout le monde connaît? Ste-Clothilde, St-Germain-l'Auxerrois, St-Eustache, St-Sulpice, St-Étienne-du-Mont, St- Vincent-de-Paul, St-Germain-des-Prés, offrent toutes, chacune dans leur genre, un vif intérêt au voyageur. Pour nous, Canadiens français, St-Germain-des-Prés, est presqu'un lieu de pèlerinage: c'est là, en effet, que Mgr de Laval fut consacré premier évêque de la Nouvelle-France, (l)
Malgré tout l'intérêt qu'offre Paris au point de vue de ses monuments, je ne me propose pas de décrire la toilette extérieure de la brillante capitale. Je désire ce soir, vous faire connaître le Paris religieux, ou plutôt le Paris cathoUque, le Paris réactionnaire dans le bon sens du mot, le Paris qui se prépare au combat pour assurer à l'Église sa part de liberté sur la terre de France.
Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, je fus témoin d^un spectacle imposant à Notre-Dame. Plus de six mille hommes se pressaient au pied de la chaire du P. Janvier qui traitait Tannée dernière, de la Loi hébraïque. Jamais je n'avais vu une assistance aussi nombreuse dans une église, composée exclusivement d'hommes. L'attitude respectueuse de l'auditoire distingué, l'ensemble et l'ardeur avec lesquels la foule chanta pendant la Bénédiction, me révéla ce fait consolant que les hommes de foi, les vaillants catholiques sont plus nombreux à Paris qu'on ne se l'imagine à distance.
Les visites réitérées que je fis au siège de la Société Saintrvincent-de-Paul, rue Furstenberg, me prouvèrent que les disci-
(1) Voir vignette.
pies d'Ozanam, à Paris, comptent dans leurs rangs les plus éminents personnages, quelques-uns d^entre eux portent les plus beaux noms de la vieille France.
De la Société de Saint- Vincent-de-Paul, passant à la Société Générale d'Éducation et l'Enseignement, je fus de nouveau édifié par le grand nombre de personnages qui se dévouent aux œuvres catholiques. Nobles, amiraux, généraux, sénateurs, magistrats, députés, journalistes, professeurs ne trouvent pas indigne d'eux de se dévouer aux œuvres de charité, d'éducation et de défense religieuse. Le 31 mars, j'avais le grand honneur, sur invitation spéciale, d'assister à une réunion plénière du Comité de la Défense catholique, 35, rue de Grenelle, dans l'une des salles de la Société d'Éducation.
Cette réunion est particulièrement imposante. C'est pour la première fois que le colonel Keller agit comme président du Comité. Il vient de succéder à son père, l'éminent homme d'État et historien, Emile Keller, mort depuis quelques semaines seulement, président de la Société d'Éducation et du Comité de la Défense depuis de nombreuses années. Le colonel Keller est digne de son vaillant père. L'un des plus distingués officiers de l'armée française, en 1905, il brise son épée et sa carrière plutôt que d'enfoncer les portes des églises et des couvents.
Des personnages distingués assistèrent à cette réunion, entre autres le sénateur baron de Marcaux, deux vieux amiraux dont j'oublie les noms, le célèbre avocat Paul Nourrisson et le curé de Plaisance. Plaisance est un faubourg de Paris, 40,000 âmes. Sur ce nombre, 4,000 à peu près pratiquent la religion; les 36,000 autres vivent presqu'à l'état de païens. Rien de plus intéressant que le récit des œuvres du missionnaire de Plaisance. Pour faire pénétrer l'idée de Dieu chez le peuple, on s'y prend de mille manières: projections dans les églises.
théâtre chrétien, conférences contradictoires dan^ les cafés, bons des pauvres distribués au presbytère, piques-niques avec conférences, jardins ouvriers, société coopérative des logements.
La reconnaissance m'oblige à dire que le colonel Keller voulut bien, dès le début de la séance, me présenter à l'auditoire et m'inviter fort aimablement à dire quelques mots du Canada, resté fidèle aux traditions de l'ancienne France. Je fus heureux de déclarer à" ces vaillants chrétiens que le peuple Canadien français s'était maintenu et développé en dépit de mille difficultés, grâce à la religion cathoHque qui fut jadis sa force comme elle est aujourd'hui sa meilleure sauvegarde.
J'assistai aux délibérations de ce Comité de Défense, où magistrats et avocats prêtent gratuitement leur concours pour organiser légalement la défense religieuse et scolaire par toute la France, et je fus grandement édifié de tout ce que je vis là ainsi qu'au siège de la Société Générale d'Éducation et d'Enseignement dont le colonel Keller est également le président.
Le matin, j'étais allé m'agenouiller sur la tombe de Frédéric Ozanam, fondateur de la Société de Saint- Vincent de Paul, véritable créateur des œuvres sociales catholiques. C'est dans la crypte de l'intéressante église des Carmes que cet illustre écrivain dort son immortel sommeil. Auprès des restes de ce grand apôtre de la jeunesse, de ce vaillant soldat de l'Église, je compris mieux cette noble intelligence, ce grand chrétien. Depuis 1875, le couvent des Carmes, témoin des horreurs de la Révolution, est devenu l'Institut catholique de Paris. On a donc eu raison de dire qu'^^Ozanam repose sous les pieds de cette jeunesse qu'il a évangilisée par sa vie et à laquelle il parle encore du fond de la tombe."
Non seulement Ozanam fonda des cercles d'études et des conférences de charité, c'est à lui que revient l'honneur de la
fondation des célèbres conférences de Notre-Dame de Paris. A la tête d'un groupe de jeunes gens qui avait soif de vérité religieuse et d'amour de Dieu, Ozanam obtint de Tarchevêque de Paris l'établissement, dans la chaire de Notre-Dame, de conférences capables de détruire les déplorables effets des leçons universitaires. Le 8 mars 1835, Lacordaire prenait possession de la chaire de Notre-Dame.
Les conférences de Notre-Dame réunissent encore aujourd'hui autour de la chaire sacrée l'élite intellectuelle de Paris, et le talent du prédicateur est à la hauteur de sa mission; mais suivant un historien, le P. Lacordaire, ^'avec sa manière nouvelle de dire des choses anciennes", leur avait donné une vogue dont on ne se doute pas aujourd'hui. Un auditoire immense remplissait les vastes nefs: Chateaubriand y coudoyait Victor Hugo, et M. Guisot s'y retrouvait aux côtés de M. Cousin.
Mais s'il y avait un public que le P. Lacordaire recherchait et pour lequel il réservait ses meilleures inspirations, c'était la jeunesse des écoles: c'est à ces jeunes hommes, dont il avait été presque le condisciple, qu'il s'adressait de préférence. Par expérience, il connaissait leur soif de vérité et sa parole de nouveau converti savait admirablement trouver le chemin de leur âme. Aussi, les conférences étaient le rendezvous des étudiants: Ozanam qui avait tant fait pour les obtenir, travaillait à les rendre de plus en plus populaires. II arrivait à Notre-Dame plusieurs heures avant la réunion et s'établissait le gardien de tout un quartier de l'église qu'il réservait à ses jeunes amis. Il ne les perdait pas de vue pendant le carême, et souvent avait le bonheur de les voir le suivre à la table sainte, le jour de Pâques.
Au sortir de la conférence du P. Janvier, le dimanche de la Passion, 28 mars 1909, je me rappelai ce passage d'une lettre d'Ozanam, véritable cti d'un cœur chrétien: ^^Rien de plus
beau que l'assemblée: à la sortie la foule se pressait par les trois portes pour couvrir la place. La grande basilique, avec sa façade noire et ses tours majestueuses, laissant appercevoir par son portail ouvert la nef illusoire, représentait pour ainsi dire l'édifice sacré de la foi, dont les mystères aussi sont imposants et sévères au dehors, mais récèlent au dedans d'infinies clartés."
Je suis retourné deux fois au tombeau d'Ozanam. Lamartine a dit quelque part ^^que Tendroit qu^un grand homme a habité et préféré pendant son passage sur la terre, paraît la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même, une sorte de manifestation muette d'une partie de son âme, un commentaire vivant et sensible de sa vie."
Aussi, dans ce Paris, théâtre de l'apostolat d'Ozanam et de sa carrière littéraire illustre, sur ce site de l'ancienne école des Carmes,animé aujourd'hui encore comme au temps de réminent professeur par les pas d'une ardente jeunesse, agenouillé sur la pierre de son tombeau, jamais je n'ai mieux compris la grande âme du fondateur de la Société de Saint- Vincent de Paul. Je me suis représenté Ozanam comme jadis Albert de Mun au début de sa noble carrière, à vingt ans, au milieu d'un monde affamé de puissance, de richesse et d'intérêt personnel, appelant à lui ses amis, ses compagnons d'étude, pour tendre avec la science leur main aux déshérités de la vie, pour reconcilier le riche avec le pauvre, la société avec Dieu. Je me suis souvenu aussi que cet étudiant de vingt ans, ainsi que ses compagnons de labeur, afin de mieux servir l'Église et la France, avait eu pour premier souci de placer leur pureté, le^ur chasteté BOUS la sauvegarde de la Charité, de pratiquer intégralement leurs devoirs religieux en mettant invariablement à la base de leurs travaux la piété qui nourrit l'âme, qui fortifie le cœur.
Et tout naturellement, j'ai reporté mon esprit par de là l'Atlantique sur les bords du Saint-Laurent. Et j'ai contemplé la jeunesse catholique, et j'ai demandé pour elle à Ozanam qui, nous en avons le ferme espoir, sera placé un jour sur les autels — j'ai demandé pour la jeunesse canadienne-française les bénédictions du ciel, afin que de ses rangs sortent une armée d'élite qui s'arrogera la généreuse tâche de défendre l'Église catholique et le peuple canadien-français contre leurs ennemis communs.
Le 28 mai 1909, j'avais l'honneur d'assister à la séance solennelle de clôture des travaux de la Conférence Olivaint, dans la grande salle de l'Association catholique de la jeunesse française, 76, rue des Saints Pères. Cette réunion fut présidée par l'éminent historien Pierre de la Gorce. C'est au directeur de la Conférence Olivaint, le R. P. Aucler, que noua devons d'avoir constaté nous-même combien les disciples d'Ozanam sont encore nombreux à Paris. La Réunion de Jeunes Gens, fondée en 1852, a pour but d'offrir aux jeunes gens qui viennent à Paris suivre les cours de l'enseignement supérieur, les moyens de rester fidèles à tous les devoirs de la vie chrétienne, en se préparant à devenir des hommes de valeur et des catholiques militants.
Ils y trouvent aussi de quoi mettre en œuvre les connaissances qu'ils acquièrent pour se préparer à l'action: c'est le but des conférences fondées au sein de la Réunion.
Celle-ci comprend deux groupes autonomes : la Conférence Olivaint et la Conférence Laënnec.
Sur le fonctionnement de ces deux Conférences, le dévoué Père Aucler, désireux d'être agréable et utile à la jeunesse canadienne-française, m'a fourni les renseignements précis qui suivent:
''La Conférence Olivaint, spécialement ouverte aux étudiants en droit et en lettres, les forme, par le travail et l'exercice de la parole, à devenir les défenseurs des intérêts de TEglise et du pays. Elle s'honore de compter nombre de ses anciens parmi les membres les plus distingués du parlement, du barreau et de l'enseignement supérieur.
^^Des cercles d' études y sont annexés, qui donnent aux jeunes gens l'occasion d'étudier les questions d'une manière plus familière, plus approfondie et plus synthétique. On s'y attache à mettre en regard des faits sociaux et des lois économiques les principes du droit naturel et les directions de l'Église: on s'y prépare directement par l'étude à l'action.
"Lsi Conférence Laënnec offre aux étudiants en médecine tous les éléments d'une sérieuse préparation aux examens et aux concours. Ils y trouvent une bibliothèque soigneusement tenue au courant des publications les plus récentes, des pièces d'ostéologie et une collection pharmaceutique très variées. Les aînés, internes des hôpitaux, y guident les plus jeunes dans leur travail. Les succès de ses membres dans les concours attestent l'excellence de la formation qu'ils se donnent entre eux, et les situations qu'ils acquièrent leur permettent d'exercer la plus bienfaisante influence.
'^ Pour habituer les jeunes gens à la pratique de la charité, la Réunion a créé une Conférence de Saint- Vincent de Paul, qui visite les pauvres de la paroisse Notre-Dame de Plaisance. Elle les entraîne à l'action sociale par la collaboration qu'elle donne à trente patronages pa.roissiaux de Paris et de la banlieue, et par la part très active qu'elle prend aux travaux de V Association catholique de la Jeunesse française, dont elle est le groupe le plus nombreux et le plus ancien. Heureux d'apporter leur •encours au Comité catholique de la rue de Grenelle, les jeunes
orateurs de la Conférence Olivaint ont multiplié les conférences de propagande à Paris et dans les départements circon voisins.
'^Les bibliothèques et les salles de travail sont ouvertes tous les jours, de 8 heures du matin à 11 heures du soir.
''La cotisation est de 20 francs par an. En outre, une contribution de 0 f r. 50 est versée chaque année à la caisse de la Conférence pour V Association catholique de la Jeunesse française.
'Xes jeunes gens qui désirent faire partie de la Réunion peuvent s'adresser à 12, rue d'Assas."
C'est avec bonheur que je transmets ces remarques, en même temps que l'invitation pressante qui les accompagnait, à mes jeunes compatriotes. A ceux d'entre vous, chers amis, qui devez aller parfaire vos études dans la grande capitale, allez frapper sans crainte au no 12 rue d'Assas, et vous y serez accueillis avec la plus grande cordialité.
Cette séance solennelle de la Conférence Olivaint, dont j'ai dit un mot il y a un instant, fut particuUèrement intéressante. L'un des membres, M. Henri Cauvière, lut un rapport sur les travaux de l'année, rapport où la clarté française le disputait à l'esprit gaulois. Parmi les travaux signalés, celui de notre compatriote M. Omer Héroux, sur la séparation de l'École et de l'État au Canada français fut particulièrement applaudi. A ce propos, permettez-moi de citer quelques lignes du rapporteur, M. Cauvière-:
"Quelque temps auparavant, notre ami et ancien président Pierre Gerlier s'était rendu au Canada sous les auspices de l'Association catholique de la Jeunesse française, dont il vient, cette semaine, d'être élu le président, par d'unanimes acclamations, (Applaudissements) C'est l'écho de ses triomphes oratoires que nous apportait M. Omer Héroux, délégué à son tour, par un gracieux échange, pour représenter en France, l'Association cathoUque de la Jeunesse canadienne.
"Conférence claire et documentée, où, sous le détail piquant de la phrase, perçait une pointe de pénétrante émotion! En entendant décrire le régime scolaire d'un pays si voisin du nôtre, malgré l'Océan qui les sépare, de cette province
de Québec encore tout imprégnée du génie de notre race, où la majorité n'est pas persécutée, ni la minorité inutilement turbulente, oîi l'État, loin de prétendre imposer à des enfants une éducation et un enseignement contraires aux croyances les plus chères de leurs parents, s'attache à fortifier, comme son meilleur appui, l'influence féconde de la famille, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment de jalouse admiration pour ces Français qui ont si bien su organiser la liberté à la lumière et sous la garde de leurs traditions nationales. (Applaudissements.)"
La séance se termine par le discours du célèbre historien, M. P. de la Gorce, discours vraiment français par l'élévation de la pensée, la clarté du style, la rare beauté de la phrase. Je ne puis résister au désir de vous lire la péroraison de ce chefd'œuvre. Les nobles paroles de ce membre de l'Institut, mais avant tout grand chrétien, vous toucheront comme elles m'ont touché, vous feront du bien comme elles m'en ont fait :
"Beaucoup d'entre vous sont venus de leurs provinces. Plusieurs ont làbas un foyer héréditaire, une maison où ont vécu les grands-parents et où ils sont morts, au lieu d'élection, de prédilection, où la famille s'est développée, où se sont alignés les berceaux, où se retrouvent peut-être sur les murailles les traces qui ont marqué les tailles grandissantes des enfants, où les jours heureux et les jours sombres ont gravé leur empreinte, où tout répète, comme par un écho non affaibli, les novissima verba des vieillards et les premiers vagissements des nouveaux-nés, où chaque génération a laissé quelque chose d'elle-même comme un fleuve en coulant dépose sur ses bords ses alluvions. Oh! si vous avez ce grand bonheur de posséder un coin — petit ou grand, cela importe peu — mais un coin qui soit bien le vôtre, je vous en supplie, ne l'abandonnez pas; revenez-y; ne soyez pas volonta'rement des transplantés, des déracinés. Dans notre société démocratique à outrance, ne grossissez pas le nombre de ces petits grains de sable que le vent soulève et qui vont s'abattre au hasard, n'étant bons que pour être broyés. On aime
aujourd'hui à invoquer ce qu'on appelle les morts qui parlent Il me semble
que si ceux qui vous ont précédés dans la vie pouvaient parler, ils vous diraient : Revenez près de nous; nous vous communiquerons notre force; nous en avons une, même du fond de notre tombe, celle de nos exemples, celle de la sohdarité qui unit dans une même famille les vivants et les disparus. {Applaudissements). Oui, si vous avez cette fortune, de plus en plus rare, de garder dans la grande patrie une petite patrie, revenez-y. Ne dites pas: nul n'est prophète en son pays. C'est un sot proverbe; et puis on ne vous demande pas d'être prophète dans votre pays ou ailleurs. Les prophètes, c'est fait pour prédire l'avenir, et Dieu et les hommes ne vous demandent que d'être un bon travailleur dans le présent. — Ne dites pas non plus: la province est délaissée. On vous répondra: elle n'est délaissée que parce que plusieurs raisonnent comme vous. — Ne dites pas: là-bas, je
vais m'enliser dans la torpeur. Ne s'enlisent que ceux qui le veulent bien, et le pays natal n'a coupé les ailes qu'à ceux dont les ailes n'étaient point faites pour pousser. (Applaudissements.)
"Voulez-vous me permettre de vous fournir une recette que je crois bonne ? Où que vous soyez, appliquez-vous tout d'abord à être le meilleur dans votre profession. Si vous êtes avocat, soyez le meilleur avocat; si vous êtes médecin, soyez le plus consciencieux et le plus instruit; si vous êtes notaire, soyez le plus discret et le plus délicat; si vous êtes industriel, soyez le plus entendu et aussi le plus loyal en affaires; si vous êtes agriculteur, soyez le plus ordonné pour ne rien laisser perdre et aussi le plus généreux pour faire la part du pauvre. Oui, soyez d'abord de bons professionnels. C'est alors, qu'après avoir conquis solidement la considération publique, vous pourrez, toutes vos armes étant forgées, engager le bon combat. (Applaudissements) .
"Ne dites jamais: Nous serons vaincus. D'abord, qu'en savez-vous? Les chances de la fortune sont aussi nombreuses qu'imprévues à qui sait supporter le fardeau passager des mauvais jours. Entre la foi qui transporte les montagnes €t la charité qui subsistera quand tout le reste aura péri, il y a l'espérance magnifiquement encadrée entre ses deux sœurs divines, mais, si bien encadrée qu'elle est un peu débordée et qu'on est parfois tenté d'oublier qu'elle est divine aussi. Pratiquez cette belle vertu d'espérance; qu'elle soit pour vous, non comme un parfum léger qui s'évapore, dès qu'on découvre le vase qui le contient, mais comme un viatique généreux qui soutient pendant tout le cours d'une longue vie. Que cette espérance soit la force de la jeunesse comme elle est le baume des vieillards. Dum spiro, spero. Puis, dussiez-vous être vaincus, dites-vous bien que le grand mal réside, non dans la défaite, mais dans la lâcheté qui refuse le combat. (ApplaU' dissements). J'ai un peu étudié l'histoire, et j'ai toujours vu les plus beaux regards de la sympathie humaine, les plus purs rayons de l'honneur se poser sur les vaincus aussi bien que sur les victorieux. Etre vaincu, c'est tout perdre pour qui n'a que l'habileté, parce que l'habileté, force courte et secondaire, est tenue de réussir. Mais quand on combat pour Dieu, pour son ÊgUse, pour son pays, on peut connaître la disgrâce, jamais la honte. Aimez assez votre cause pour que la joie de la servir soit, s'il le faut, une suffisante récompense. Ne déployez pas à tout propos votre drapeau, mais ne le cachez pas non plus. Fuyea lea coahtions douteuses, les cathohques y perdent toujours. Ayez des aUiés, mais ne vous absorbez point en eux. Acceptez les concours et même recherchez-les, mais sans sacrifices essentiels de principes ou d'idées, et ne soyez point la petite rivière qui humblement va se jeter dans le fleuve, mais le fleuve qui reçoit les rivières et garde avec obstination l'individualité de ses eaux, (Longs applaudissements). Ne mentez jamais et faites un ferme propos, celui de garder toute votre vie, dût cette vie être très longue, la virginité de votre honneur. Surtout voyez les choses largement, par masses; ne sacrifiez jamais vos principes à un petit succès; ne dédaignez pas la poUtique au jour le jour, mais ne lui subordonnes jamais la poHtique des principes, la poUtique chrétienne et nationale. Travaille»,
non pour un jour, mais pour une époque, regardez haut et loin; et que votre devise Boit celle qu'on voit sur plusieurs blasons de la noblesse de France: "Pour l'avenir!" (Applaudissements.)
"Cet avenir, coloré de rayons heureux, nous, vos aînés, nous ne le verrons sans doute point; mais vous, les jeunes, il vous sera sans doute donné de contempler, de recueillir enfin un souffle de victoire et d'en remercier Dieu. Â ce Dieu que vous avez invoqué au commencement de cette séance — et vous ne saurez croire combien cette invocation m'a édifié — j'adresserais volontiers en finissant la prière que voici: je Lui dirais: Mon Dieu, notre génération, celle qui achève de disparaître, a été entre toutes, l'une des plus disgraciées. A peine arrivés à l'âge d'homme, nous avons vu notre patrie mutilée. A la suite de cette grande épreuve beaucoup d'entre nous avaient formé un beau rêve, celui d'une magnifique réconcihation nationale, celui d'une magnifique fusion entre ce que le présent avait de meilleur et ce que le passé avait de plus glorieux. Au moment où nous croyions le saisir, le rêve s'est évanoui . Nous nous sommes repliés dans notre foi chrétienne, -chose éternelle celle-là, et nous nous y sommes attachés avec toute la ténacité de nos indéfectibles espérances ! Hélas ! à coups de lois comme on ferait à coups de pioches, nous avons vu, pièce à pièce, démoUr le temple, depuis le parvis jusqu'à l'autel sacré. Et c'est ainsi que nous avons vieilli, toujours reculant. Nous avons connu tous les déboires, les carrières brisées, l'impuissance devant le mal, le lent et lourd supplice de la maturité inemployée. Nous ne murmurons pas contre cette accumulation d'épreuves. Du moins, que nos mécomptes, nos attentes vaines, nos espoirs trompés soient la rançon de ceux qui viendront après nous! Que cette rigueur s'amollisse pour ceux qui vont porter après nous le poids du jour et de la chaleur! Qu'ils recueillent en superflu de bénédictions ce que nous avons connu en excédant de douleurs, et qu'un jour, fût-ce bien tard, fut-ce bien longtemps après nous, ils puissent, toutes choses étant remises à leur place en la très chrétienne nation de France, chanter V Alléluia de Pâques en leur pays rendu à sa vocation!"
Ce noble souhait de rhistorien du Second Empire se réalisera un jour, j'en ai le ferme espoir. Les fêtes parisiennes en rhonneur de Jeanne d'Arc auxquelles il m'a été donné de prendre part en mai 1909, m'ont convaincu qu'un immense réveil catholique se poursuit par toute la France, notamment à Paris.
Le 14 mai au soir, en compagnie de MM. GerUer et de deux jeunes prêtres canadiens MM. les abbés LeBon et Warren, j'allai entendre à Notre-Dame, l'éloquent panégyriste de Jeanne d'Arc, le P. Janvier. Le matin, l'ouverture du triduum en
l'honneur de la Bienheureuse avait eu heu au miheu d'une solennité extraordinaire. Le soir, la foule accourue de tous les points de Paris, était si considérable qu'il nous fallut attendre près d'une heure avant de pouvoir pénétrer dans l'imposante cathédrale. Arrivée dès 7 heures, nous trouvâmes la place Notre-Dame envahie par des milliers de personnes. Les agents de police obligeaient les nouveaux arrivants à aller prendre place à la queue du cortège, rue Chanoinesse. Constamment de nouveaux groupes arrivent, quelques-uns avec leurs bannières, et à huit heures, l'affluence est telle que la colonne s'étend jusqu'au pont Saint-Louis. Enfin à 8.10 nous pouvons pénétrer dans la cathédrale; elle est littéralement remplie: au moins 10,000 hommes s'y pressent dans une attitude de foi admirable. A l'arrivée de Mgr l'Archevêque de Paris, (1) cette foule chante d'une seule voix le cantique Je suis chrétien. L'effet est saisissant: cette affirmation de foi dans un tel lieu en une telle circonstance produit sur nos âmes une profonde impression. Nous faisons nôtre la cause de la France chrétienne et nous unissons nos voix à celles de nos frères persécutés.
La cathédrale est splendidement décorée. Les stalles et les ogives sont partout drapées de pourpre, d'or et d'argent; surmontant le chœur, un immense tableau: ^'Jeanne d'Arc Bienheureuse" préside à toutes les cérémonies du Triduum. De chaque côté du transept on a installé deux tableaux représentant les miracles récents de Jeanne d'Arc, c'est-à-dire par son intervention; et deux autres tableaux nous montrant le sacre de Charles VII à Reims et l'entrée triomphante de Jeanne d'Arc qui constituent, sans aucun doute, les deux plus grands
(1) s. G. Mgr Amette, devenu depuis Son Êminence le Cardinal Amette.
prodiges de sa vie mortelle. On sait, au reste, que ces tableaux sont ceux qui ornaient Saint-Pierre de Rome, lors des cérémonies de la Béatification.
Enfin, la nef est toute ornée de bannières, chacune rappelant une victoire de la guerrière.
L'apparition du P. Janvier dans l'illustre chaire de Notre- Dame me fit oublier les beautés des décorations. Comme l'immense foule au milieu de laquelle j'étais perdu, j'étais venu pour entendre la parole ardente et vibrante de M. le chanoine Janvier.
L'éloquent panégyriste prit pour texte ces mots: ^'Tu as agi avec virilité, tu seras éternellement en bénédiction." et convia ses auditeurs à suivre la nouvelle Bienheureuse dans sa carrière rapide et miraculeuse, dans son long et douloureux supplice, s'attachant à leur montrer que si toute les quahtés morales brillaient au front de Jeanne d'Arc, aucune n'a brillé avec plus d'éclat que sa force d'âme.
Et le P. Janvier exhorta ses auditeurs à dégager eux-mêmes la leçon qui ressortait si lumineuse de cette courte et noble vie: 'Tar vos travaux, par vos prières, vous vous efforcerez, dit-il en substance, d'achever l'apothéose de Jeanne d'Arc. L'esprit qui l'inspirait n'est pas mort, il plane toujours sur la France et il l'animera éternellement.
^'Nous avons besoin de lui pour assurer nos frontières, s'écrie l'orateur, pour réaliser l'intégrité de notre territoire, pour ramener en notre malheureux pays la paix et la fraternité. Soyez dociles à l'esprit qui inspira Jeanne d'Arc, sachez combattre pour les vérités éternelles qui doivent régner sur tous les partis. Que, sous l'empire de cet esprit, l'unité se refasse et que, par cette Hnité, nous redevenions forts. Que l'action de Jeanne d'Arc
recommence et que sa patrie, la plus belle des nations, persévère à travers les siècles dans sa mission chrétienne et civilisatrice."
Qu'on s'imagine ces pathétiques exhortations descendant de la chaire de Notre-Dame sur un auditoire qui haletait d'émotion, qui buvait en quelque sorte les paroles du prédicateur, .. l'on ne s'étonnera guère qu'à plusieurs reprises, malgré les abjurations de l'orateur, la foule impatiente de manifester son enthousiasme, ait éclaté en applaudissements.
Le panégyrique terminé, Mgr l'archevêque donna la bénédiction. Puis, la procession, drapeaux et bannières en tête, déroula son long cortège à travers la masse pressée des hommes qui pieusement s'inclinaient au passage de la statue de Jeanne d'Arc portée par des membres de la jeunesse catholique et sous la bénédiction de leur archevêque. En même temps, de cette mer humaine, s'élevait, en une mélodie tout d'abord lointaine, puis grandissante, puis majestueuse, les cantiques Nous voulons Dieu et V Invocation à Jeanne d'Arc^ pendant qu'au fond du chœur, dans le cadre grandiose de la cathédrale éclairée de mille lumières électriques, le tableau La Gloire de la Bienheureuse, le même que nous avions vu à Saint- Pierre de Rome, au grand jour de la Béatification, semblait auréolé d'or et de feu par un faisceau lumineux lancé du haut des orgues. ' 'C'était une scène vraiment grandiose, disait un journal parisien le lendemain soir, qui, s'achevant dans le chant du Magnificat, du Credo et du Tantum ergo et par la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement, atteignit presque à la sublime beauté."
Pendant ce temps, plusieurs milliers d'hommes qui n'avaient pu pénétrer dans la basilique, répétaient sur le parvis les chants sacrés. Jamais ce spectacle inoubhable ne s'effacera de ma mémoire! Le chant du Credo exécuté par ces dix
mille poitrines françaises sous les voûtes de Notre-Dame où flottent en quelque sorte tout le glorieux passé de notre mèrepatrie, ce chant remplit encore mon âme de ces indéfinissables accents. Ce soir du 14 mai 1909, je compris pourquoi nos frères de France ne désespèrent pas de leur belle patrie, et j'appris en même temps combien est encore vivant et fort le sentiment catholique au beau pays de Jeanne d'Arc.
Ce triduum de Jeanne d'Arc à Notre-Dame, commencé dans l'enthousiasme, devait se terminer par un triomphe. Ce triomphe eut lieu le soir de la clôture, dimanche, 16 mai. J'étais parti la veille pour Lourdes.
Le comte Albert de Mun a raconté cette scène en une page vraiment belle; je ne puis résister au plaisir de vous en citer les dernières lignes. Après avoir décrit la scène vraiment sublime où la foule immense qui, faute d'espace dans Notre- Dame, stationnait sur la place et fit une ovation à l'archevêque de Paris venu à elle pour la bénir et lui parler, M. de Mun s'écrit :
"Songez quel spectacle et quelles pensées! Sur ce seuil où nous sommes, toute l'histoire de la France a passé.
"Là saint Louis parut, dans l'éclat de son humilité, les pieds nus et la tête découverte, portant la couronne d'épine du Christ, offerte par l'empereur chrétien de Constantinople.
"Là, tandis que le Te Deum, chanté pour la victoire de la Marseille, remplissait les voûtes sonores d'où pendaient les drapeaux de Fleurus, de Steinkerque et de Nerwinde, le prince Conti perçait la foule qui obstruait l'entrée, conduisant par la main le Maréchal de Luxembourg, et criant: "Place au tapissier de Notre- Dame!"
"Là pendant que le bourdon, depuis dix ans silencieux, empUssait les airs de sa voix puissante, comme l'annonce de la résurrection, un soldat couvert de lauriers, franchissait audacieusement le seuil si longtemps profané, bravant les répugnances de ses compagnons impatients, les plaintes des intellectuels irrités, pour renouer avec la papauté l'alliance séculaire de la nation française.
"La, quand reparut sur ce parvis, foulé par son histoire, la vieille royauté, retentit le chant magnifique que nous répétions tout-à-l'heure : Deposuit patentes de êêde
"Ah! que ne sont-ils pas venus au parvis de Notre-Dame, les puissante du jour! Ils y auraient vu la vraie France. Autour de l'estrade improvisée, la vieille armée montait une garde d'honneur : des généraux, des amiraux, des colonels portant sur leurs poitrines les croix dont les a couvertes leur vie donnée au service du pays ! Toute notre histoire militaire était rassemblée là, de l'armée du Rhin à l'armée de la Loire, de l'Afrique au Tonkin et aux mers de Chine, de Madagascar au Dahomey. Ils avaient bien voulu, ces camarades de ma jeunesse, me donner place dans leurs rangs, et c'est pour moi une inoubliable joie que d'avoir pu un moment, à ce poste glorieux, me croire l'un d'entre eux!
"A côté de nous, les sénateurs, les députés, représentaient la France chrétienne, et ainsi se trouvaient réunies dans une étroite communion d'espérance et de foi, de larmes et d'acclamations toutes les forces vives de la nation, l'Eghse et l'armée, le peuple et ses mandataires.
"L'archevêque saisit admirablement la grandeur de ce tableau sans égal. Il parla d'une voix forte, remercia la foule de sa longue patience et dit : "Vous attestez ici l'union de la reUgion et de la patrie; vous n'êtes, vous ne serez jamais de ceux qui les séparent!" La foule répondit par un nouveau transport: "Vive la France! Vive la rehgion!" Puis un silence, dans un signe du prélat, tomba sur elle: les évêques s'étaient avancés et tous, d'une seule voix bénirent le peuple immense.
"C'est fini. Au milieu des cris d'enthousiasme, le cortège se rompt et la foule s'écoule. Les poitrines respirent largement. Quelque chose qu'on n'attendait pas a passé sur cette place, comme un courant d'air pur qui soulage les âmes. C'est le grand souffle du réveil nationiil."
Deux autres démonstrations parisiennes m^ont permis de prendre contact avec l'élite des catholiques de France: je veux dire celles des 24 et 27 mai 1909.
La première couronnait le beau Congrès de la Jeunesse catholique française, à Orléans — je parlerai de ce congrès dans un instant. — Après le congrès, le Conseil fédéral de l'Association, composé de représentants de tous les groupes de France, se réunit à Paris. Au nombre de 500, les délégués, en dépit des fatigues du Congrès d'Orléans, consacrent deux jours, plusieurs séances chaque jour à des questions se rapportant à la situation actuelle de l'Association, à l'orientation qu'il convient de lui donner, aux moyens à prendre pour perfectionner son organisation. Nous avons admiré l'excellence des méthodes de travail, l'autorité dans la discussion et l'absolu désintéressement chez nos jeunes amis de France.
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Le Conseil fédéral a particulièrement insisté sur la vie intérieure de l'Association.
La vie intérieure a été caractérisée pendant Tannée par une incontestable poussée en profondeur.
Les retraites fermées ont contribué à donner à des milliers de camarades le sens de la vie chrétienne. Elles expliquent notamment le généreux effort d'apostolat entrepris à la caserne par les soldats de la jeunesse catholique.
Le travail plus sérieux des cercles d'étude, le labeur des journées sociales et des congrès sociaux ont eu le même résultat au point de vue de la formation du sens social.
Le rayonnement extérieur, suivant l'expression du rédacteur, M. Maurice de Gailhard Bancel, de l'Association n'est pas moins évident: '^participation à la vie paroissiale et diocésaine, contribution à la vie sociale sous toutes ses formes, absorbent une grande partie de l'activité publique des membres de la Jeunesse catholique et il ne saurait en être autrement, car l'Association n'est pas une fin en elle-même: elle ne veut être qu'un instrument: instrument de pénétration pour l'Église, instrument d'activité et de progrès pour le corps social."
Ce qui nous a surtout frappé, mes compatriotes et moi, — nous avions le bonheur d'être quatre Canadiens français et au Congrès d'Orléans et au Conseil fédéral à Paris: MM. les abbés Groulx, du collège de Valleyfield, LeBon, du collège de Ste- Anne de la Pocatière, et Warren, du séminaire de Chicoutimi — (1) ce qui nous a surtout frappé chez la jeunesse catholique de France, c'est la sincérité et la profondeur des convictions qui les animent; c'est la franche amitié véritablement chrétienne qu'ils ont les uns pour les autres.
(1) Voir vignette.
La soirée du lundi, 24 mai, où raumônier général, le R. P. P. Tournade, que l'on doit appeler là-bas M. Vahhé, fit la transmission des pouvoirs de Lerolle à Gerlier, nous démontra que dans TAssociation de la Jeunesse catholique française, tous n'ont qu'un cœur et qu'une âme. Dans l'après-midi, notre ami Pierre Gerlier avait été élu président par 516 voix sur 528
votants, c'est-à-dire presque à l'unanimité.
La proclamation de l'élection de Gerlier, après un banquet fraternel, la remise du drapeau de l'Association au nouveau président par l'aumônier, le discours attendrissant de ©e dernier, les paroles émues de Gerlier, le discours d'adieu de Lerolle, ceux de Bazire et de Reverdy, anciens présidents, firent verser à tous d'abondantes larmes.
Le dernier mot de Lerolle à Orléans avait été: ''Gardez la Foi et gardez la Patrie!" L'aumônier exprima à Gerlier quelle confiance l'Association mettait en lui pour appliquer ce programme.
Gerlier fut superbe, éloquent dans les quelques remarques que l'émotion lui permit de faire. Les auditeurs Canadiens furent fiers de lui : Gerlier n'est-il pas désormais des nôtres. Je me suis laissé dire que depuis son voyage à Québec, le président de l'A. C. J. C. F. ne prononce plus un discours sans parler du Canada.
Le P. Tournade, par une délicatesse toute française, voulut bien associer le Canada français à cette fête de la France catholique. Je ne sais plus ce que je dis ce soir-là à nos frères de France, tant l'émotion m'étreignit le cœur. Je ne me rappelle que les applaudissements bienveillants de nos amis, les acclamations au Canada et les larmes qui coulaient sur mes joues lorsque je repris mon siège à côté du François Veuillot, qui me serra muettement la main à me rompre les phalanges,
pendant que Gerlier me disait '^ces larmes ont passé par le cœur de vos frères de France avant de monter à vos paupières.'^
Jamais, nous n'oublierons, mes compatriotes et moi, les émotions ressenties ce soir-là.
Paris nous réservait une agréable surprise: celle d'une fête de l'Enseignement chrétien, sous le patronage de Jeanne d'Arc, à l'Institut catholique de Paris. Mgr Baudrillard, que j'avais eu l'honneur de connaître lors de mon premier séjour à Paris quelques semaines auparavant, ainsi que le président des étudiants catholiques de Paris, M. Maurice de Gailhard Bancel, l'un des membres les plus zélés de l'A. C. J. C. F., m'honorèrent d'une invitation à titre de professeur dans une école normale catholique.
Il y eut messe, avec panégyrique de Jeanne d'Arc par Mgr Debout, banquet et séance récréative. MM. les abbés Groulx, LeBon, Warren et moi fûmes l'objet d'attention spéciale. Le Canada eut encore l'honneur d'un toast par Mgr Baudrillard: ce toast fut acclamé par les étudiants de Paris et les maîtres de l'enseignement secondaire venus de tous les coins de France. Je constatai une fois de plus combien les Français vibrent facilement et avec sincérité quand on déploie sous leurs regards, parfois étonnés, les annales de la Nouvelle- France.
C'est à l'Institut catholique que j'exprimai le vœu qu'il se constituât en France et au Canada des comités permanents franco-canadiens qui auraient pour mission d'entretenir des relations constantes entre les catholiques des deux nations. Depuis, M. François Veuillot, dans VUniverSy m'a fait l'honneur de revenir souvent sur cette idée en y associant mon nom. Il y a quelques jours à peine, le distingué journaliste rappelait le vœu émis à l'Institut et souhaitait que '^ces comités permanents ou pour ainsi dire jumeaux, qui serviraient à res-
serrer les liens noués naturellement par une double parenté de race et de foi", fussent fondés à l'occasion du Congrès Eucharistique de Montréal. A la fin de son article, M. Veuillot dit avec infiniment de raison: ''Or, dans quelles meilleures conditions, sous quels auspices plus favorables pourraient se former ces nouveaux nœuds, si ce n'est au milieu des grandes fêtes instituées en l'honneur de la Très Sainte Eucharistie, foyer et symbole de la plus intime unité ?"
A Travers la France
J'ai fait trois séjours à Paris, du 27 mars au 3 avril; du 11 au 15 mai; du 23 mai au 2 juin. Entre ces différentes dates, j'ai parcouru la France du nord au sud, et de l'est à l'ouest. Il m'a été donné de visiter 24 villes ou gros bourgs. Dans une première tournée, c'est Saint- Amand au centre de l'ancienne province du Berri, puis Avignon, Lyon, Marseille, Nice, et au retour de l'Italie, passant par la Suisse: Chamonix au pied du Mont Blanc, Lyon, une deuxième fois, Dijon, Sens où nous ne faisons que passer: son antique cathédrale, que nous voyons très bien de la gare, nous rappelle que c'est dans ce temple qu'eut lieu le mariage de Marguerite de Provence.
Orléans, Blois, Poitiers, Bordeaux, Pau, Lourdes, furent les étapes de la deuxième tournée. Et dans une troisième course, Amiens et Lille, en allant en Belgique. Bien entendu, les villes circonvoisines de Paris, telles que Versailles, Saint- Cloud, etc., ne furent pas oubliées.
Que de souvenirs précieux le passage dans ces villes historiques ne m'a-t-il pas laissés ? Avec leurs antiques cathédrales et leurs vieux beffrois, ils sont les témoins de cet âge reculé où le culte de Dieu et celui de la cité se confondaient pour mieux
combattre les ennemis de T Église. Les cathédrales gothiques attestent la piété des peuples au moyen âge et les vieux beffrois attestent leur culte de la cité.
"L'exaltation du sentiment chrétien, au temps des croisades, dit Henri Debuschère, fit surgir du sol les merveilles de pierre qui demeurent, après sept ou huit siècles écoulés, les plus splendides monuments de la foi; ce fut l'esprit d'indépendance qui éleva, vers le même temps, les ' 'maisons de ville" avec les hautes tours qui montent à côté d'elles leur garde vigilante. Celles-là sont l'expression suprême de l'idéal religieux; celles-ci personnifient l'amour de la liberté. Reliques également éloquentes du passé, elles nous traduisent, les unes et les autres, sous un aspect différent, les aspirations du peuple à une époque qui fut grande, quoi qu'en aient dit parfois l'ignorance ou le parti pris des historiens."
C'est l'âme remplie d'émotions que je les ai parcourues, ces routes de l'ancienne France, le cœur débordé d'une piété filiale que j'ai visité les monuments qui les orneilt et qui racontent si merveilleusement dans leur éloquence muette les gloires de la mère-patrie.
Permettez-moi donc de vous conduire bien rapidement, à vol d'oiseau, dans quelques-unes de ces villes, d'évoquer devant vous ce soir les principaux souvenirs qui s'y rattachent.
C'est d'abord Saint- Amand, au centre de l'ancienne province du Berri, où l'on voit les ruines du Château des Princes de Condé, château rasé après les guerres de la Fronde; Avignon, la ville des Papes, d'origine très ancienne, qui fut le siège de la papauté au quatorzième siècle, et qui a conservé l'aspect moyen-âge. Deux choses m'attiraient dans cette ancienne capitale du Comtat Venaissin : le Château des Papes et le Pont d'Avignon, sur lequel personne ne passe plus depuis que le Rhône, au 17e siècle, l'a emporté en grande partie. Il ne reste
plus que quatre arches de ce pont merveilleux, construit au 12e siècle par saint Bénézet, d'une façon miraculeuse, dit-on. C'est le souvenir le plus populaire de l'ancienne République d'Avignon.
Le Château des Papes à Avignon se dresse encore dans son imposante sévérité comme au XlVe siècle. Ce palais est l'œuvre de quatre Papes, tous français. ^'C'est, disait Froissard, le plus belle et la plus forte maison du monde." Forteresse avant tout, c'était aussi une habitation digne des Souverains Pontifes. Cette massive demeure couvre à elle seule 50,000 pieds carrés. Depuis le départ définitif des Papes (1417), le palais a subi de graves atteintes. Néanmoins dans son ensemble, il est encore, sauf dans les détails, tel que l'ont laissé les Pontifes. En 1812, le Palais fut malheureusement transformé en caserne. Il fallut alors diviser les hauts appartemicnts par des planches ou par des voûtes, noyer les chapitaux et les sculptures dans les attaches de ces voûtes, et livrer au pillage des peintures que l'on aurait pu préserver. Lors de notre visite, on était à restaurer la grande salle du Consistoire, qui servait à la cavalerie depuis un demi-siècle. Nous pûmes voir des restes de fresques admirables. Le gouvernement français, sous la pression des artistes, restaure le Palais des Papes pour le transformer en musée national.
C'est dans cette salle du consistoire dont nous venons de parler que sainte Catherine de Sienne adressa de sévères paroles à la cour pontificale pour les abus qui s'y étaient introduits. Par les larges fenêtres du palais qui s'ouvrent sur la riche vallée du Rhône et les collines de Vaucluse, nous contemplâmes cet admirable coin de France que Grégoire XI ne pouvait se décider à quitter. ^'C'esticiquemon âme trouve le repos, dans l'étude et la contemplation de la nature", avait dit le Pape à l'envoyée italienne. — ''Au nom de Dieu et de votre devoir, répon-
dit Catherine, vous fermerez les portes de ce palais, vous abandonnerez ce beau pays, et vous irez à Rome où vous trouverez des ruines, le tumulte et la malaria/'
Grégoire XI obéit à Tordre de sainte Catherine et le 13 septembre 1377 la cour pontificale reprenait la route de Rome après 70 ans de captivité. '^On peut enchaîner les papes, mais la papauté ne s'enchaîne pas." Philippe le Bel, poussé par l'ambition, avait pu naguère disposer de la tiare en mettant l'autorité pontificale au pied du trône de France. Mais Dieu sut ravir son trésor à l'usurpateur en se servant d'une faible femme, une sainte: Catherine de Sienne. Hélas! l'année suivante, le schisme ramenait Clément VII à Avignon, tandis que Urbain VI régnait à Rome. En 1417, les Papes quittèrent définitivement la France.
Tous ces souvenirs reviennent à l'esprit en visitant le vaste Palais. Une des plus tristes pages de l'histoire de l'Église a été écrite entre ces murailles épaisses, au pied de ces hautes tours. Les remparts crénelés, les murs d'enceinte, les ruines de forts se rattachant autrefois au Palais, nous disent l'âpreté des luttes d'autrefois.
Nous tremblons malgré nous pour les dangers que l'Église de Jésus-Christ a courus dans cette ville d'Avignon. Mais, quelques jours après, quand il me fut jdonné de voir Pie X, dans la sereine majesté du Pontificat, que 80,000 Français acclamaient comme vicaire de Jésus-Christ, chef unique de l'Église; qu'en dépit de la spoliation et de la haine des impies, la papauté reçoit plus qu'aucun autre pouvoir humain les hommages empressés de tous les royaumes, je compris mieux que jamais la divinité de l'Églse et la puissance de son Chef invisible qui se joue des événements.
Quelques heures seulement séparent Avignon de Marseille. La vieille ville phocéenne est d'une beauté austère. En amphithéâtre au pied des Alpes de Provence, elle semble tourner le dos à la terre pour ne regarder que la Méditerrannée d'où lui vient sa richesse. Du haut de son promontoire, Notre- Dame de la Garde protège la cité maritime et bénit les nombreux navires qui chaque jour entrent et sortent du port de Marseille. La basilique de Notre-Dame de la Garde s'élève à 500 pieds au-dessus du niveau de la mer. De temps immémorial le sanctuaire a été l'objet de la vénération des fidèles. Le premier oratoire y fut érigé en 1214. ''Si Paris avait une Cannebière, ce serait un petit Marseille", disent les Marseillais. J'ai visité cette fameuse rue, assez jolie à la vérité; on en rencontre d'aussi pimpantes dans la plupart des autres grandes villes.
Laissant Marseille, le chemin de fer se dirige vers Toulon, St-Raphaël, Fréjus. Nice. Ce chemin de la Corniche est enchanteur. Tout le long du parcours, on jouit du plus ravissant panorama. A droite, la mer d'Azur, à gauche une suite de villes élégantes et de jolies places d'eau bâties en amphithéâtre sur le versant des montagnes.
Nous arrêtons à Nice. On la nommait autrefois Nizza la casta, Nice la chaste. C'est l'éden des stations hivernales, avec son chmat exceptionnel, sa plage admirable, ses arbres toujours verts qui marient aux flots bleus leurs feuilles avivées par un soleil d'Italie.
Portés sur les ailes de la vapeur, nous filâmes vers la belle Italie pour revenir en France par la Suisse, après avoir vu Rome et le Pape(l), la béatification de Jeanne d'Arc, Gênes la superbe, Florence la jolie, Venise et ses gondoliers. Milan la magnifique et les monts de l'Helvétie.
) Voir à l'Appendice, Chez le Pape.
Nous rentrâmes en France par la Savoie. A Chamonix, nous pûmes contempler le Mont Blanc dans son attitude glaciale. C'est ensuite Lyon, avec son superbe sanctuaire de Notre-Dame de Fourvière, puis Dijon, l'ancienne capitale des ducs de Bourgogne. On y visite avec le plus vif intérêt l'ancien Palais des États, le vieuxPalasde justice, qui date de la Renaissance et où siégeait autrefois le Parlement de Bourgogne. Au Palais des États transformé en musée, on admire les tombeaux de Jean-sans"Peur et de Philippe-le-Hardi. Les Bourguignons sont fiers de leurs grands hommes et ils nomment avec orgueil saint Bernard, Bossuet, Carnot, Lamartine, Lacordaire, Crébillon.
Le 11 mai nous étions de nouveau à Paris. Après 8 jours de repos, nous partions pour Lourdes. En allant Blois et son superbe château François 1er, puis les incomparables châteaux des bords de la Loire, en particulier ceux de Chambord, de Chaumond, de Chenonceau. Nous touchons à Bordeaux, jolie grande ville, port de mer considérable: un court arrêt à Pau nous permet de voir le château de Henri IV. Enfin c'est Lourdes, véritable coin du ciel où l'on n'entend plus que les murmures de la prière auxquels se mêlent harmonieusement les bruits du Gave qui roule toujours ses eaux torrentueuses tout comme au temps de Bernadette Soubirous. La grotte est telle qu'au moment des apparitions, seuls les alentours sont changés. Lorsqu'on prie en ce lieu sanctifié par la Très Sainte Vierge, une émotion intense domine nos sentiments. Quelque chose de divin flotte dans l'atmosphère de Lourdes. Aussi comme les foules de tous les points du monde y accourent, y prient avec ferveur et sans respect humain ! La population de Lourdes, qui est de 6,000 âmes, est toujours au moins doublée par le mouvement des pèlerins qui s'y succèdent chaque jour. Pittoresque ment située à l'intersection des deux vallées du Gave de Pau
et du Magnas, et sur la rive droite du Gave, Lourdes est une curieuse petite ville. Un rocher escarpé sur lequel s'élève une vieille forteresse la domine. Elle est entourée de montagnes très élevées, entre autres le célèbre pic du Jer surmonté d'une croix géante qui brille tous les soirs de mille feu électriques. On ferait volontiers un long séjour dans cet endroit enchanteur et béni, mais il faut se remettre en route.
Au retour, nous arrêtons à Poitiers, où se trouvent l'église et le tombeau de sainte Radegonde. Ville très ancienne qui dès le Xle siècle était déjà un centre intellectuel important. Sous l'illustre saint Hilaire, elle devint un foyer de doctrine catholique. Poitiers conserve son caractère antique: ses rues étroites, ses très vieilles maisons, ses monuments anciens nous transportent en plein moyen âge. Le Baptistère de Saint- Jean, construit de 320 à 330 est peut-être le plus ancien édifice chrétien qui existe aujourd'hui. Situé sur une élévation, avec sa haute et sa basse- ville, Poitiers ressemble un peu à Québec. Nous nous en détachâmes à regret, malgré une chaleur étouffante : le Poitou n'est-il pas la petite patrie de mes ancêtres ? Dans ce coin de France, dans quelque vieux cimetière perdu, peut-être oublié, dorment ceux qui nous ont transmis, avec un nom modeste, un sang bien français et une âme fièrement catholique.
Parmi les villes de France que l'on aime à visiter, se trouve Amiens, patrie de Pierre l'Ermite. Sa cathédrale, véritable poème de pierre, redit avec une sublime et muette éloquence, les grandeurs d'un âge à jamais disparu. La cathédrale d'Amiens avec celles de Paris, Reims, Chartres, Beauvais, Orléans, et tant d'autres constituent la gloire la plus pure de l'art français. Ce sont ces merveilles pourtant, que certains misérables politiciens, en haine du Christianisme, veulent arracher dm sol de la vieille France. Espérons que les appels éloquents de
Barrés et de François Veuillot seront entendus et que les merveilleuses cathédrales gothiques, parure de la France, seront sauvées de la ruine.
Le temps me presse, il me faut renoncer à dire un mot de Versailles, célèbre par ses palais historiques et ses jardins incomparables. Le souvenir de la monarchie française est toujours vivant en ce merveilleux endroit. Les rois, en dépit de leurs défauts, ont couvert la France de monuments impérissables. Ni l'empire, ni la répubhque n'ont surpassé la monarchie dans le domaine des arts.
Orléans
Nous voilà à Orléans, illustre entre toutes les villes de France, où semble battre le cœur de la mère-patrie depuis la béatification de sa libératrice. C'est une ville de 70,000 âmes, agréablem^ent bâtie sur la rive droite de la Loire. Orléans possède encore des quartiers anciens où subsistent beaucoup de vieux hôtels et de maisons curieuses, entr' autres la maison de Jacques Boucher, 33 rue du Tabour, où habita Jeanne d'Arc du 20 avril au 10 mai 1429. Des inscriptions rappellent pieusement la marche triomphale de la Pucelle dans Orléans: c'est l'ancienne porte de Bourgogne par où entra Jeanne dans la ville assiégée le 29 avril 1429; c'est l'emplacement du Fort des Tourelles, celui de la Bastille dont les restes furent retrouvés en 1892, 23 avenue Dauphine. Dans le même ahgnement, mais vers le nord cette fois, dans les sables du lit de la Loire, aux basses eaux, on distingue nettement les pîles du Pont par lequel Jeanne et ses gens-d'armes rentrèrent dans la ville des assiégés le 7 mai. Voie vraiment triomphale et sacrée. Dans le prolongement de cet ancien pont, c'est la vieille rue Ste-
Catherine qui nous mène à la cathédrale où le premier soin de la Pucelle fut de conduire ses chevaUers et le peuple chanter un triomphant Te Deum.
En action de grâces de toutes ces grandes choses, depuis quatre cent quatre-vingts ans, Orléans célèbre chaque année, les 7 et 8 mai, les Fêtes de la Délivrance.
L^année 1909 marque dans l'histoire d'Orléans: le 18 avril, Sa Sainteté Pie X élevait sa libératrice sur les autels. Son grand évêque, Mgr Touchet, Fapôtre de Jeanne, sortait triomphant de ce long procès qu'il fallut conduire avant de voir le triomphe de la Vierge Lorraine. Orléans, en cette année mémorable, devenait, en quelque sorte, le cœur de la France, le point de mire de la catholicité entière.
C'est cette ville glorieuse et captivante entre toutes les villes de la belle France, que l'Association catholique de la Jeunesse française avait choisie pour tenir son grand Congrès national de 1909. Ce congrès commencé le jeudi 21 mai ne se termina que le dimanche soir le 24. Près de cinq mille membres représentant presque toutes les parties de la France (exactement, 55 départements), prirent une part active au congrès.
Quel spectacle admirable que cette vaillante jeunesse française, donnant pendant quatre jours, par une chaleur écrasante, l'exemple d'une piété sincère et d'un zèle vraiment apostolique ! Je dis piété sincère : ce n'est pas assez dire. Chez les jeunes catholiques de France, grâce à l'Association de la jeunesse on retrouve une piété solide et forte, ancrant bien avant dans le cœur, donnant des résultats féconds, et se témoignant par les actes autant et souvent plus, que par les mots.
Le congrès avait été admirablement préparé, l'organisation était parfaite. Mes compatriotes et moi avons admiré l'excellente méthode de travail suivie par nos frères de France. Pas de temps perdu en vaines discussions, courtoisie dans les
débats, discipline absolue dans les rangs: personne ne cherche à faire prévaloir son opinion, aucun ne désire un succès personnel. 'Tour r Église et la Patrie", voilà la devise qui absorbe toutes les énergies, tous les dévouements.
Dans les séances d'études, j^ai écouté avec intérêt les sujets suivants: Préparation à V action: (a) Les Avant-Gardes; (b) Comment former une élite; les retraites dans VA, C. J. F. — L'A. C. J. F. dans la paroisse: la vie paroissiale. Les fêtes religieuses, les fêtes professionnelles, la propagande. — L'action sociale de l'A. C. J. F. : (a) Les journées sociales; (h) Les secrétariats sociaux.
Je ne saurais taire ici mon admiration pour mes compagnons de voyage, MM. les abbés LeBon, Groulx et Warren, qui, à Orléans comme à Paris, ont suivi les travaux du congrès avec le désir bien sincère de faire profiter leurs jeunes compatriotes du fruit de leurs observations. L'un d'eux, M. l'abbé LeBon, du collège S te- Anne, fut invité à parler au Punch-meeting du 21 mai. Il s'en tira admirablement bien; ce qui fit dire à Bazire au grand banquet du 24 présidé par Mgr Touchet : ''Ils sont tous orateurs, ces Canadiens".
Le congrès d'Orléans fut comme celui de Bordeaux, un congrès d'organisation, mais le premier s'est surtout appliqué à approfondir certains points nouveaux et spéciaux. En premier lieu les Avant-Gardes, ces groupements d'enfants qui sont, pour ainsi dire, les pépinières de la jeunesse, puis les Retraites, la Retraite fermée en particulier, qui créent dans les groupes de la jeunesse catholique une élite agissante. ''Agissons sur nous-mêmes avant de chercher à agir sur les autres", avait dit le camarade Nicot. Après la discussion d'un rapport très soigné sur cette question, tous les membres du congrès souscrivirent au vœu des Retraites fermées. L'A. C /. F. dans
la paroisse, voilà un autre point important qui fut traité d'une façon vivante et méthodique par Alexandre Souriac. ''Les membres de l'Association de la Jeunesse catholique doivent participer collectivement et individuellement à la rénovation de la vie paroissiale." Voilà la conclusion de cet important débat. Puis ce fut le tour de V Action sociale de la jeunesse catholique. A cette occasion, deux questions ont été traitées: 1* Les journées sociales; 2° Les secrétariats sociaux. Les journées sociales sont des journées consacrées exclusivement à l'étude d'une ou plusieurs questions sociales en vue de leur réalisation immédiate. Ce sont des réductions des Semaines sociales sur le terrain pratique et avec un caractère plus strictement local. Quant aux secrétariats sociaux, ce sont des institutions destinées à mettre le peuple en rapport avec des catholiques compétents pour obtenir d'eux aide et protection et pour promouvoir des œuvres sociales de toute nature. C'est dans cette institution des secrétariats que les membres de l'Association que l'âge oblige à sortir, les uns après les autres, des cadres actifs, entreront lorsque les années de la jeunesse seront passées. Ainsi jusqu'à la mort, on restera fidèle à l'A. C. J. F. C'est bien là le caractère de l'A. C. J. F. Les anciens restent attachés de cœur et d'âme à leur association. Les présidents se succèdent, mais l'esprit reste le même. Deux anciens présidents, Bazire et Reverdy ont pris une part active aux travaux du congrès. Dans une lettre aux camarades, Jean Lerolle annonce l'élection de son successeur Pierre Gerlier: ''Ce ne sont pas des adieux, dit-il, que je veux vous faire. Après avoir passé douze années de sa vie au miheu de vous, après avoir eu l'honneur d'être cinq ans à votre tête, on ne se reprend plus: V Association vous a enserré de tant d'amitiés, de tant de souvenirs qu'on reste pour toujours engagé dans ses liens."
Voilà, admirablement exprimé, le véritable esprit de TA. C. J. F., où les camarades s'aiment comme des frères.
Le congrès d'Orléans a été marqué par des démonstrations magnifiques, des scènes inoubliables. Que Ton me permettre de les rappeler brièvement. Suivant l'heureuse expression de Gailhard-Bancel, ^'le congrès d'Orléans fut un acte de foi et une affirmation patriotique.^'
Acte de foi dans les intimes réunions de l'église St-Paul, dans le beau pèlerinage à l'antique sanctuaire de Notre-Dame de Cléry, près Orléans (où se trouvent les tombeaux de Louis XI et celui de Dunois) ; dans la communion générale du dimanche matin où plus de deux mille jeunes gens reçurent pieusement la Sainte-Hostie des mains de l'évêque d'Orléans; dans les incomparables manifestations dominicales, dans le Credo chanté sous les voûtes de la vieille cathédrale par cinq mille voix vibrantes.
Acte de patriotisme, par la présence à Orléans des délégués de cinquante-cinq départements, représentation vraiment nationale de la jeunesse catholique de France, qui, dansun élan irrésistible a fait de multiples ovations au grand évêque de France qu'est Mgr Touchet, et a acclamé ses chefs: Lerolle, Gerlier, Reverdy, Bazire, Séjourné, Couturier, Souriac, Zamanski, Piot; acte de patriotisme dans les admirables défilés du dimanche où, drapeau en tête et silencieusement, cinq mille jeunes Français se rendirent du Cirque à la Cathédrale, défilant avec une discipline admirable à travers les rues d'Orléans; acte de patriotisme dans cette obéissance vraiment chrétienne de ces jeunes patriotes français qui, à la voix de LeroUe, roulèrent le drapeau tricolore et le portèrent sous le bras dans le défilé afin de se rendre à je ne sais quelle décision ridicule des autorités municipales stupéfaites et rageuses en face d'une démonstration catholique qui avait pris le caractère d'une
manifestation nationale; acte de patriotisme éclairé en acclamant le programme de Gerlier: ^^Indépendance de l'Association vis-à-vis les partis politiques et soumission complète au Pape et aux Évêques: tout pour Dieu et la Patrie/'
Acte de patriotisme enfin, et combien délicieux, dans ce chant de UEtendard, hymne triomphale à Jeanne d'Arc, exécuté le vendredi soir au Cirque, en présence de l'évêque d'Orléans et de trois mille spectateurs émus. Un chœur de trois cents voix, soutenu par une fanfare magnifique, attaque ce chant avec un brio tout militaire.
Dès la première strophe:
"Sonnez, fanfares triomphales; Tonnez, canons; battez,tambours; Et vous, cloches des cathédrales, Ebranlez- vous comme aux grands jours I En ce moment, la France toute entière Est debout avec ses enfants Pour saluer comme vous la Bannière De la Pu celle d'Orléans.
Un immense frisson fait tressaillir l'auditoire.
Et quand le chœur au complet, guidé par les clairons et les cornets, reprend avec enthousiasme le refrain :
"Etendard de la délivrance
A le victoire il mena nos aïeux,
A leurs enfants il prêchent l'espérance!
Fils de ces preux,
Chantons comme eux
Vive Jeanne! vive la France!
Ce fut un délire. '^L'instant est solennel, inoubliable, écrit de Laflotte. Tout ce passé de gloire qui rayonne de Jeanne d'Arc sur la cité, sur la France est mieux que rappelé : il ressuscite vraiment, il revit."
Des émotions personnelles m'étaient réservées à Orléans, émotions inoubliables. Je les tairais ce soir, si à la séance solennelle de clôture, à la grande salle du Cirque, l'illustre évêque
d'Orléans, ne m'eut confié une mission, mission honorable et fraternelle. Je n'ai pas voulu m'acquitter de la promesse faite en une circonstance si solennelle devant un autre auditoire que celui qui a bien voulu grouper pour me faire le grand honneur de m'entendre, l'Association catholique de la Jeunesse catiadienne française.
Mgr Touchet, avec un accent que je n'oublierai jamais, dans un mouvement oratoire vraiment merveilleux, m'apostrophant, s'écria: ^^ Allez dire à vos compatriotes, à vos frères du Canada, qu'ils ne désespèrent pas de la France. Ceux des vôtres qui perdent confiance en l'avenir de la mère-patrie, ne réfléchissent pas." Puis, dans des paroles où vibrait tout son amour pour la France, Mgr Touchet repassa en un tableau magistral toutes les époques douloureuses de sa patrie. ^ ^Combien de fois, dit-il, la France a-t-elle été sur les bords de l'âbîme, et toujours Dieu a suscité l'homme nécessaire pour la relever, la refaire et la conserver."
Il m'est impossible de dépeindre l'émotion qui s'empara de l'assistance, lorsque l'éloquent évêque, ému lui-même jusqu'au plus profond de l'âme, évoqua à nos yeux l'image de la Libératrice de la France, la Bienheureuse Jeanne d'Arc ! . Pour mieux vous faire comprendre le grand amour de Mgr Touchet pour son pays, je cite les dernières paroles de son discours: 'Tourquoi Dieu a-t-il donné Jeanne d'Arc à la France ? — C'est parce que seule la France était capable de produire Jeanne d'Arc!"
Je fus la cause involontaire de l'éloquente improvisation de l'évêque d'Orléans. Mgr Touchet parla à 3 hrs de l'aprèsmidi, dimanche, au Cirque, à la séance de clôture. A midi, le même jour, j'avais le bonheur d'assister au grand banquet de l'Association, présidé par l'évêque d'Orléans. On m'avait fait l'honneur de me placer à côté de Sa Grandeur. Au des-
sert, notre ami Gerlier porta le toast ^^Au Canada", dans les termes les plus heureux, avec une émotion visible et une éloquence entraînante. Je fus invité à répondre à ce toast.
Je dis tout d'abord à cet auditoire de près d'un millier de convives, auditoire vibrant et ému, tout le bonheur que je ressentais d'adresser la parole au cœur même de la belle et captivante ville d'Orléans, en présence de l'élite de la Jeunesse catholique de France, présidée par le grand prélat qui portera dans l'histoire, désormais, le titre glorieux d'évêque de Jeanne d'Arc. J'ouvris tout mon cœur à cet auditoire sympathique, et j'avouai bien simplement que, depuis qu'il m'avait été donné de fouler le sol de la France, j'avais souventes fois senti mon âme tressaillir d'orgueil en me rappelant les grandes actions de nos ancêtres communs, souvenirs évoqués en cent endroits soit par un nom illustre ou un monument célèbre; que nulle part autant qu'à Orléans mon cœur n'avait battu si fort ni si heureux. C'est que sur cette ville bénie entre toutes les villes de France, plane toujours le souvenir de Jeanne la victorieuse, de la sainte guerrière libératrice du beau royaume des lys d'où sont sortis, au XVIe et XVIIe siècle, des hommes de foi et de vaillance pour aller fonder une France nouvelle sur les bords du Saint-Laurent.
Ah! combien, pendant que je parlais, je sentis l'âme de la vraie France, de celle qui fut la mère généreuse et à jamais bénie de nos pères, se manifester au sein de la noble et courageuse jeunesse catholique française! Combien je sentis battre bien près du mien le cœur de la mère-patrie, me communiquant une chaleur, un feu sacré qui ne s'éteindra jamais.
Je confiai aussi à nos amis d'outre-mer, que là-bas, au Canada, les mesures si injustes du gouvernement français contre les congrégations, et surtout l'insulte que ce gouvernement lança à la figure auguste du Souverain Pontife lors de
la rupture brutale du Concordat, avait affligé, en même temps qu'indigné l'âme canadienne. Pour ces raisons, on jugeait sévèrement la France, chez nous, et même quelques-uns, effrayés en face du péril, désespéraient de l'avenir de la mère-patrie. Néanmoins, en dépit de l'éloignement, malgré des modifications politiques déjà séculaires, les Canadiens français aimaient toujours profondément la France.
J'expliquai cet état d'âme du peuple canadien-français, en alléguant ce fait très simple et indéniable, savoir : que malheureusement, jusqu''en 1908, les méfaits de la France officielle étaient plus connus au Canada que les actes d'héroïsme accomplis quotidiennement par la France catholique: l'agence Havas gardant un silence complet sur les faits et gestes des catholiques de France ou dénaturant sans scrupules ces faits et gestes, quand elle juge à propos de rompre le silence. (1)
Ces réflexions impressionnèrent visiblement l'évêque d'Orléans. J'assurai Sa Grandeur que depuis le voyage de Gerlier au Canada, on connaissait mieux la France. D'ailleurs, ce que nous avions vu et entendu à Orléans, mes compatriotes et moi, était convaincant: le catholicisme est toujours bien vivant en France et tient en réserve des énergies qui conduiront au triomphe final. Et la force ne fera pas défaut à nos frères de là-bas. ^^Cette force, dit Gerlier, dans sa première lettre officielle à ses camarades, nous la demanderons dans la prière, dans la Sainte Communion à Celui dont l'amour doit inspirer toute notre œuvre, et qui, jadis, sauva la France par la faiblesse d'une enfant. Ne savez-vous pas que ceux-là seuls besognent utilement dont l'idéal est de tout restaurer en Lui!"
(1) Il ne faut pas oublier que c'est en 1909 que les paroles ci-dessus furent prononcées.
Que de souvenirs recueillis sur les routes de France, j'aurais encore à vous dire, mesdames et messieurs. Mais il me faut terminer: déjà j'ai abusé de votre patience, en parlant si longtemps.
I Ah! ce pèlerinage de France, je l'ai poursuivi avec une joie toute filiale, je devrais dire enfantine.
Quelle invincible émotion n'ai-je pas ressentie en entrant dans les majestueuses cathédrales de l'ancienne France!
I J A mesure que je pénétrais au cœur de la mère-patrie, comparant son passé si chrétien avec l'heure actuelle, une vague tristesse envahissait mon âme; mais quand j'eus le bonheur de passer sur les routes où saint Louis et Jeanne d'Arc passèrent jadis, quand je vis de mes yeux les champs qu'ils avaient vus, et foulai de mes pieds le sol qu'ils avaient foulé, je sentis dans tout mon être tressaillir l'âme de mes ancêtres, Français de France et chevahers du Christ!
Les hommes et les habitudes ont pu changer, mais ce qui ne change pas, c'est le soleil, ce sont les arbres, le sol et l'âme de la France, en dépit de ses ennemis.
Sous les ogives aériennes des églises gothiques, la poésie du passé, pleine d'idéale beauté, de pieuses mélancolies et d'harmonies divines, a envahi mon âme; sur le sommet des Alpes comme sur le sommet des Pyrénées, mes poumons se sont gonflés aux brises parfumées de la douce France et mon cœur a fait monter à mes lèvres ce cri d'amour: Vive la France de Saint Louis! Vive la France de Jeanne d'Arc !(1)
(1) En 1910, nous avons publié un rapport sur la mission scolaire que le s-ifr Pendant de l'Instruction publique et le Comité catholique nous avaient confiée. Ce rapport est intitulé: Les écoles normales et les Ecoles primaireê en France, en Suisse et en Belgique. — Québec, 1909.