‹ Au soir de la vieChapitre 40 sur 58 · SIR FRANÇOIS LEMIEUX · texte numérisé non relu

SIR FRANÇOIS LEMIEUX

Voilà un homme dont la vie ressemble à une forêt touffue, pleine des essences les plus variées et les plus riches ! Voilà une personnalité dont le nom éveille tout un monde de souvenirs intéressants et joyeux.

Après avoir été pendant plusieurs années l’un des jouteurs les plus intrépides et les plus éloquents du parti libéral, après avoir subi deux défaites dans un temps où un libéral pouvait difficilement se faire élire, Sir François fut élu en 1883 dans le comté de Lévis et c’est le comté qu’il représentait en 1887 dans la chambre locale. Il y arrivait avec la réputation d’être l’avocat criminaliste le plus habile et le plus éloquent de Québec et on citait les causes où il avait sauvé, à force d’éloquence, d’habileté et d’énergie, des individus qu’on croyait voués à l’échafaud. Je l’ai une fois entendu plaider et je ne m’étonne pas de ses succès. Il savait encore mieux que Chapleau émouvoir des jurés jusqu’au point de les faire pleurer, en pleurant lui-même, en faisant appel à leurs sentiments, dans des accents vraiment touchants, avec une voix vibrante, que l’émotion faisait trembler au besoin. Ajoutons à cela une connaissance parfaite de la loi, une argumentation claire, serrée, vigoureuse et une

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fertilité de ressources inépuisables et on aura la raison de ses succès, de sa renommée. Dans les assemblées publiques, sur les hustings, il avait aussi de grands succès, ses tirades enflammées, ses traits d’esprit et sa fine ironie charmaient le peuple.

Mais absorbé par l’exercice de sa profession, il se contenta à la Chambre, de faire de temps à autre quelques éloquents discours; il n’y joua pas le rôle actif qu’on attendait. Sir Wilfrid Laurier qui était l’un des admirateurs les plus sincères de son esprit et de ses talents, ne manqua pas l’occasion, lorsqu’il arriva au pouvoir, de le nommer juge. Il siégea pendant quelques années à Sherbrooke où il a laissé d’excellents souvenirs, et il fut ensuite appelé à Québec où il occupe maintenant la haute position de juge en chef de la Cour supérieure.

Il a attaché son nom à des causes célèbres et souvent par amitié ou charité, écoutant plus son cœur que son intérêt personnel.

En 1885, il était chargé, comme je le dis ailleurs, d’aller avec M. Fitzpatrick à Régina, essayer de sauver l’infortuné Riel. Le chef des Métis ne fut pas lent à constater ce qu’il y avait de bon, de tendre même chez M. Lemieux; aussi il en fit le confident de ses pensées, de ses sentiments les plus intimes. Après sa condamnation

il voulut lui témoigner sa reconnaissance en lui écrivant la lettre suivante:

Prison de Régi fia,

4 novembre 1885.

Monsieur François-Xavier Lemieux,

Bien cher ami et dévoué défenseur.

En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous faites pour moi.

Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun de vos petits enfants, le centuple de l’intérêt que vous me portez tous ensemble. Surtout que dans l’autre monde votre récompense soit belle.

J’ai reçu de tristes nouvelles de ma femme. Le 21, ma chère femme a mis au jour un enfant qui n’a vécu que deux ou trois heures. Ellemême a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j’ai reçu une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l’on m’apprend qu’elle est mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux.

Ce qui me console de la mort de mon tout petit (que je n’ai pu embrasser), c’est qu’il a eu le temps d’être ondoyé.

Cher Monsieur et ami, les “appels” ne m’ont jamais inspiré grand confiance; parce qu’il eût fallu à l’Angleterre renverser tout son système d’administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans le Nord-Ouest. Entendre l’appel, c’eût été désapprouver ce qu’Ottawa a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l’Angleterre a données au système judiciaire de ce territoire. Le bon Père André vient me voir assidûment. Hier, il est venu me dire la messe. J’ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient. Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à l’Histoire. C’est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante. Ce à quoi je travaille surtout, c’est à poser les principes de l’équité dans le gouvernement de mon pays natal, et, par la grâce du Bon Dieu, à river mon âme éternellement au Sacré- Cœur de Jésus, en autant qu’un pauvre cœur comme le mien peut être assez intimement lié au Sacré Cœur du Sauveur pour dire qu’il lui est rivé.

Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l’Archevêque Bourget de son vivant m’a dit: “Tenez-vous prêt à tout événement”.

La Providence toute bonne m’a mis en rapport avec vous, “vous” m’avez tendu la main, Fitzpatrick et vous dans le temps du besoin pressant.

Soyez-en bénis. Il ne vous a guère été possible de plaider ma cause devant la cour de Régina. Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes œuvres. Celui qui ne laisse pas perdre les verres d’eau ne laissera pas perdre tant de générosité.

Que votre Dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour les prières qui s’élèvent du cœur de ses petits enfants, en ma faveur. Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m’est pas permis de douter que j’en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux. Mes compliments, mes remercîments au docteur Fiset. J’aurais aimé savoir s’il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au commencement du mois d’août. Quoi qu’il arrive, j’espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par les reproches malveillants. Les échecs ne m’étonnent pas, c’est contre les échecs que je lutte depuis quinze ans. C est malgré les échecs que je suis resté fidèle à mes amis. Lt moi qui prie Dieu de bénir mes ennemis, comment voulez-vous que je ne vous tienne pas dans l’étage le plus élevé de mon estime.

Tout à vous,

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