‹ Au soir de la vieChapitre 43 sur 58 · MERCIER · texte numérisé non relu

MERCIER

Lorsque Laurier fut poursuivi pour avoir publié dans YElecteur, un article célèbre intitulé “La caverne des quarante voleurs”, il s’adressa aussi à Lemieux, connue tous les grands criminels, et s’occupa de préparer avec lui ses moyens de défense, mais certaines circonstances empêchèrent le brillant avocat d’aller plaider cette cause devant le jury.

De ce qui précède, il faut conclure que sir François joint aux dons de l’esprit les qualités du cœur, la bonté, la bienveillance, la charité, l’amour des siens, de sa famille, de ses compatriotes, de ses semblables. Le feu de ses yeux, le sourire bienveillant de ses lèvres et la vivacité de ses mouvements disent ce qu’il est.

C’est un brave, un courageux qui ne recule jamais devant les tâches les plus difficiles, devant les responsabilités les plus onéreuses. Exemple: il a porté aux fonts baptismaux quatorze enfants !

“Toutes les fois que je faisais baptiser, disait sir François, je ne sais pas comment Fréchette et Langelier en étaient informés, mais ils ne manquaient jamais de m’arriver pour me féliciter, peut-être pour infuser au nouveau-né une bonne dose de jovialité et surtout pour encourager ma femme à poursuivre son œuvre matrimoniale.’

A l’occasion du baptême du quatorzième enfant, Fréchette adressa à Mme Lemieux, le madrigal suivant :

A Mme F.-X. Lemieux,

A l’occasion de la naissance de sa fille Juliette, quatorzième enfant de la famille.

Madame, au Dieu d’amour qui féconde le nid, Le doux nid des mésanges,

Tl a plu de peupler votre foyer béni De bien des petits anges.

Treize! rangés autour d’une table, c’était Déjà tout un poème;

Mais vous avez voulu, croyant qu’on en doutait Y joindre un quatorzième.

Pourquoi donc, a-t-on dit. à ce groupe coquet Ajouter quelque chose?

C’est que vous désiriez couronner le bouquet Par un bouton de rose !

C’est le temps de dire que M. Lemieux a pour épouse une femme énergique, courageuse comme lui, une vraie Canadienne, portant bravement les responsabilités d’une glorieuse mais lourde maternité. Les qualités qui la distinguent n’étonnent pas ceux qui savent qu’elle est la fille d’un

père et d’une mère dont Laurier disait: “Je ne connais pas dans tout le pays un couple plus heureux et plus aimable”. Lorsque François Lemieux épousa la fille du juge Marc-Aurèle Plamondon, on pouvait dire: “Il est bien vrai que qui se ressemble, s’assemble”. Jamais beaupère et gendre ne furent mieux faits pour s’entendre et s’aimer, car ils se ressemblaient sous plus d’un rapport; il était difficile de dire lequel avait le plus de cœur et d’esprit.

Quel charmant homme était ce juge Plamondon ! Sa vie a été une effusion continuelle, une manifestation ininterrompue de sentiments d’amitié, de bienveillance, de sympathie. Il fallait voir avec quelle admiration affectueuse il parlait de son gendre Lemieux, de sa femme, de ses enfants, de ses amis.

M. Lemieux était autrefois l’un des membres les plus populaires de ce groupe d’hommes d’esprit qui comprenait les Langelier, les Guay, les Saint-Georges, les Fréchette. On ne s’ennuyait pas dans ce groupe, on y faisait assaut d’esprit, et Lemieux ne leur en cédait pas. Laurier répétait parfois quelques-unes de ses histoires et il ne manquait jamais de dire : “ Mais c’est lui

qu’il faut voir et entendre”.

A le voir maintenant si sérieux, si grave même, sur le Banc Judiciaire on ne dirait pas que c’est le Lemieux d’autrefois. C’est pourtant bien le même, seulement il a le sens du devoir et de la

responsabilité, le respect de sa haute position; il est ce qu’il faut qu’il soit. Savoir s’adapter à toutes les situations demande beaucoup de tact, de souplesse d’esprit. Naturellement ses amis eurent d’abord de la peine à s’expliquer un changement si complet, mais sa bienveillance naturelle et sa bonne humeur les réconcilièrent avec les exigences de sa position. Ils comprirent qu’il avait peut-être plus besoin que d’autres d’éviter certaines familiarités plus ou moins dérogatoires à la dignité d’un juge.

Ils ne furent pas moins étonnés lorsqu’ils le virent accepter la présidence de la Ligue de prohibition des boissons enivrantes et de mettre au service de cette cause le zèle, l’activité, le dévouement qu’il manifeste dans tout ce qu’il entreprend. Plus il vieillit, plus il monte dans l’échelle sociale, plus il se croit obligé de donner son concours à toutes les causes qui ont pour objet l’intérêt de la société, de ses concitoyens.

On le croyait bien parvenu à l’apogée de ses ambitions et de ses espérances, au faîte de sa carrière, mais voilà que l’on parle maintenant de sa nomination comme Lieutenant-gouverneur de la province de Québec. Pourquoi pas? Il est de force et de taille à escalader tous les sommets, à être à sa place partout, à faire honneur à toutes les positions.

Lorsque l’ambition est justifiée par le talent, accompagnée du désir de servir l’intérêt public, de

la volonté d’être utile à ses concitoyens, elle est permise, nécessaire même, car elle est un mobile puissant d’action, d’énergique initiative.

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