LA GAIETE DES DEPUTES CANADIENS- FRANCAIS
Tel est le titre d’un écrit intéressant dans lequel le Herald cite l’appréciation que fait un journaliste anglais de la députation canadienne-française.
“Généralement, dit ce journaliste, les ministres canadiens-français se laissent moins absorber que leurs collègues anglais par leurs occupations officielles, et savent donner plus de temps aux distractions sociales, aux gaietés de la société”.
Il donne comme exemple de la vérité de son assertion les réunions joyeuses qui avaient lieu autrefois chez sir Georges-Etienne Cartier, où l’on voyait parfois une douzaine de députés se servant d’un banc comme d’un canot, de balais et de bâtons en guise de rames et chantant à tuetête les chansons populaires que chantaient nos anciens canotiers dans leurs voyages à travers l’Amérique du Nord.
Le journaliste anglais aurait pu ajouter que Cartier n’était pas celui qui riait et chantait le moins fort, que les voisins pouvaient entendre les éclats de sa voix retentissante. Mais il a raison de dire que de toutes les maisons de ministres celle de Cartier était la plus gaie, la plus fréquentée.
Ce Cartier si dur à ses adversaires dans la Chambre ou sur les hustings, était dans la vie privée le plus aimable des hommes, hospitalier, généreux, s’ingéniant à amuser ses hôtes, à rendre ses réceptions agréables, populaires.
Plusieurs libéraux assistaient à ces soirées et Dansereau disait que Cartier était plein de prévenance pour eux ainsi que pour les députés anglais qu’il forçait à fraterniser avec leurs confrères canadiens-français, à prendre part à leurs réjouissances. Cartier était fier du succès de ses soirées et disait à son confident Dansereau, qu’elles lui procuraient des distractions dont il avait besoin et que son influence politique en bénéficiait.
Les réceptions de sir John MacDonald étaient aussi recherchées, mais on s’y amusait moins que chez Cartier, la gaieté y était moins bruyante; les joies anglaises sont toujours un peu sombres, nuageuses comme le ciel d’Angleterre.
Souvent, après une soirée où il s’était fort amusé, Cartier retenait Dansereau et lui donnait les grandes lignes d’un article qu’il désirait voir publier dans la Minerve. C’est dans une de ces circonstances qu’il dit à Dansereau : “As-tu remarqué que depuis quelque temps je traite Blake avec beaucoup d’égards ? mes amis doivent faire comme moi; nous pouvons être obligés de nous entendre avec lui et il est bon que sir John le sache’.’ C’était dans un temps, disait Dansereau,
où Cartier croyait avoir raison de se plaindre de son ami sir John qui ne pouvait pas toujours se soustraire à certaines influences peu favorables à la province de Québec. Mais sir John était trop habile pour se séparer de l’homme auquel depuis longtemps il devait le pouvoir.
Les paroles de Dansereau confirment ce qui se disait dans certains cercles politiques des relations de sir John et de sir Georges. C’étaient deux fortes têtes dont l’union était puissante, redoutable, dont l’une l’emportait par la finesse, la ruse et la souplesse, l'autre par l’énergie, le travail, le souci du bien public, le dévouement aux amis, au parti. Tous deux furent assez habiles pour conserver la confiance et l’union des deux grandes forces du pays: l’orangisme et le catholicisme. La question des écoles du Nouveau-Brunswick et la question Riel mirent en danger cette union, mais ce fut après la mort de Cartier qu’elles finirent par la briser; ce fut spécialement l’éxécution du chef des Métis qui compléta sa ruine.
Dansereau admettait que sans les influences puissantes qui pesèrent sur les décisions de sir John, Riel n’aurait pas été exécuté, Letellier n’aurait pas été destitué, et iil ajoutait que même la politique de protection industrielle qui en 1878 ramena au pouvoir le parti conservateur, n’aurait pas été adoptée.
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Sir John que les principes et les scrupules ne fatiguaient pas tendait la voile à tous les vents de l’opinion publique et cherchait avant tout ce qui était utile à son parti : il était l’adorateur fervent du dieu de l’opportunisme. Cartier aimait lui aussi Je pouvoir et voulait avec énergie le succès de son parti, mais il avait des principes, des convictions qu’il n’aurait pas violés volontairement et sciemment. Il en a donné la preuve lorsqu’à Londres on voulut transformer le projet de Confédération en union législative. Il est vrai qu’il n’aurait pu acquiescer à une pareille trahison sans ruiner son prestige dans la province de Québec, mais il pouvait se croire assez fort pour faire accepter, comme une nécessité politique, une concession si funeste à la province de Québec. Maintenant son intransigeance apparente en politique ne l’a pas empêché de vouloir, en 1858. s’allier à Dorion afin de mettre fin aux divisions politiques de la province de Québec.
Que l’amour du pouvoir et l’esprit de parti aient parfois nui à sa clairvoyance et aient faussé son jugement dans certaines circonstances, spécialement dans l’élaboration du projet de Confédération et dans sa conduite envers les Métis, on peut le croire, mais il est indéniable qu’en général il a cru faire ce que l’intérêt du pays et de sa province requérait.
LES RESOLUTIONS ADOPTEES PAR LES PATRIOTES A LA GRANDE ASSEMBLEE DE SAINT-LAURENT LE 15 MAI 1837.
Je dois à Thon, juge Brodeur, petit-fils d’un patriote tué à saint-Charles, le texte des résolutions adoptées à la grande assemblée tenue à Saint-Laurent, le 15 mai 1837. Louis-Joseph Papineau, le principal orateur du jour, y fit un discours véhément dans lequel il exhorta les hommes et les femmes de la province à ne faire usage que d’étoffes et, en général, de produits fabriqués dans le pays. Cette assemblée venant après celle de Saint-Ours, effraya les autorités ainsi que le démontre la dépêche adressé, le 26 mai, par lord Gosford au ministre des colonies.
Voici ces résolutions
Proposé par le capitaine Stanislas David du Sault-au-récollet, appuyé par M. François Tavernier, de Montréal, et
Résolu — “Que lorsque nous avons demandé l’intervention du gouvernement impérial dans l’intérêt du bon gouvernement de cette province nous indiquâmes comment les réformes demandées devaient nous être accordées;
“Que ce n’est pas conformément aux vues européennes, ni aux recommandations de gens étrangers aux besoins de ce pays et à notre état social, que nos institutions politiques devraient être modifiées, mais que ce changement devrait être fait suivant les recommandations et les désirs des députés librement élus par le peuple, vu que seuls ils ont la compétence requise pour connaître nos besoins et réformer ces institutions dont ils ressentent autant que nous les déplorables abus;
“Que nous répudions d’avance les remèdes inefficaces que l’on parle d’appliquer à des griefs dont la cause ne sera pas détruite ;
“Que nous demandons, par l’extension du système électif, des institutions analogues à celles des ci-devant colonies de la Nouvelle-Angleterre, les seules qui conviennent à notre état social et qui puissent mettre fin à ces odieuses distinctions nationales que nous détestons, et nous donner les bases d’un bon gouvernement.”
Par les représentants du peuple
On a dû remarquer que les patriotes de 1837 proclamaient que tout changement dans nos institutions politiques devrait être fait uniquement par les représentants du peuple, qui seuls connaissaient les besoins de ce pays et pourraient appliquer efficacement aux griefs dont on souffrait des
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remèdes requis. Comme on le voit, la politique de nos jours qui exige qu’aucun changement dans nos institutions politiques et dans nos rapports avec le gouvernement impérial ne soit fait sans l’assentiment des habitants de ce pays, n’est pas nouvelle; c’était celle des patriotes de 1837. L’autonomie de la province et l’industrie nationale furent les deux thèmes principaux de l’éloquente philippique de Papineau.
Lorsque nos ministres et nos hommes publics demandent à la population d’acheter le moins possible des Etats-Unis ce qu’elle peut se procurer dans le Canada, ils ne se doutent pas qu’ils ne font que répéter ce que les chefs patriotes ont conseillé et prêché avant eux. Seulement, il faut l’avouer, les motifs étaient différents. Le but des patriotes était spécialement de priver le gouvernement des revenus provenant des droits de douane imposés sur les marchandises venant de l’Angleterre. Et ils étaient heureux de pouvoir proclamer que cette politique aurait pour effet de développer les industries du pays. Nos hommes publics, eux, disent avec raison que la consommation de produits canadiens mettrait fin à la grande perte d’argent que les taux du change causent au pays et favoriserait indirectement nos industries nationales.
Des historiens prétendent que les patriotes auraient dû persister à assurer le triomphe de leurs idées par des moyens constitutionnels. C’est ce
qu’ils auraient fait probablement et ils n’auraient pas perdu patience, si au lieu de continuer à les maltraiter, à mépriser leurs revendications on leur avait donné raison d’espérer que justice serait faite. Il a fallu deux insurrections pour ouvrir les yeux au gouvernement impérial et à ses représentants au Canada, pour les décider à accorder aux Canadiens les réformes qu’ils réclamaient.
Je ne crois pas nécessaire de publier les autres résolutions adoptées à l’assemblée de Saint-Laurent.
Délégués à la Convention
La dernière demandait l’organisation d’une convention générale dont feraient partie les membres de la Chambre d’assemblée et du Conseil législatif et des délégués de tous les comtés, villes et villages de la province, et qu’un comité fût nommé pour représenter la cité et le comté de Montréal à cette convention et que ce comité fût composé comme suit: Docteur Valois, E.-R. Fabre, George Watson, Louis-Roy Portelance, Thomas McNaughton, Urbain Desrochers, P. Lachapelle, Stanislas David, John Dillon, I. Bell, Joseph-Antoine Gagnon et Joseph Letourneux.
Des assemblées comme celle de Saint-Laurent, ayant eu lieu dans plusieurs comtés de la province. Lord Gosford lança une proclamation pour les
défendre et destitua un grand nombre d’officiers de milice 'afin de les punir d’y avoir assisté. Mais les patriotes n’en continuèrent pas moins de se réunir et de protester par des RESOLUTIONS énergiques contre la conduite du gouvernement. La célèbre assemblée de Saint-Charles mit le comble à la mesure, et Lord Gosford se crut obligé, à son regret, d’émettre des mandats d’arrestation contre les chefs patriotes. Il faut avouer que les RESOLUTIONS adoptées dans les assemblées publiques devenaient de plus en plus violentes et séditieuses. Lord Gosford était un excellent homme naturellement porté à la démence et hostile aux mesures de rigueur. Mais les ennemis des patriotes étaient actifs et violents; dans des assemblées publiques ils demandaient au gouvernement de sévir, et il faut bien avouer que le langage et la conduite des chefs patriotes leur donnaient trop raison. Mais la politique du gouvernement impérial autorisant le gouverneur à s’emparer du revenu de la province sans le consentement de la Chambre, avait mis le comble à l’indignation publique. On avait eu recours à ce moyen extrême afin de remplacer les subsides que la Chambre d’assemblée persistait à refuser de voter. Mais c’était un acte subversif de la constitution anglaise, un procédé tyrannique et injustifiable. Ce fut l’opinion exprimée dans le parlement anglais par les hommes les plus éminents. J
UNE ASSEKTION INJUSTE
L’organe des orangistes, le Sent in el , rappelait que j’avais fait l’éloge de Sir MacKenzie Bowell, qui pendant plusieurs années avait été le Grand Maître des orangistes et que j’avais été surpris de le trouver si juste, si raisonnable, et il ajoutait que, évidemment, j’étais prévenu contre les orangistes comme le sont la plupart de mes compatriotes, faute de les connaître et à cause des préjugés créés contre eux par notre clergé. Toujours le clergé! C’est toujours en toute chose le grand coupable aux yeux de certains hommes.
Les rédacteurs du Sentinel, dans le cas actuel comme dans beaucoup d’autres cas, sont injustes envers le clergé catholique et les Canadiens-françâis.
A les entendre nous n’avons pas les moindres raisons d’être prévenus contre les orangistes, que ce sont des hommes doux, incapables de faire le moindre mal à leurs semblables.
Non, messieurs, ce n’est pas le clergé qui nous a appris à redouter les orangistes quoique privément et même publiquement ils soient souvent aimables et estimables, c’est l’Histoire qui nous a fait connaître leurs méfaits et leurs tendances dangereuses. C’est l’Histoire qui nous a appris que ce sont les orangistes qui, en 1841,
obligeaient La Fontaine à retirer sa candidature dans le comté de Ter rebonne afin d’éviter une effusion de sang; qui voulaient le tuer en 1849, pour le punir d’avoir fait adopter le bill d’indemnité et incendiaient le Parlement afin d’empêcher lord Elgin de sanctionner cette loi; qui ont été si injustes envers les pauvres Métis persécutés et ont forcé Sir John MacDonald et ses collègues à faire monter l’infortuné Riel sur l’échafaud pour venger la mort de leur confrère Scott, lorsque déjà il avait été puni pour cet acte jugé nécessaire dans le temps par le gouvernement provisoire ou de facto qui exerçait le pouvoir. Et ne sontce pas les loges orangistes qui depuis des années persécutent la langue française et empêchent le gouvernement d’Ontario d’abroger le fameux et injuste règlement 17? Et n’ont-elles pas donné à nos compatriotes le droit de croire qu’elles sont responsables en grande partie de la loi de conscription adoptée spécialement pour forcer les Canadiens-français à prendre les armes, pour les punir de n’avoir pas le même zèle que les Anglais pour la guerre?
Ce n’est pas tout, mais assez pour établir que l’Histoire et non le clergé est responsable des opinions et des sentiments de nos gens à l’égard des loges orangistes. Des Anglais éminents comme Edward Blake, par exemple, n’ont pas craint de •dénoncer l’orangisme, de le considérer dangereux pour la paix et la concorde dans le Canada. Il n’y a pas de doute que plusieurs de ses chefs, de ses
grands maîtres, les MacDonald, les McNab, les Bowell, lorsqu’ils ont exercé le pouvoir, ont fait preuve plus d’une fois de modération et d esprit de justice, lorsque spécialement l’intérêt politique et l’esprit de parti le leur conseillaient. Combien de fois cependant ils ont été obligés de céder aux injonctions des loges!
Dans toutes les questions où l’intérêt protestant et impérialiste est en jeu ils sont les champions des extrémistes, des intransigeants, des mesures coercitives. Que leurs motifs soient parfois patriotiques, je l’admets,, mais leurs actes et leurs paroles sont souvent provocants pour les catholiques et les Canadiens-français, pour ceux qui veulent que notre politique soit vraiment canadienne et inspirée par les besoins et les intérêts du Canada.
Les Canadiens-français ne sont pas eux-mêmes sans faute. Ceux qui les représentent peuvent parfois manquer de modération et de discrétion, mais si on les juge par leurs actes, on doit reconnaître qu’ils sont généreux et modérés, raisonnables et se contentent de revendiquer leurs droits sans blesser les sentiments et les convictions de leurs concitoyens anglais et protestants. Les rédacteurs du Sentinel penseront, j’espère, que mon seul motif en ce moment est de leur démontrer que leurs assertions ne sont pas justes pour notre clergé et pour les Canadiens-français et que ce qu’ils appellent des préjugés sont des sentiments justifiés par des faits, par l’Histoire.