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LES GRANDS HOMMES DE L’ANTIQUITE

Pendant le dernière session du Parlement à Ottawa, un homme occupant une haute position dans le monde politique, me disait; “Vos articles sur les anciens, sur Ciécron et Pline, par exemple, ont été fort goûtés dans la petite ville où je vis. Parlez -nous donc de ces hommes dont les journaux mentionnent souvent les noms, mis que nous ne connaissons pas.”

Lisant, ces jours derniers, des biographies de Socrate et de Platon, je me suis rappelé ce que cet homme m’avait dit, et j’ai cru devoir dire quelques mots de ces deux illustres philosophes, donner une idée de la grandeur de leurs pensées, de la hauteur de leurs sentimens. D’autant plus que l’on trouve dans leur vie et leurs enseignements des leçons de sagesse applicables à tous les hommes.

Socrate naquit en l’an 469 avant J.-C. ; il eut pour père une sculpteur et pour mère une sagefemme. Il commença par suivre les leçons de certains philosophes, mais il fut réellement, disent les biographes, son propre maître.

Après s’être distingué par sa bravoure dans la guerre, il se consacra à l’étude de la philosophie et de la morale et passa sa vie à enseigner à la jeunesse d’Athènes les moyens de pratiquer la vertu et d’être de bons citoyens.

Il pratiquait ce qu’il enseignait et faisait preuve en toutes circonstances d’une patience et d’une résignation admirables. Il donna un exemple frappant de la patience par la façon dont il supporta ‘la mauvaise humeur et même les insultes de sa femme, Xantippe, la plus acariâtre des femmes, qui ne cessait de le tourmenter, qui ne se gênait pas de lui jeter à la tête de l’eau de vaisselle, de le frapper à coups de balai, de traverser la foule réunie pour entendre discourir son mari, et de le ramener à la maison, en le tenant par l’oreille. Elle se moquait de sa philosophie et lui disait qu’au lieu de prêcher, il ferait bien mieux de travailler, de prendre les moyens de faire de l’argent. Elle n’avait pas la moindre idée que cet homme qu’elle tyrannisait serait mis au rang des plus grands génies de l’antiquité. Lorsqu’on lit l’histoire des avaries dont sa femme l’accablait, on se demande si beaucoup de chrétiens pourraient en souffrir autant avec autant de patience.

A ceux qui lui demandaient, comment il pouvait endurer si patiemment les mauvais traitements de sa femme, il disait que cette expérience lui donnait la force de tout supporter facilement.

Tl allait pieds-nus et nu-tête par les rues d’Athènes, arrêtant les passants, les interrogeant, commentant leurs opinions et disant aux groupes qui se formaient autour de lui ce qu’ils devaient croire et pratiquer.

Chose étonnante! Cet homme dont les enseignements font l’admiration de tous les siècles n’a pas laissé de livres. Ses élèves, Platon et Xénophon spécialement, sont ses livres, les interprètes fidèles de ses pensées et de ses sentiments ; on apprend par leurs ouvrages, par les admirables Dialogues spécialement, à connaître, à admirer le génie de Socrate.

Les historiens se demandent si dans ces célèbres dialogues, Platon ne fait pas dire à Socrate ce qu’il pensait lui-même, s’il ne confond pas ses vues avec celles de son maître. En tout cas, on y trouve des principes de philosophie et de morale dignes souvent des Pères de l’Eglise. Par exemple, contrairement aux sentiments des Romains et des Grecs les plus éminents, concernant le suicide, Socrate affirmait énergiquement que l’homme n’avait pas le droit de disposer de la vie qui lui avait été donnée par les dieux et qu’eux seuls pouvaient y mettre fin.

Sa devise favorite était, “Connais-toi toimême,” et il en tirait des conclusions de haute moralité. Il disait que l’homme devait chercher à se connaître pour se corriger, se réformer, pour devenir maître de ses pensées, de ses sentiments, de ses actions, pour acquérir lia sagesse et la vertu, pour supporter patiemment toutes les misères, toutes les douleurs de la vie humaine. Il croyait à l’immortalité de l’âme, à la récompense dans un autre monde de la vertu et au châtiment du vice,

du crime. Sa douceur, sa bonté et sa sagesse lui procuraient des amitiés précieuses même dans des cercles les plus enclins à le critiquer, à le railler.

Le fameux Alcibiade, par exemple, entreprit un jour de démontrer que Socrate n’était pas aussi patient qu’on le disait, en troublant une assemblée à laquelle le philosophe adressait la parole, en l’interrompant, en essayant de le ridiculiser. Mais, Socrate impassible mit les rieurs de son côté en démontrant que la vie des hommes qui, comme Alcibiade, ne cherchaient qu’à s’amuser, qu'à satisfaire leurs mauvais penchants, était une vie méprisable. Alcibiade humilié et croyant que s’il ne pouvait discuter avec lui avec succès, il pouvait du moins l’emporter par la force corporelle, lui demanda de lutter contre lui, Socrate, dont la vigueur corporelle égalait la force intellectuelle, accepta le cartel, et en peu de temps mit Alcibiade hors de combat. Alcibiade à partir de ce moment fut l’un des admirateurs et des amis les plus dévoués du philosophe, et convertir Alcibiade n’était pas un mince mérite, car c’était un fieffé gamin, mais possédant tous les dons du corps et de 1 esprit. On dit même qu’il devint un citoyen modèle.

Mais si Socrate se faisait des amis parmi les intellectuels et les gens sages d’Athènes, ses invectives contre l’égoïsme des riches, contre l’immoralité des vicieux, sa critique mordante de tous les abus, de tous les vices lui faisaient des ennemis

nombreux qui entreprirent de mettre fin à ses sermons. Ils trouvèrent quelqu’un qui consentit à le mettre en accusation devant l’aéropage en lui reprochant d’avoir dénigré les dieux d’Athènes et d’avoir corrompu la jeunesse, par son enseignement. On voit que en tout temps les accusations d’impiété, fondées ou non, ont eu leur effet. Socrate refusa les services d’un avocat et même dédaigna de se défendre; il se contenta de poser quelques questions à ses accusateurs, afin de démontrer qu’il n’avait jamais parlé irrespectueusement des dieux, qu’il s’était borné à critiquer la fausse conception que l’on se faisait d’eux. L’aéropage composé d’environ cinq cents membres, dont un grand nombre étaient ses ennemis, le trouva coupable par une faible majorité et le condamna à mort. Lorsqu’on lui demanda quelle peine il voulait qu’on lui infligeât, il répondit ironiquement que l’état devrait être condamné à le nourrir au Pyrtanée.

Inutile de dire que cette boutade ironique n’eut pas l’effet de plaire beaucoup à ceux qui l’avaient condamné et de lui rallier leurs sympathies.

Avant de boire la ciguë, le poison qui devait mettre fin à ses jours, il passa le temps à converser avec ses amis qui essayèrent vainement de le décider à échapper à la mort cruelle qui l’attendait, en s’enfuyant de la prison. Ils avaient tout préparé pour le succès du projet qu’ils avaient conçu afin de conserver une vie si précieuse. Mais

à toutes leurs sollicitations, il répondit que son devoir était de respecter les lois de son pays, les lois dont il avait si souvent prêché le respect. Il ne voulut pas que les Athéniens aient le droit de dire que la crainte de la mort l’avait poussé à contredire ses enseignements et ses conseils, à mépriser l’autorité de l’Etat, etc., etc.

Est-il possible d’avoir une conscience plus délicate, une morale plus sévère? Il dit à ses amis, que l’homme dont la vie avait été celle d’un philosophe, devait conserver son sang froid en face de la mort et devait même la voir venir avec plaisir, vu qu’il avait droit d’espérer qu’elle lui ouvrirait les portes d’un monde où il serait plus heureux que sur la terre, où il connaîtrait la vraie sagesse. Répondant à une question relativement aux relations de l’âme avec le corps, il dit que pour le vrai philosophe, le corps doit être absolument soumis à l’âme, qu’il n‘a de valeur qu’en la servant, que l’âme n’est vraiment agréable à la divinité que lorsqu’elle arrive dans l’autre monde, débarrassée des impuretés du corps.

Il continua de parler ainsi, d’exprimer les pensées les plus élevées jusqu’au moment où il avala le fatal poison, après avoir reproché à ses amis de pleurer sur son sort, de ne pas maîtriser les sentiments de chagrin que leur causait sa mort.

On est tenté parfois de se demander s‘il n’ÿ avait pas de la pose dans son stoïcisme, dans l’originalité de sa conduite, dans son impassibilité, si,

à l’exemple des grands hommes de l’antiquité, il ne posait pas pour !la postérité. Toutefois on ne peut s’empêcher de rendre hommage à sa force d’âme, à la hauteur de son génie.

Platon est considéré le génie le plus puissant de l’antiquité, le philosophe dont les enseignements ont le plus intéressé le monde intellectuel dans tous les temps, dans tous les pays. On l’appelle le ‘‘Divin Platon” et on ne cesse de citer ses opinions, son sentiment sur toutes les questions qui agitent le monde philosophique; on ne cesse d’admirer la beauté de son langage, de son style. Il appartenait à l’une des familles les plus anciennes et les plus nobles d’Athènes. Aussi il n’allait pas comme Socrate nu-pieds et tête-nue par les rues d’Athènes, ne portait pas comme lui des vêtements grossiers et usés et ne pérorait pas sur les places publiques. Il avait son académie, ses jardins où il donnait son enseignement à un auditoire d’élite, à des élèves distingués, venus souvent de loin pour le connaître et recevoir ses doctes leçons. Parmi ces élèves était l’illustre Aristote, qui devint presqu’aussi célèbre que le maître et qui comme lui et Socrate est au premier rang des gloires de l’antiquité. Platon ne voulut jamais se marier; le spectacle des tribulations matrimoniales de son maître l’empêcha peut-être de s’exposer aux mêmes ennuis. Il faut admettre que les grands philosophes, les savants que préoccupe constamment la solution des problèmes les plus

ardus du monde intellectuel, ne sont pas toujours des maris très réjouissants et très pratiques; ils ont des distractions peu favorables à la vie conjugale; ils attachent plus d’importance à la science qu’à la cuisine. Par exemple, lorsque Xantippe après avoir longtemps attendu Socrate pour le diner, courait après lui dans les rues d’Athènes pour le ramener à la maison, elle ne pouvait pas être de bien bonne humeur.

Platon croyait à l’immortalité de l’âme, mais il disait que quel que fût le sort de l'homme après sa mort, il devait mener la vie la plus honnête et la plus utile possible, cultiver son esprit et son cœur et jouir avec modération de toutes les bonnes choses de la terre.

Après la mort de Socrate qui lui causa un profond chagrin, il passa plusieurs années à voyager dans tous les pays étrangers alors connus et partout il reçut les témoignages les plus flatteurs d’estime et d’admiration. Les grands, les rois eux-mêmes étaient honorés de le recevoir, de le consulter et de recevoir ses conseils et ses enseignements. Lorsqu’il revint à Athènes, son académie fut plus que jamais fréquentée et comme il s’abstenait des affaires publiques et se bornait à enseigner, il n’avait que des admirateurs et les Athéniens étaient fiers de lui.

Il mourut à l’âge de 81 ans, laissant des livres qui seront lus et admirés aussi longtemps que le monde vivra. Mais dans sa République, au mi-

lieu de maximes et de théories admirables, il exprime des idées plus ou moins erronées. Par exemple, il veut que les enfants, à leur naissance, soient enlevés à leurs parents et élevés, instruits en commun par l’Etat. Les partisans de l’Etatisme trouvent dans ses livres des arguments en faveur de leur théorie.

Toutefois on ne peut connaître les enseignements de Socrate, de Platon et d’Aristote sans se demander comment, sans avoir pour les guider les lumières du christianisme, ils ont pu s’élever si haut dans les spères du monde intellectuel. Aristote n’était pas Athénien, il était né en Macédoine, mais c’est à Athènes, à l’école de Platon, qu’il vint à l’âge de dix-sept ans, s’instruire, et c’est là qu’il vécut et enseigna pendant une bonne partie de sa vie. Le génie de Platon et d’Aristote était universel et s’exerçait dans toutes les branches de la science humaine, même dans la culture des beaux-arts.

Je crois en avoir dit assez pour donner une idée de la grandeur intellectuelle de ces hommes éminents, pour expliquer le prestige dont ils jouissent depuis des siècles et pourquoi on mentionne si souvent leurs noms.

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